Côte d'Ivoire : La démission de Guillaume Soro, un non-événement

Ce vendredi 08 février 2019, Guillaume Soro a démissionné de son poste de Président de l'Assemblée Nationale de Côte d'Ivoire. Cet acte que ses hagiographes et laudateurs assimilent à de la bravoure, s'inscrit, en réalité, dans l'ordre normal des choses au regard des louvoiements de leur champion dans le processus de création du Parti unifié RHDP.

En effet, dans sa stratégie de brouiller les pistes (une méthode bien connue dans le milieu de la FESCI), Guillaume Soro a laissé entendre dans un premier temps qu'il adhérait au projet du Parti unifié tout en insistant sur la nécessité de convaincre le Président Bédié et son Parti de rejoindre ce vaste mouvement.

L'objectif d'une telle démarche était double : garder, d'une part, les privilèges de l'Etat en demeurant à la tête de l'Assemblée Nationale et peaufiner, d'autre part, sa stratégie de conquête du pouvoir d'Etat en 2020 pour mieux surprendre l'adversaire RHDP, le moment venu. 

Le boycott de l'Assemblée Générale constitutive du RHDP du 16 juillet 2018 au motif d'une mission parlementaire à l'extérieur de la Côte d'Ivoire participait de cette stratégie arrêtée d'un commun accord avec son allié, le Président Bédié, au cours de leurs différentes rencontres à Paris, Abidjan et Daoukro.

Deux raisons principales ont amené "Bogota" à agir ainsi. La première est qu'il n'a jamais digéré de perdre sa position de dauphin constitutionnel et surtout de ne plus figurer dans l'ordre de succession constitutionnelle. 
Ces propos tenus par "sa plume", Franklin Niamsy, lors des débats sur le projet de constitution de la 3e République permettent de l'étayer : "Tant qu’il n’y aura pas d’élection présidentielle et vice-présidentielle en Côte d’Ivoire, le dauphinat constitutionnel devra échoir au Président de l’Assemblée Nationale. Une mesure conservatoire de ce genre pourrait être aisément introduite dans le Projet Constitutionnel en voie de parution. (...) Et en cas de vacance du poste de Vice-Président, une fois de plus, ce sera le Président de l’Assemblée Nationale qui passerait, par exemple, aux fonctions de Vice-Président en attendant les futures élections présidentielles".

La seconde raison est liée à son ambition quasi obsessionnelle d'accéder à la magistrature suprême en 2020 ou, à défaut, d'occuper le poste de Vice-Président de la République. Cette ambition a été contrariée par la volonté du Président Alassane Ouattara de laisser le jeu démocratique se jouer à l'intérieur du RHDP en permettant à tous les prétendants de se mesurer loyalement à l'occasion d'élections primaires qui seraient organisées.

Craignant de ne pas être le choix de la base du RHDP si ces primaires venaient à être organisées, Guillaume Soro a choisi de ne pas adhérer, avec l'accord de son allié, le Président Bédié, qui nourrit la même ambition présidentielle, à ce Parti tout en n'ayant pas le courage de l'assumer afin de continuer de bénéficier des privilégiés du pouvoir.

Il aura fallu que le Président Ouattara, qui s'est rendu compte de la supercherie et de ce double jeu, lui demande de clarifier sa position lors du 1er Congrès ordinaire du RHDP, tenu le 26 janvier 2019, pour que Guillaume Soro se dévoile enfin. Les raisons évoquées pour justifier sa démission du perchoir, notamment ses valeurs et ses convictions relèvent du dilatoire, car, en réalité, si le RHDP décidait aujourd'hui de faire de l'ancien Chef de la rébellion son candidat à l'élection présidentielle de 2020, Guillaume Soro opérera un virage à 180 degrés pour faire les éloges du Parti unifié et se proclamer le premier des houphouëtistes en n'abandonnant Henri Konan Bédié sur le bord du chemin.

En tout état de cause, en annonçant, ce samedi 09 février 2019, sur sa Web TV "GKS TV", qu'il a décidé de laisser le "tabouret" pour aller chercher le fauteuil présidentiel plus confortable, Guillaume Soro a choisi désormais de ne plus avancer masqué en assumant sa candidature à l'élection présidentielle de 2020 face aux dirigeants du RHDP qu'il accuse souvent d'ingratitude.

Cette annonce de Guillaume Soro est un témoignage éloquent de la vitalité de la démocratie en Côte d'Ivoire. Mais, au moment du choix final, les Ivoiriens se souviendront des actes posés par le Président Alassane Ouattara à l'endroit de l'ancien Président de l'Assemblée Nationale, notamment la gestion et le règlement diplomatiques de ses ennuis judiciaires au Burkina Faso lors d'une rencontre avec son homologue burkinabè, Roch Marc Christian Kaboré, à Addis-Abeba, le 29 janvier 2016, ainsi que du mandat d’amener émis, début décembre 2015, par la juge d’instruction du Tribunal de grande instance de Paris, Sabine Kheris, dans le cadre de l’affaire qui l’opposait à Michel Gbagbo.

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