Faut-il avoir honte de cette Europe ?

La nouvelle présidente du Conseil Européen a créé la polémique au début du mois de septembre en nommant le conservateur Margaritis Schinas responsable d’une commission chargée de « protéger notre mode de vie européen ». Osons-nous à une critique des réactions indignées de la gauche.

La nouvelle présidente du Conseil Européen a créé la polémique au début du mois de septembre en nommant le conservateur Margaritis Schinas responsable d’une commission chargée de « protéger notre mode de vie européen ». Médiapart nous a fait part des réactions indignées de tous les rangs de la gauche, mais pas seulement. Edwy Plenel lui-même a souhaité donner son avis sur la question dans un article tranché publié le 12 septembre. Oserais-je émettre quelques critiques à l’endroit de ces réactions aussi intenses que prévisibles ?

 

« Une validation du discours d’extrême-droite »

Que reproche-t-on exactement à la nouvelle commission mise en place par Ursula von der Leyen ? Deux choses : d’abords le recours à une sémantique dite d’extrême-droite ; ensuite, le lien fait entre, d’une part, la nécessité de protéger notre « mode de vie européen » et, d’autre part, les questions migratoires. Car en effet, la nouvelle commission se voit affectée d’un certains nombres de missions relatives à la politique migratoire. L’utilisation du mot « protection » en particulier laisse entendre que notre mode de vie serait menacé et que les migrants y seraient pour quelque chose.

 

C’est ce lien qui dérange ou qui laisse sceptique, jusque dans les rangs de la République en marche si l’on en croit le responsable de sa délégation à Bruxelles, Stéphane Séjourné. « Je n’aurais pas fait le lien entre la défense d’un “European way of life” et le sujet migratoire » confie-t-il à Médiapart. Plus à gauche, les réactions se font évidemment plus virulente : formule « profondément insultante » ; choix « effrayant » ; idée « monstrueuse ». Chacun y va de sa petite phrase pour bien marquer son appartenance à la gauche, car quand on est de gauche, on condamne ces choses-là. Il n’y a pas de problème avec l’immigration, ni de question d’identité ou de mode de vie traditionnel. L’idée même de l’existence d’une culture et d’une identité européenne serait insultante. Il ne s’agit là que de fantasmes de droite bien-sûr, comme le souligne Edwy Plenel dans son « parti-pris ». L’idée d’un mode de vie européen renverrait à « une identité commune, idéalisée et fantasmée ». On oppose alors à ce récit fantasmatique (de droite) celui (tout aussi fantasmatique, mais de gauche lui) d’une Europe devenue ce qu’elle est par le brassage de population venu d’ici et d’ailleurs. De sortes que, selon Sophie in ‘t Veld, eurodéputé libéral néerlandaise, « l’essence du “European way of life”, c’est précisément la liberté laissée aux individus de choisir leur propre vie ». Pas de culture ni de valeurs communes donc, simplement la liberté donnée à chacun de mener la vie qu’il entend. Exit les 2500 ans d’histoire gréco-judéo-chrétienne qui auront fait de l’Europe ce qu’elle est, avec ses grandeurs et ses bassesses, ses réussites et ses folies, sa cohérence et ses contradictions. Rayé d’un trait de plume ; circulez, il n’y a rien à voir.

 

Dans un premier temps, on nous fait donc savoir que le mode de vie européen n’a pas besoin d’être protégé avant d’en nier purement et simplement l’existence. L’“European way of life” n’existe pas, il n’est qu’une lubie de politiciens cyniques ou de racistes indécrottables qui entendent bien profiter de la peur qu’un tel intitulé ne manquera pas de susciter chez des électeurs manipulés. Car à la fin, toutes les critiques formulées par les gauches européennes, aussi légitime qu’elles puissent être, se rassemblent pour n’en former plus qu’une : avec pareil vocabulaire, la commission européenne fait le jeu de l’extrême droite !

 

Garder ses mains propres

A qui la faute, journalistes ou politiques, on l’ignore, mais force est de constater que les questions politiques se sont teintées de couleurs particulières : il existe des questions de gauche (les inégalités ; la défense des minorités ; l’écologie ; etc.) et des questions de droite (sécurité ; immigration ; identité ; etc.). Et gare à celui qui, à gauche, oserait s’aventurer sur un terrain glissant jugé à droite ou pire, à l’extrême-droite ! Car faire le jeu de l’extrême-droite (ou du Front National dans sa version… nationale justement !) est l’anathème qui terrifie la gauche. Personne ne veut être associé à Le Pen, donc à l’extrême-droite, donc à Pétain, donc à Hitler, donc au nazisme... Cette peur d’être assimilé, de près ou de loin, à l’extrême-droite (ou l’ultra-droite ? on ne sait plus ce qu’il faut dire) contraint la gauche à nier purement et simplement la réalité d’un certain nombre de problèmes qui se posent tant à l’échelle nationale qu’européenne. On aura bien vu, par exemple, comme la gauche aura été bien embêtée d’avoir à commenter les images, diffusées au 20h de France 2, d’un reportage dans lequel deux femmes de Sevran se voyaient refuser de siéger dans des cafés réserver aux seuls hommes. L’un des hommes ayant dit, après avoir repoussé ces femmes, qu’ils avaient « des mentalités différentes […] comme au bled », il eut été trop dangereux d’assumer de dire de ces hommes ce qu’ils étaient. A savoir : misogyne sexiste, phallocrate. On craignait l’amalgame, on n’a rien dit. Ainsi la gauche sacrifie-t-elle le courage de ces femmes qui dénoncent l’inacceptable pour garder ses mains propres. Mais à force de jouer ce jeu, la gauche n’aura bientôt plus de mains…

