Epilogue accablant

Il faut en finir avec tout ce que l'invention de l'amour en Occident a légué à la sensibilité humaine. Tel semble le mot d'ordre du féminisme postmoderne. Le XXe siècle a vu l'homme critiqué sans concession, à juste titre. Le XXIe siècle devrait voir la femme critiquée avec la même radicalité, pour les accommodements qu'elle a trouvé avec ce monde, surtout depuis la fin des années soixante.

       Les ligues de vertu tiennent le haut du pavé aujourd’hui, pour qui les hommes doivent en permanence s’excuser de l’être, pour qui les conduites outrageantes ou grossières, de plus en plus mal tolérées à juste titre, s'expliquent par la mauvaise nature des mâles qu’il faudrait rééduquer dans des groupes de parole où on pourra les « libérer des éléments destructifs des normes dominantes  » ; pour qui les relations entre les genres se ramènent à la chronique sordide du harcèlement et de la persécution ; pour qui les femmes sont victimes d’une conspiration pluriséculaire visant à les tenir asservies ; pour qui l'appartenance au sexe faible équivaut à une malédiction, à une condamnation prononcée en châtiment de quelque faute commise dans une vie antérieure ; pour qui l'on doit impérativement « pulvériser les tabous sur la nature féminine  », « dépasser les clivages garçons filles », « réécrire la Bible en favorisant la place des femmes  », « démanteler la machine à produire du désir hétéro et des stéréotypes  », qui carbure à plein régime dans la littérature et dans la vraie vie , « sécuriser le consentement sexuel » à travers de nouvelles applications informatiques – afin de devenir « davantage proactives dans la gestion de leur sexualité  » –, pour qui il faut se méfier de « l'illusion d'une relation librement consentie », pour qui « le but final de la révolution féministe est l'abolition de la distinction entre les genres  », pour qui le souvenir des avanies subies par leurs consœurs dans le passé doit être exploité jusqu'à la moelle pour conquérir positions de pouvoir, réparations, passe-droits et privilèges. Et pour qui il faut en finir avec tout ce que l'invention de l'amour en Occident a légué à la sensibilité humaine, à travers le le Roman de la Rose, la courtoisie, le surréalisme ou le romantisme exalté par Ferré, Novalis, Heloïse, Nerval, Breton, Tolstoï, Baudelaire, ou Louise Labé .

      Et elles ont entrepris d'imposer chez nous la « révolution des rapports humains à l'échelle mondiale  », c'est-à-dire la dictature morale en vigueur à Yale, à Princeton et dans les pays scandinaves, où les professeurs doivent citer 40 % d’auteurs féminins dans les cours de sciences politiques, quelque soit le thème abordé , où le prince charmant encourt la mort sociale parce qu'il a volé un baiser à la princesse alors qu'elle n’était pas en mesure de donner son consentement explicite  ; où l'on a banni le trouble jeu de la séduction  ; où toute velléité de rapprochement sur la voie publique, un compliment, un sourire peut-être, constitue le premier degré d'une échelle de délits et de crimes aboutissant au féminicide   ; où Picasso compte parmi les émules de Jack l'éventreur  ; où l'exercice de la délation a eu raison de la présomption d'innocence ; où l’on a renoué avec les bonnes pratiques du sénateur Mac-Carthy, avec la vengeance privée et avec la vieille loi de Lynch ; et où l'on a réalisé le rêve le plus fous des cagots de l'ère victorienne : la procréation sans la fornication.

