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Billet de blog 7 mai 2022

AFRIQUE - GUERRE D’UKRAINE : QUEL IMPACT POUR L’AFRIQUE ?

Interrogé par Samantha RAMSAMY, animatrice de l’émission Africa Connect, sur l’impact pour l’Afrique de la guerre en Ukraine le Dr Yves Ekoué AMAÏZO, économiste et Directeur de Afrocentricity Think Tank, présente son analyse de la situation et sa vision des conséquences pour divers pays d’Afrique que pourrait entrainer le conflit.

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Guerre entre l'Otan et la Russie sur le sol d'Ukraine, quel impact pour l'Afrique ?

Emission: AFRICA CONNECT

Sujet : GUERRE D’UKRAINE : QUEL IMPACT POUR L’AFRIQUE ?

Journaliste : Mme Samantha RAMSAMY

Invité : Dr Yves Ekoué AMAÏZO, économiste et Directeur de Afrocentricity Think Tank, groupe de réflexion et d’influence.

Contact : yeamaizo@afrocentricity.info

Date : 27 avril 2022 mise en ligne le 7 mai 2022

Samantha RAMSAMY et Yves Ekoué AMAÏZO

Samantha RAMSAMY : « L'Afrique subit de plein fouet cette guerre en Ukraine », selon Macky Sall, président en exercice de l'Union africaine et président du Sénégal. VRAI OU FAUX ? On en fait trop ou pas ?

Yves Ekoué AMAÏZO : Le Président Sénégalais a en mémoire d’abord le cas du Sénégal, puis le cas des pays africains dans leur ensemble. Pour le Sénégal, importateur net d’hydrocarbures et de céréales provenant de cette région, oui il subit les conséquences indirectes de la guerre entre l’OTAN et la Russie qui se déroule sur le sol Ukrainien. Mais l’Afrique ne subit pas les pressions de la migration comme la Pologne, la Bulgarie ou d’autres pays limitrophes. Pour l’Afrique, la hausse des prix des matières premières peut être une opportunité comme une menace si la gouvernance économique ne suit pas avec la Constitution de stock régulateur et de réserves internationales en cas de retournement de la situation, et si la corruption prend le dessus.

Le Sénégal ne fait pas partie des 18 pays producteurs de pétrole en Afrique :

Classement des pays producteurs de pétrole en Afrique (2022). 7 février 2022, Accédé le 12 avril 2022. Voir https://organismes.org/classement-des-pays-producteurs-de-petrole-en-afrique/

S.R. : La guerre en Ukraine, un choc économique, il y en eu d’autres plus récemment : La crise économique mondiale en 2008, plus récemment la pandémie et l’Afrique s’est montrée plutôt résiliente ? L’Afrique serait-elle résiliente ?

Y.E.A. : La notion de résilience est relative. Les conséquences de la crise financière de 2008 ont impacté l’Afrique avec du décalage comme d’ailleurs l’ensemble des crises importées des pays occidentaux. La résilience de l’Afrique face au coronavirus COVID-19 est plus liée à des avantages comparatifs (chaleur, population vivant peu dans des espaces clos, population ayant eu des antécédents de prise de médicaments antipaludéens et utilisant la médicine traditionnelle et la pharmacopée), ce qui a augmenté la capacité de résistance de la population africaine. Mais rien n’empêche l’Afrique de promouvoir ses avantages compétitifs, tout ce qui permet à une organisation, Etat ou entreprise, de surpasser la concurrence. Mais sur ce sujet, les dirigeants africains refusent de s’intéresser à cette approche et préfèrent en grande majorité, vendre les richesses africaines sans les transformer, ce au détriment de la création d’emplois en Afrique.

S.R. : Quels sont les liens économiques et commerciaux que noue la Russie lourdement sanctionnée avec les pays du continent africain ?

Y.E.A. : Les liens entre la Russie et l’Afrique sont anciens. Les pays africains qui avaient opté pour les politiques dites « communistes ou socialistes » au temps de l’Union soviétique ont pour l’essentiel évolué vers le pragmatisme, non sans renforcer la production agricole comme source de productivité et d’autosuffisance. Mais l’approche de certains pays africains d’aller quémander de l’aide qui finalement a contribué à l’endettement, puis à la perte de souveraineté économique et monétaire, voire politique, n’est pas dans la logique politique russe. L’approche russe repose plus sur un engagement africain avec une priorité d’abord pour une coopération militaire pour assoir une indépendance territoriale, pour ensuite évoluer vers un partenariat stratégique. La contrepartie est souvent le paiement par des matières premières, y compris en or sur des bases plutôt favorables pour l’Afrique. Ce n’est pas non plus l’approche de la Chine qui délocalise son personnel en Afrique et empêche ainsi le transfert de savoir-faire et de technologies à des Africains. Ce dernier point est en train d’évoluer.