 

Pour éviter l’opprobre d’une connivence secrète avec l’extrême-droite, la gauche est obligée de marcher sur des œufs sous peine d’être disqualifiée dans le débat public ! Il suffit de voir comment, pendant la campagne présidentielle, les journalistes et adversaires politique de la France Insoumise lui ont sans cesse reproché d’avoir des positions semblables à celle du Rassemblement National. Mélenchon et Marine Le Pen se disent l’un et l’autre « souverainiste » ? ils sont tous deux méfiant quant au fonctionnement des institutions européennes ? ils partagent une critique du libéralisme décomplexé d’un Macron ou d’un Junker ? La preuve est donc faite pour les grands médias de leur complicité objective. Mélenchon – Le Pen, même combat ! Cette stratégie de disqualification, aussi grossière qu’efficace, contraint la gauche à renoncer à se positionner sur de nombreux sujets qui intéressent pourtant particulièrement les électeurs. En abandonnant à l’extrême-droite des pans entier du spectre politique, la gauche se condamne à l’impuissance.

 

Questions de droite, réponses de gauche 

Il semble que le temps soit venu de dire une chose : c’est cette vision manichéenne de la politique qui nuit à la gauche et fait le jeu de l’extrême-droite ! Car si la gauche se refuse à s’approprier les problèmes dits « de droite », la droite elle, n’a pas les mêmes scrupules. Si l’électorat populaire est si présent à l’extrême-droite, c’est parce qu’elle n’a pas hésité à venir surfer sur des territoires qui étaient jadis la propriété exclusive de la gauche. La ligne économique anti-libérale du Rassemblement National durant la campagne présidentielle n’était autre que celle de Philippot, un ex-chevènementiste. L’extrême-droite a « gauchisé » son discours économique pour siphonner les voies des électeurs populaires abandonnés par un PCF devenu moribond et un Parti Socialiste convertit au libéralisme depuis 1983. La droite n’a pas les mêmes pudeurs de gazelles que nous, à gauche. Elle se moque de marcher sur nos plates-bandes pour s’offrir les suffrages de nos électeurs. Elle l’a déjà fait et à de nombreuses reprises : voyez les mots « laïcité », « nation », « République », etc..  

 

Il devient urgent de sortir de ce manichéisme mortifère. Ce ne sont pas les questions qui sont de droite ou de gauche, mais les réponses ! La gauche doit assumer de parler d’immigration, de régalien ou d’identité autrement qu’en faisant de la morale. Les principes, aussi nécessaires soient-ils, n’ont jamais suffi à faire une politique. Il peut exister une politique migratoire de gauche, une politique de défense des valeurs européennes (car elles existent…) de gauche. Comme l’écrit André Comte-Sponville, tant qu’elle ne prendra pas en charge ces questions, la gauche, ou plutôt les gauches, donneront le sentiment de ne s’occuper « que de morale, d’idéaux supérieurs, de bons sentiments […]. Et c’est ainsi, voulant le combattre, qu’on fait le jeu de Le Pen à force de mauvaise foi et d’angélisme moralisateur ».

 

Faut-il pour autant reprendre le vocabulaire d’extrême-droite pour aborder ces questions ? Accordons à toute cette gauche scandalisée que ce serait un pari risqué. Les mots ont un sens et une connotation particulière que l’on ne saurait nier, Edwy Plenel, dans son texte, y insiste suffisamment. « Il est toujours maladroit de reprendre le vocabulaire de l’adversaire » continue Comte-Sponville. Les gens ont souvent tendance à préférer l’original à la copie, nous aurions donc beaucoup à y perdre. Mais « ce n’est pas une raison pour lui [l’extrême-droite] abandonner du terrain, ni pour sacrifier la politique […] à la morale ». Dont acte.

 

 

P.S. : j’apprends en terminant cet écrit, toujours grâce à Médiapart, qu’Emmanuel Macron semble tenir un discours semblable au mien. J’aimerais, par mauvaise foi, effacer les lignes qui précèdent pour dire de notre président qu’il a tort. Malheureusement, je suis bien obligé de lui donner raison au moins sur le constat…

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