        Ignorant avec superbe la contribution des femmes à la reproduction et à l’accumulation du capital, un sujet pourtant fort documenté dans leur camp , elles s'adonnaient à des occupations autrement attrayantes : la chasse au mâle blanc de plus de cinquante ans, la féminisation de l’orthographe, le plafond de verre, la parité dans l'attribution du Goncourt – car chacune doit « obtenir un statut littéraire à la hauteur de son talent  », dans l'état-major des Forces armées révolutionnaire de Colombie (FARC), dont « la direction reste masculine » ; ou dans les conseils d'administration du CAC  , pour « aider les femmes à devenir aussi riches que les hommes, le défi est immense  ». Et elles débusquaient la culture du viol chez Victor Hugo, Marcel Proust, Fragonard, Homère, Hérodote, Rabelais, La Fontaine,  King Kong, Poussin ou Pépé le Putois, exigeant la rectification des contenus inappropriés , la mise à l’index des auteurs mal pensant, la fin de « l'impunité intellectuelle et artistique », l'encadrement du lexique des agents du ministère de la justice , « une épreuve d'égalité entre les hommes et les femmes pour chaque examen et concours  », « des stages obligatoires au collège, à l’issue desquels seraient délivrées des attestations de non-violence  », une formation à l'anatomie féminine pour les instituteurs –  qui sont particulièrement ignorants dans la matière, comme chacun le sait –, la décanonisation du pape Jean-Paul II et « l'interdiction d'enseigner, de propager ou de publier la “théologie du corps” qu'il a prêchée au cours de ses catéchèses du mercredi  ». De nobles causes plébiscitées par Hollywood, par la Fashion Week, par les Golden Globes, par Christine Lagarde  et par les reines de la pop , et qui ne dérangent personne dans les milieux d’affaire, bien au contraire. Il y a bien longtemps que la promotion des personnes de couleur est intégrée dans les tableaux de bords de gestion, au même titre que la lutte contre l'absentéisme ou contre le manque d'implication des employés, « éradiquer la misogynie est une valeur en hausse dans la société américaine, y compris à Wall Street , la communauté LGBT est représentée au sein du comité de direction d'IBM, et l'entreprise a formé des manageurs à la transidentité  ».

        Mais on se demande par quel miracle les rapports érotiques ou amoureux pourraient se policer d'aucune façon, quand l’effacement symbolique des frontières de classe provoque l’extension du domaine de la lutte à tous les aspects de la vie , dont il résulte un remarquable durcissement des marchandages ; quand les interdits de la religion, les contraintes du savoir-vivre et les barrières fragiles imposées aux imbéciles pour modérer leurs prétentions sont liquidés sans être remplacés par rien  ; quand la bêtise, l'inculture, la vulgarité, l'abrutissement alcoolique d'antan sont remplacés par un amalgame d'inculture, de bêtise et de vulgarité inédit, qu'on dirait créé de toutes pièces, devant lequel s'inclinent les professeurs des écoles et les éducateurs. Car un type l'emporte de nos jours, dont les spécimens les plus prometteurs affûtent leurs couteaux sur les réseaux sociaux, impatients d'en découdre, foncièrement intolérants à la frustration, encouragés à exiger sans délai l'assouvissement de tous leurs caprices. Et l'on assiste à une effrayante course de vitesse, entre l’ensauvagement de la vie en société d'un côté, sous l'effet d'un processus inexorable de déséducation dont nous nous sommes loin d'avoir connu toutes les répercussions, et les grandes opérations de correction ou de surveillance inventées par la gauche bien-pensante, sur fond de bons sentiments, de multiculturalisme béat, d'indignation sélective, d'antiracisme convenu, d'écologisme intéressé et de repentance.

       Terrorisées par les psychologues de la presse hebdomadaire, entraînées à nous imiter et à nous concurrencer en tout, ce qui dénote une fascination rémanente pour l'univers masculin, ainsi qu’une conception assez bornée de leur libération, les femmes avaient renoncé à l'ensemble des contreparties attachées au statut de mère de famille – qui soit dit au passage n'était pas toujours un enfer –, et c'est sans rien attendre en échange désormais qu'elles devaient accomplir les tâches domestiques qui valaient à leurs aïeules sécurité matérielle et reconnaissance sociale, et fournir au lit un service beaucoup plus complet qu'autrefois . Obsédées par une indépendance financière qui fait office de commandement divin, elles étaient bien résolues à « profiter à plein de leur liberté retrouvée ». Mais ce n'était pas pour vivre une vie plus aventureuse, bien au contraire, c'était pour « s'épanouir professionnellement  », et pour « occuper les premières places en entreprise et dans la société ». « Elles ne recherchaient pas le plaisir, en effet, mais le pouvoir, et toutes sortes de choses dont bien des hommes sont profondément las, comme le travail, les honneurs, l’argent, les satisfactions de la vanité  » : alors que la contestation du salariat rencontrait un écho grandissant, elles persistaient à le revendiquer comme un droit, avec la bénédiction du patronat unanime qui accueillait cette main-d’œuvre docile et peu coûteuse avec un véritable empressement, les plus diligentes s'orientant vers l'enseignement, les ressources humaines et les services, où leurs dispositions font merveille, parce qu’elles aiment l’ordre et la propreté, au bureau comme à la maison, qu’elles manifestent un furieux désir d’adhérer à des normes, qu'elles font preuve de peu d'esprit critique, et qu'elles se plient de bonne grâce à la hiérarchie. Enfin, puisqu'elles excellent dans la logorrhée politiquement correcte qui sert de catéchisme à la lumpen-intelligentsia, vers les chaînes de Radio France, où elles apportent un supplément de déférence et d'orthodoxie qui leur confère un avantage décisif sur leurs collègues du sexe fort.

