Les réfugiés de Calais, dans l’attente de l’expulsion

Le gouvernement ne dévoile pas son plan. Dans l’angoisse, des réfugiés s’en vont. Il n’y a pas de vrai plan pour les mineurs isolés. La catastrophe est imminente.

Depuis la manifestation du 5 septembre dernier, demandant le démantèlement du camp de Calais, la visite de B. Cazeneuve puis de F. Hollande, le gouvernement a produit une série d’annonces, confirmant ce démantèlement à brève échéance, en tout état de cause « avant la fin de l’année ». D’autre part, F. Hollande a indiqué que ce démantèlement concernerait la totalité des camps du Nord de la France et l’ensemble du dispositif d’accueil. Aucun calendrier précis n’a été donné, mais le gouvernement n’a pas démenti les rumeurs concernant le début des opérations au 17 octobre, puis le décalage au 24 octobre.

L'enfumage des humanitaires

Le 13 octobre, Le Figaro dévoile le « plan Cazeneuve » : ouverture massive de places en Centres d’Accueil et d’Orientation (C.A.O.) et en Centres d’Accueil pour Demandeurs d’Asile (C.A.D.A.). Face à la montée au créneau du F.N. et de Les Républicains, et le timide appui d’une partie seulement des maires P.S., le Secours Catholique déclare alors soutenir la répartition des réfugiés sur le territoire français, sous certaines conditions, et demandé un dialogue avec le gouvernement. Ce dernier, lors d’une rencontre rapidement organisée, concède deux points : les « dublinés » ne seront pas expulsés des C.A.O. vers le pays où ils ont laissé leurs empreintes – mais cela ne sera pas écrit- et un « diagnostic partagé » sera réalisé, sur la situation et les projets des réfugiés, sous l’égide d’une personnalité indépendante. Dans les deux semaines qui suivent, les associations et les deux personnalités désignées, Mrs Vignon et Aribaud, tentent de se mettre d’accord sur une méthode. Mais le gouvernement n’accordant pas le temps nécessaire pour ce diagnostic, les associations, avec le Secours Catholique, rompent le dialogue avec le gouvernement et partent devant le tribunal administratif de Lille pour obtenir l’annulation ou le report de l’expulsion.

Ils ne monteront pas tous dans les bus

Sur le camp, on a suivi de près ces différentes phases. Depuis le 6 octobre, le lendemain de la parution de l’article du Canard Enchaîné, qui s’appuyait sur des sources policières pour annoncer le début de l’expulsion au 17 octobre, les réfugiés s’interrogent, questionnent les bénévoles : le camp va-t-il être vraiment détruit ? Que dois-je faire ? Ceux qui souhaitent demander la protection de la France sont prêts à partir, qu’ils aient commencé leur démarche de demande d’asile ou non. Un grand nombre d’ailleurs n’attend que cela : depuis des semaines, les places en C.A.O. sont délivrées au compte-goutte. Les « dublinés » hésitent : peut-on faire confiance en la parole de B. Cazeneuve, sachant que de nombreux préfets, depuis des mois, ne respectent pas la demande de leur ministre, font arrêter, mettre en détention, et tentent d’expulser des dublinés ? Certains réfugiés, lassés des conditions de vie dans le camp et des échecs pour passer la Manche, se résignent à partir. Ceux qui tiennent à passer en Grande-Bretagne affirment qu’ils vont se cacher en attendant le retour au calme, ou qu’ils vont partir à Paris ou ailleurs, et pourquoi pas en C.A.O., puis revenir pour tenter encore leur chance.

Les mineurs isolés en danger

Et beaucoup s’en vont. Rassemblant quelques affaires, dotés parfois d’un sac à dos et du minimum pour survivre par les associations, ils quittent le camp. On en a déjà signalé en Belgique ! Peut-être sont-ils à Paris, attendant l’ouverture des deux camps prévus par A. Hidalgo ? Parmi ces partants, fait inquiétant, des mineurs isolés. Ils sont plus d’un millier, sans famille, à Calais. Le gouvernement a laissé leur nombre grossir tous ces derniers mois. L’Aide Sociale à l’Enfance (A.S.E.) du Pas-de-Calais n’a pas les moyens suffisants, en places de foyers ou de familles d’accueil, pour les mettre à l’abri. L'ouverture d’un accueil à Calais, pour 72 jeunes, a été constamment repoussée. Pour les mineurs isolés qui ont de la famille en Angleterre, des dossiers ont été montés, en lien avec les autorités britanniques, mais ils trainent en longueur, et seulement 80 d’entre eux ont pu bénéficier d’un rapprochement familial depuis le mois de mai.

Dans les pattes de criminels ?