S.R. : On parle beaucoup de la dépendance du continent africain au blé ukrainien et russe qu’en est-il vraiment ?

Y.E.A. : Oui, cette dépendance est réelle notamment pour certains pays qui ont choisi non pas de promouvoir leur production locale, mais de s’enrichir à partir des asymétries de marché… En effet, les céréales, les engrais, les hydrocarbures (transformés) provenant de la Russie et de l’Ukraine ont permis l’enrichissement personnel de nombre de dirigeants africains et leurs réseaux d’affidés proches. La déstabilisation de ce système remet en cause des pratiques de rente en Afrique. Des pays comme le Bénin son dépendants à 100 % du blé des deux pays en guerre... Pourtant, les Béninois ne consomment pas ces 100 % d’importations… Vraisemblablement des réexportations légales ou illégales vers le pays voisin comme le Nigéria avec des bénéfices substantiels…

Plus globalement pour l’Afrique, 8,3 % du blé importé provient d’Ukraine et 22 % de Russie et les sanctions lourdes vont déstabiliser le circuit d’approvisionnement et impacter directement les populations les plus pauvres en Afrique. Les pays de l’Afrique du Nord, du Maghreb, sont particulièrement dépendants des importations de blé mais aussi de maïs acheté à 70 % à l’étranger. Nous allons nécessairement assister à un choc inflationniste avec des possibilités de poches de famine et d’assèchement des stocks de nourriture. Les pays africains qui profitent des prix élevés des hydrocarbures, s’ils sont vertueux en termes de gouvernance stratégique, pourront facilement reconstituer leurs réserves financières si la situation perdure.

S.R. : Paradoxe, cette Afrique qui, malgré le potentiel confirmé de son agriculture, n'arrive toujours pas à se nourrir ?  Il y a peut-être un sursaut il va falloir nourrir plus de 4 milliards d’africains en 2100 ?

Y.E.A. : C’est la faute et la responsabilité des politiques passées de refus de donner la priorité à la transformation en Afrique de l’agriculture africaine. Mais sur l’agriculture, c’est la constitution de rentes de situation à partir d’une fausse politique d’import-substitution où au lieu de privilégier la chaine de valeur du manioc, de la patate douce ou de la banane plantain par exemple, de nombreux dirigeants africains ont préféré les importations de blé, mais à des prix compétitifs afin de le revendre avec des marges substantielles, principalement par le biais des membres des cercles familiaux ou politiques. Le sursaut passe par la priorité à l’économie de proximité et à l’économie circulaire avec le recyclage et le civisme sur la propreté des espaces.

S.R. : Crainte de la famine vrai ou faux ? 45 pays africains importent en effet au moins un tiers de leur blé d'Ukraine ou de Russie.

Y.E.A. : Lorsqu’on parle de famine, il faut s’interroger sur ceux qui en parlent. Il s’agit souvent d’institutions étrangères spécialisées et qui vivent des crises dans les pays faiblement industrialisés. Aussi, oui, il y aura des poches de pénurie alimentaire liées plus à des difficultés du circuit d’approvisionnement et le refus d’accorder des incitations importantes à ceux des agricultrices et agriculteurs africains qui produisent et valorisent les productions agricoles locales. Savez-vous que la pénurie de blé a permis aux patrons de boulangerie au Cameroun et ailleurs en Afrique de produire du pain à partir de la patate douce, de l’igname et de la banane plantain. Plus nutritif et meilleur en goût ? Pourquoi faut-il attendre des crises pour innover en Afrique ? Les marges sont même en train de s’améliorer du fait des alternatives africaines au blé ou autres céréales importées. L’Afrique doit consommer ce qu’elle produit.

S.R. : Dans un article d’Afrocentricity Think Tank (afrocentricity.info), vous dites La famine annoncée en Afrique dans le Sahel n’est pas le fait de la guerre en Ukraine ?  

Y.E.A. : Il va de soi que la guerre entre l’OTAN et la Russie sur le sol ukrainien a contribué à aggraver la situation. Mais c’est vrai que les priorités des dirigeants africains dans la pratique ne sont pas allées de pair avec la recherche de l’autosuffisance alimentaire à partir des produits locaux. En effet, cela mettrait fin à une rente de situation où les marges étaient substantielles pour les personnes proches du pouvoir africain.

