Présidentielle ivoirienne : les médias français en flagrant délit de mauvaise foi

Alors qu’en Côte d’Ivoire nombreux sont ceux qui pensent que la page de l’élection présidentielle 2020 est sur le point d’être tournée, parce qu’ils suivent en temps réel ce qui se passe dans le pays, des journalistes de la presse française ressortent des vieilles notes et tentent d’en faire des papiers attractifs.

Or, pour attirer le lecteur français – dont on n’est pas sûr qu’il s’intéresse vraiment à la Côte d’Ivoire – il faut des éléments frappants. Yves Thréard n’a sans doute pas trouvé le temps de vérifier les deux ou trois points qu’il a glissés dans son article pour réveiller l’attention des abonnés au Figaro. Par exemple, il évoque « des scènes de décapitation », il parle d’un pays « devenu incontrôlable », il affirme qu’Alassane Ouattara a « empêché ses opposants de se présenter » et qu’il a « bricolé la Constitution pour se faire réélire ».

Il faut rétablir au moins ces deux grosses contre-vérités qu’il assène sans état d’âme.

D’abord Alassane Ouattara n’a pas bricolé la Constitution pour se faire réélire, d’une part parce qu’il avait bien précisé qu’il allait se retirer, et ensuite parce que cette Constitution, à l’instar de celle de Paul Kagamé au Rwanda (pour laquelle on a fait moins d’histoires) et de toutes les nouvelles Constitutions mises en place ces dernières années en Afrique, permet inévitablement au président sortant de se représenter. Et s’il avait lu la fameuse Constitution de 2016, Yves Thréard aurait noté qu’elle comportait un certain nombre d’articles nouveaux et fondamentaux qui n’avaient pas trait à la réélection du président mais à des sujets autrement plus importants, notamment sur la nationalité ou le droit foncier (deux sujets responsables de la crise précédente).

Ensuite Alassane Ouattara n’a pas empêché ses adversaires d’être candidats. Deux d’entre eux étaient clairement inéligibles et ils le savaient (Laurent Gbagbo, encore sous le coup d’un procès à La Haye, et Guillaume Soro, condamné à vingt ans de prison en Côte d’Ivoire et également sous le coup d’un procès en France). Ses deux autres principaux adversaires, Henri Konan Bédié pour le PDCI et Pascal Affi N’Guessan pour le FPI, avaient parfaitement le droit de participer à la compétition électorale. L’un d’eux avait même de fortes chances de la gagner puisque les deux partis d’opposition avaient noué une alliance dans ce but. S’ils ont refusé d’aller à la bataille électorale, c’est probablement parce qu’ils n’étaient pas vraiment sûrs de qui serait qualifié pour le second tour.

Quant à Geneviève Götzinger, on l’a connue plus professionnelle. Ou alors ce n’est plus celle qui dirigeait avec intelligence et discernement la politique éditoriale de RFI dans les années 2000. L’analyse qu’elle livre de la situation ivoirienne sent fort le lobby. Roulerait-elle pour Guillaume Soro ? Pour Affi Nguessan?

Pour prouver que le scrutin du 31 octobre a été « massivement boycotté dans toute une partie du territoire », elle s’appuie sur la seule mission d’observation électorale qui a émis des réserves sur la fiabilité du scrutin, le centre Carter. Pourquoi ne pas se référer à toutes les autres, notamment l’OSC Indigo, sous-traitante du NDI, dont l’indépendance n’est plus à démontrer depuis des années lors les grandes consultations électorales africaines ?

Toute la presse internationale avait d’ailleurs repris les communiqués d’Indigo dès le milieu de la journée du 31 octobre, indiquant que 21 % des bureaux de vote n’avaient pas pu ouvrir à midi. Et, au final, la CEI n’avait effectivement validé que les données émanant de 17 601 bureaux de vote (79 %), représentant 80,94 % des électeurs initialement inscrits sur le fichier électoral (soit 6 066 441 sur 7 495 082).

Affirmer ensuite que l’opposition « a gagné son premier pari » puisqu’elle « détient la légitimité morale », celle qui justifierait, selon Geneviève Götzinger, les nombreux incidents violents qu’elle a provoqués, les intimidations et menaces proférées à l’endroit de ceux qui souhaitaient aller voter, et les bureaux de vote détruits, incendiés ou bloqués. Avons-nous bien lu, a-t-elle bien « écrit « légitimité morale » ?

Quant à la tentative de comparaison de la situation ivoirienne en 2020 avec le Rwanda des années 1990, elle est plutôt mal venue. La journaliste a-t-elle déjà oublié que, si cette crainte était envisageable pendant la fin du mandat de Bédié et surtout pendant les dix années de pouvoir de Gbagbo, notamment avec les Escadrons de la Mort et la radio nationale qui relayait les appels à la haine inter-ethnique, le climat intercommunautaire s’était sensiblement apaisé depuis 2011 ? Et, surtout, Geneviève Götzinger s’est-elle rendue dans la Côte d’Ivoire profonde pour analyser sérieusement les véritables ressorts des affrontements inter communautaires, et en mesurer les impacts sporadiques ?

Maria Malagardis affirme : « Tout le monde sait que le président sortant a été mal réélu pour un mandat de trop ». Mal réélu ? Avec plus de 3 millions de suffrages, c’est-à-dire environ 400 000 de plus qu’en 2015 quand il avait encore l’appui du PDCI, on n’a pas l’impression que l’électorat ait boudé sa candidature. Quant au « mandat de trop », on attend généralement qu’il soit terminé pour en mesurer la valeur.

En conclusion, les journaux occidentaux semblent avoir occulté : la tentative de putsch effectuée par l’opposition avec la création du CNT et l’appel de Soro au soulèvement de l’armée.

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