Le lundi 10 octobre, B. Cazeneuve rencontre à Londres son homologue britannique, Amber Rudd, et lui demande de prendre en charge l’ensemble des mineurs isolés : aveu terrible que la France n’a pas de plan pour les prendre en charge ! Le même jour, France Terre d’Asile, à la demande du gouvernement, a commencé un comptage et une identification de ces mineurs… et en trouve plus de 1 300 ! 200 sont depuis des mois au Centre d’Accueil Provisoire (C.A.P. : les conteneurs), sans l’encadrement réglementaire. La nuit, certains courent sur l’autoroute pour bloquer un camion et tenter de s’y glisser. Deux mineurs de 14 et 15 ans ont ainsi été tués en octobre. D’autres trainent la nuit dans le camp, pour on ne sait quels trafics. Les autres, plus d’un millier, sont sous des tentes ou des abris sommaires, en partie protégés par les associations humanitaires. Ces deux dernières semaines, plusieurs dizaines sont partis, à l’aventure, à la merci de trafiquants, peut-être même avec eux, contre des promesses de travail ou d’un passage vers la Grande-Bretagne. Les bénévoles ont à peine le temps de leur écrire un numéro de téléphone, au cas où, au stylo sur le dos de la main. Les autorités britanniques ont simplement promis d’accélérer le transfert de ceux qui ont de la famille là-bas : mais ils sont peut-être 200 ou 250 seulement. Et en attendant, la Vie Active, qui gère les conteneurs, a reçu l’ordre de les y abriter… Mais comment faire ? Comment les localiser dans le camp ? Comment distinguer les vrais mineurs des autres ? Comment vérifier qu’ils ont effectivement de la famille en Grande-Bretagne ? Et tout cela en quelques jours, dans la précipitation… Et les autres mineurs isolés ? On sait que, avec du temps, avec une relation de confiance, avec une bonne information, la grande majorité accepterait de rester en France, d’y demander l’asile, d’aller à l’école, d’apprendre un métier. Mais où les mettre à l’abri ?

Des familles laissées à la rue

Chacun sait ici, et sans doute y compris les autorités, que des réfugiés vont rester, cachés dans des fossés, des bois, des maisons en ruine, des parcs publics, poursuivis par la police, qui empêchera probablement les associations de leur venir en aide. D’autres vont arriver, après un parcours de quelques jours ou de quelques semaines, de la Sicile au nord de la France. D’autres encore vont revenir des C.A.O., parce qu’ils n’y auront pas trouvé l’aide juridique, les interprètes, nécessaires pour demander l’asile, ou parce qu’ils auront connu l’isolement ou les insultes de certains riverains. Ces derniers jours, plusieurs familles, avec des petits enfants, sont arrivées à Grande-Synthe et ont été refoulées : « le camp est plein », leur dit-on ! Les services sociaux ne répondent pas. Les associations les mettent à l’abri, une nuit, deux nuits, dans un hôtel bon marché. Mais après ? A Douvres, la Police de l’Air et des Frontières a interdit à des vans emplis de vêtements , de couvertures, de nourriture, de monter dans le bateau pour la France, ou sur la navette ferroviaire du Tunnel sous la Manche. Un citoyen anglais, bénévole habitué de Calais, s’est vu refouler pour « risque de trouble à l’ordre public ». A Calais, la police a reçu l’ordre d’arrêter et de mettre en détention 80 migrants par jour, « dont 40 expulsables ». Ces arrestations ont lieu sur les routes menant au camp, ou lors des tentatives d’incursion sur la rocade portuaire, ou encore dans les gares.

Catastrophe annoncée

Et, à quelques jours du début de l’expulsion, sur le camp, c’est l’attente anxieuse. Le gouvernement ne communique pas sur le calendrier, ni sur son plan pour les mineurs isolés, refuse de donner des informations sur les C.A.O., leur localisation, leur capacité, les services qui y seront donnés, et ceux que les bénévoles sont supposés, par conséquent, leur apporter. Cette absence d’information favorise le brouillage : un tract rédigé en arabe, non igné, circule sur le camp, prétendant que seuls les demandeurs d’asile pourront monter dans les bus. Qui a intérêt à dissuader les réfugiés de partir ? Des passeurs ? Des activistes ? Cette semaine, peut-être, des bulldozers arriveront, pour détruire les restaurants et les échoppes, que la Justice a autorisé à démolir. Ceux qui y dorment, ont tracé des inscriptions pour expliquer que c’est leur seul abri. Des réfugiés vont encore partir, ici ou là, ils ne savent pas encore où. Mais Valls et Cazeneuve vont ainsi montrer leurs muscles ! Pourquoi n’ont-ils pas anticipé ? Pourquoi n’ont-ils pas pris le temps d’expliquer, informer, diagnostiquer, trouver des solutions humaines pour chacun ? Pourquoi ont-ils, encore une fois, trompé les organisations humanitaires ? Et que trouveront-ils comme arguments quand l’opération dérapera, quand des incendies se déclareront, quand des cailloux voleront ? Ah oui, le classique « Nous avions programmé une mise à l'abri calme, dans le dialogue, mais les No Border ont provoqué des incidents, nos forces de l’ordre ont réagi ». Quelques bénévoles seront arrêtés, étiquetés activistes, histoire de jeter le discrédit sur ceux qui suppléent, depuis un an et demi maintenant, les carences de l’état, et qui devront continuer à le faire.

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