S.R. : La situation est-elle identique à ce que l’on a appelé malencontreusement les émeutes de la faim ?

Y.E.A. : Les émeutes de la faim sont les conséquences d’une pénurie prolongée de l’accès à des produits importés comme le blé et l’augmentation inconsidérée des prix, liée à un refus des gouvernants de subventionner le prix du couscous, du blé et du pain, aliments intervenant dans la cuisine des pays au nord de l’Afrique, du Maroc à l’Egypte… Alors oui, si la crise actuelle se prolonge, les conséquences dans les pays du Maghreb, mais aussi ailleurs en Afrique, peuvent sonner le glas de certains gouvernements trop concentrés à ne servir que leurs propres clans et ethnies.

S.R. : Et l’inflation, quid de l’inflation aggravé par la pénurie de céréales ?

Y.E.A. : La hausse généralisée des prix et les répercussions en cascade sur tous les prix des services dans un pays crée une situation de perte de pouvoir d’achat généralisée. Cette forme d’inflation est déstabilisante. Le Peuple ne peut qu’y être sensible surtout que cela impacte plus les pauvres, ceux que nous appelons en Afrique, « les en-bas d’en-bas » que « les en-haut d’en haut ».

S.R. : Les Etats-Unis affirment que la hausse des prix alimentaires pourrait plonger 10 millions de personnes dans la pauvreté, cela vous semble juste ?

Y.E.A. : Je pense que ce sont les Nations Unies qui affirment cela. Oui, ce sont des analyses et des statistiques. En fait, les Nations Unies ont mis l’accent sur l’extrême pauvreté. Mais la réalité est que c’est la Chine qui a mené une politique importante d’industrialisation et de promotion des services qui a permis de sortir une grande majorité des populations pauvres chinoises de la situation de survie. Et par ricochet, les pays asiatiques bénéficiant de l’effet « d’attraction » et de « locomotive » de la Chine.

L’ONU est dans une logique d’alerter le monde et de plaidoyer pour obtenir des financements pour fonctionner. Mais l’ONU est de plus en plus dépassée par les sociétés multinationales qui ponctionnent les travailleurs, empochent de nombreux contrats d’Etat et ensuite s’installent dans des situations de rente de situation leur permettant ainsi d’orienter et de financer de manière ciblée, des organisations d’assistance humanitaire, y compris l’ONU.

Il suffit de se renseigner sur le fonctionnement de l’Organisation mondiale de la santé pour comprendre comment les sociétés multinationales dictent la loi et les « essais cliniques », voire les maladies et les vaccins qu’il faut promouvoir ou pas… L’ONU comme au demeurant de nombreux Etats, sont devenus des courroies de transmission de ces entités multinationales présentant des visages de fondations humanitaires…

La mobilisation des pays Occidentaux en argent, en armes et autres pour l’Ukraine a quelque chose d’ambigu face à la réaction de ces mêmes dirigeants occidentaux envers les réfugiés provenant des pays africains dont les autocrates sont soutenus par ces mêmes Occidentaux. Certains ont même parlé de hiérarchisation des conflits et donc des migrants. Plus on est proche de l’Europe et blanc de peau, plus vite la mobilisation se fait… Cela devrait donner à réfléchir aux Africains pour trouver des solutions locales à ceux des leurs qui sont responsables de ces guerres entre pays africains, même si en filigrane la main des puissances étrangères n’est pas éloignée du soutien et du maintien des autocrates, dictateurs, sous couvert de démocratie fondée sur des coups d’Etat constitutionnels pour contrôler la tête de nombreux Etats africains.

Aussi, le rôle de l’ONU dans cette « géopolitique » demeure un ravalement de « façade » pour donner bonne conscience aux dirigeants occidentaux.

S.R. : A quel niveau et perspective s’attendre ?  Les Etats-Unis comme au demeurant les Nations-Unies affirment que la hausse des prix alimentaires pourrait plonger 10 millions de personnes dans la pauvreté

Y.E.A. : Il y aura des poches de pauvreté et de famine. A ce titre, il ne faut pas limiter le problème à l’alimentation. Car un pays comme le Mali subit de plein fouet les sanctions d’une organisation régionale africaine qu’est la Communauté économique des Etats de l’Afrique occidentale (CEDEAO) alors que la décision des sanctions a été jugée illégale par la Cour de Justice de l’Union Economique et Monétaire des pays de l’Afrique occidentale (UEMOA). Par ailleurs, le Mali est pourtant un pays enclavé et selon l’ONU, ne peut pas subir d’embargo ou de sanctions…. Mais la subordination de certains dirigeants africains francophones à des pays occidentaux et néocoloniaux est telle que tout est possible. L’extrême pauvreté va augmenter.

