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Billet de blog 16 janv. 2015

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Antisémitisme : le tournant hitlérien

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Hitler est encore mal connu et plus encore la spécificité de son antisémitisme, qui certes utilise des matériaux antérieurs, mais les agence d’une façon unique. Dire le contraire, c’est réduire un immeuble de Le Corbusier à des sacs de ciment !

Saül Friedländer est à ma connaissance le premier historien de l’antisémitisme qui ait tenté de cerner l’apport spécifique des nazis à ce préjugé. Il ne l’a fait qu’en 2006 (plus de quarante ans après son premier livre), dans les termes suivants :

(…) sans l’antisémitisme obsessionnel et l’impact personnel d’Adolf Hitler, d’abord dans le cadre de son mouvement, puis sur la scène nationale après janvier 1933, l’antisémitisme allemand n’aurait probablement pas débouché sur l’action politique antijuive et certainement pas sur ses effets.

Un peu plus loin, l’auteur évoque « la forme d’antisémitisme propre à Hitler » puis « la forme de haine antijuive propre à Hitler » et ajoute :

La frénésie antijuive au sommet du système nazi ne se déchaîna pas dans le vide. À compter de l’automne 1941, Hitler désigna souvent le Juif comme « l’incendiaire du monde ». En vérité, si les flammes que le dirigeant nazi alluma et attisa brûlèrent aussi largement et intensément, c’est qu’à travers l’Europe et au-delà, pour les raisons déjà mentionnées, une épaisse broussaille d’éléments idéologiques et culturels ne demandait qu’à prendre feu. Sans le pyromane, le feu ne se serait pas déclaré ; sans la broussaille, le feu ne se serait pas propagé aussi loin et n’aurait pas détruit tout un monde (1).

Cette broussaille me laisse sceptique car elle manque le rapport dialectique entre l’impulsion nazie et l’action des bourreaux, allemands ou collaborateurs. J’écris en 2013 :

L’image d’une catalyse me paraît préférable à celle d’un feu de brousse. La broussaille, beaucoup de choses peuvent l’enflammer, alors qu’une catalyse demande des agents et des conditions spécifiques, difficiles à réunir. En outre, le catalyseur agit sur la matière et mobilise en elle les éléments dont le phénomène a besoin pour se produire. Ainsi Hitler, avant de les enflammer ou, pour mieux dire, de les enrôler dans une besogne génocidaire comme acteurs, complices ou spectateurs passifs, a longuement conditionné ses contemporains, non seulement par l’éducation et la propagande, mais par la création de conditions dans lesquelles il leur devenait difficile de se dérober : avant tout, l’état de guerre qui partout impose d’obéir au pouvoir et d’agréer sa définition de l’ennemi, sous peine de péril national, familial et personnel. En d’autres termes, le meurtre exhaustif d’une population avec laquelle on cohabitait depuis des générations, décidé par le gouvernement d’un État puissant aux traditions juridiques anciennes, est un acte tellement transgressif qu’une métaphore banale, comme celle d’un feu se communiquant à un maquis, en rend mal compte. Parmi les travaux récents qui analysent la contagion, propice au meurtre, de la « forme de haine antijuive propre à Hitler », citons ceux de Robert Gellately, de Peter Longerich, de Jeffrey Herf et d’Eric Johnson (2). Ils permettent de dépasser l’opposition simpliste des années 1990 entre la peinture par Christopher Browning des « hommes ordinaires » entraînés par le groupe, et le regard de Daniel Goldhagen, qui discerne chez les Allemands une « mentalité génocidaire » invétérée (3).


[1] Toutes ces citations se trouvent dans l’introduction du tome 2 de Nazi Germany and the Jews (deux volumes, 1997 et 2006), p. 18 et 19 de l’édition française (Les années d’extermination , Paris, Seuil, 2008).

[2] Cf. Gellately (Robert), Backing Hitler : Consent and Coercion in Nazi Germany , Oxford University Press, 2002, tr. fr. Hitler. Les Allemands et leur Führer, Paris, Flammarion, 2003 ; Longerich (Peter), Davon haben wir nichts gewusst ! Die Deutschen und die Judenverfolgung 1933–1945, Munich, Siedler, 2006, tr. fr. Nous ne savions pas : les Allemands et la Solution finale 1933-1945, Paris, Le Livre de poche, 2009 et Heinrich Himmler : Eine Biographie, Munich, Siedler, 2008, tr. fr. Himmler, Paris, Héloïse d’Ormesson, 2010 ; Herf (Jeffrey), The Jewish Enemy : Nazi Propaganda During World War II and the Holocaust, Harvard University Press, 2006, tr. fr. L’Ennemi juif, Paris, Calmann-Lévy, 2011 ; Johnson (Eric A.), Nazi Terror / The Gestapo, Jews, and Ordinary Germans, New-York, Basic Books, 2000, tr. fr. La terreur nazie : la Gestapo, les Juifs et les Allemands ordinaires, Paris, Albin Michel, 2001.

[3] Hitler, Paris, Grasset, 1999, réédition poche Saint-Malo, Pascal Galodé, 2013, préface.

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