S.R. : Peut-on dire que le FMI et la Banque mondiale se frottent les mains ?

Y.E.A. : Non. Aucune de ces organisations internationales n’a intérêt à une déstabilisation des Etats qui sont membres et ne pourront d’ailleurs pas rembourser les prêts en cours. Mais le conseil d’administration de ces institutions de Bretton Woods, dirigé à plus de 80 % par les pays occidentaux qui sanctionnent la Russie, devrait s’interroger sur les conséquences du retour de la pauvreté et des inégalités en Afrique. A moins que ce ne soit un plan assumé de déstabilisation indirecte d’une partie de l’Afrique, non sans intérêt géostratégique et géoéconomique en filigrane.

S.R. : Pour la troisième fois en six ans, l'Egypte réclame au Fonds monétaire international (FMI) un nouveau programme d'aide financière. Quelles vont être les solutions proposées par les instances internationales et quels impacts à long terme pour les pays africains ?

Y.E.A. : Il s’agit d’abord des conséquences d’une mauvaise gouvernance économique fondée sur les importations de matières premières et des rentes de situation de l’armée qui dirige des usines. L’Egypte fait partie des principaux pays bénéficiant de l’aide américaine. Donc, le pays ne sera pas laissé à l’abandon. Mais le grand projet de la délocalisation de la capitale vers une ville nouvelle sera ralenti… Les actionnaires du deuxième grand projet du canal de suez pourraient changer. Rappelons que le nouveau canal de Suez a été ouvert officiellement le 6 août 2015 et aurait couté autour de 7,2 milliards d’euros (8 milliards de $EU). Bref, l’endettement des pays comme l’Egypte risque de se transformer en une perte de souveraineté…

S.R. : A la demande du Niger, plusieurs pays dont la France ont déjà promis d'augmenter leur aide alimentaire à hauteur d'1,79 milliard d'euros. Quels sont les risques d’une telle dépendance ?

Y.E.A. : Chacun sait que l’aide au développement y compris celle de la France repose sur un système de « retour sur investissement ». C’est vrai que sous le régime du Président Macron 1, l’aide publique au développement a augmenté mais est constituée essentiellement de prêts et peu de dons. Cette aide va aussi en priorité dans les pays intermédiaires et peu dans les pays pauvres. La dépendance de pays comme le Niger se monnaie concrètement avec l’acceptation du Niger d’avoir les bases militaires françaises qui quittent le Mali. La vraie question est de savoir si le Peuple du Niger y gagne quelque chose en définitive.

S.R. : Les pays africains ont-ils les moyens d’absorber le choc, si oui comment ?

Y.E.A. : Oui, certains pays africains peuvent absorber le choc et organiser leur résilience. Ce sera plus facile pour les pays qui profiteront de l’envolée des prix des matières premières et auront une gouvernance économique éthique au service des populations. Ce sera un « non » pour les pays qui subissent les multiples pressions des importations de toutes les matières premières… En effet, l’augmentation de l’endettement ira de pair avec la perte de souveraineté, voire de l’augmentation de la servitude, parfois volontaire.

S.R. : Est-ce qu’à contre-courant, l’Afrique peut profiter des conséquences de la guerre en Ukraine, si oui, comment ?

Y.E.A. : La réponse est oui. Il faut d’abord opter pour des approches collectives dans l’achat des matières premières par exemple, et s’assurer d’écouter et d’associer les contre-pouvoirs citoyens dans les pays qui offrent une démocratie participative. A défaut, l’Afrique doit organiser son autosuffisance pour réduire sa dépendance extérieure en général, des pays en guerre (OTAN, Russie et Ukraine) en particulier.

S.R. : Est-ce que l'on va assister à des changements d'alliances en Afrique ?  Et au sein du G 20 ?

Y.E.A. : Assurément. En effet, le cas du Mali, du Burkina-Faso, mais d’autres pays comme le Soudan, risque d’ouvrir la voie à une vague de focalisation sur la souveraineté territoriale et indirectement l’accès à des matières premières, technologies à des prix compétitifs et très abordables avec la Russie, à moins que l’OTAN ne déstabilise la Russie, autrement dit décide de la troisième guerre mondiale. Mais ce sera la guerre mondiale sans les Africains conscients.

Je vous remercie pour l’invitation.

27 avril 2022 et mise en ligne 05 mai 2022.

Dr. Yves Ekoué AMAÏZO, Directeur de Afrocentricity Think Tank

© Afrocentricity Think Tank & Africa Connect.

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