       Parce que leur mise à l'emploi était devenue une grande cause nationale – afin de « répondre à la croissance de la pauvreté pouvant affecter les familles » –, parce que la disjonction catégorique entre la sexualité et la procréation passait pour un marqueur indiscutable de l'appartenance aux grandes nations civilisées, que leurs employeurs supportaient leurs absences répétées sans enthousiasme excessif, et qu'on s'ingéniait à les maintenir dans cet état d’irresponsabilité qui fait les bons consommateurs, parce que leurs partenaires avaient pris goût à la disponibilité de leurs corps, mais qu'ils ne se souciaient guère d'en assumer les conséquences, et que la venue d'un enfant génère une empreinte carbone excessive, parce qu'elles devaient valoriser leur petit capital, garder la ligne, planifier leur carrière et se réaliser autrement, « cette idée invendable » avait fini par l'emporter, « chère aux bourgeoises de gauche, selon laquelle une femme peut décider de se faire avorter parce que la grossesse, à ce moment précis, ne lui convient pas ». Et dans un monde où s’entassaient déjà six milliards d’habitants, dont une bonne partie ne mangeait pas à sa faim, où la défense de la nation et le soin des vieillards étaient confiés à  des professionnels, ce « misérable privilège de ne pas avoir d’enfants  » passait pour un mode tout à fait anodin de contraception, auquel ne saurait se rattacher aucune notion de faute ni a fortiori de culpabilité, qui ne saurait connaître aucune restriction, aucune réflexion ni aucun délai, même chez les filles mineures ; et pour l’emblème de leur affranchissement. Pour une obligation même, ce que Simone Veil n'avait pas prévu , sous la pression des parents, du patron, du petit ami, des copines, ou par l'effet des revenus insuffisants et des difficultés de logement. C'est pourquoi, face aux « attaques portées sur tout le continent contre le féminisme et les valeurs émancipatrices », par les forces maléfiques qui ont juré de nous ramener dans les ténèbres, l'antifascisme de manière se portait à merveille, « inutile, hypocrite, et au fond apprécié par le régime », et « être inconditionnellement favorable à l'avortement garantit un brevet de rationalité, d'intelligence éclairée et de modernité ».

Mais qu’on les détourne de l'exercer, ou qu’on les contraigne d'en user inconsidérément comme naguère, leur faculté de donner la vie ne relève pas pour autant du libre choix, et leurs droits procréatifs  permettent surtout à la contrainte économique de se déployer pleinement, en assurant leur parfaite intégration dans l'entreprise et l’assujettissement de la famille traditionnelle aux injonctions de la marchandise. Et si personne ne soutient plus qu’elles pourraient être « l'avenir de l'homme », parce que cette allégation un peu surannée dissimule à coup sûr une de ces machinations dont les mâles sont coutumiers quand ils ont décidé de les tenir en esclavage, il faut bien admettre cependant, après cent cinquante ans de combats acharnés, qu'elles nous surpassent infiniment dans l'acte de consommer ; et qu'elles sont bien « l'avenir du digital », « l'avenir de  la tech », « l'avenir du manager », « l'avenir de l'entreprise », ou « l'avenir du football  » – c'est déjà quelque chose. Et même « l'avenir du capitalisme », que voulez-vous de plus, comme on nous le ressasse avec persévérance dans les pages saumon du Figaro. C'est pourquoi elles ne tolèrent les hommes que comme des dhimmis qui doivent payer l'impôt de la soumission et à qui on peut faire subir toutes sortes de vexations. Mais leur agressivité et leur fadeur ont grandement contribué à la diffusion de l’homosexualité, soustrayant à leurs entreprises une fraction non négligeable des mâles les plus séduisants, et malgré le rapport de force très favorable qu’elles sont parvenues à instaurer dans le couple et dans la société, usant alternativement de l'intimidation militante et de la plainte victimaire, elles sont peu nombreuses à se figurer le pouvoir démesuré dont une femme aimée a pu disposer jadis sur son amant, un pouvoir qui leur restera à jamais inaccessible – si tant est qu’elles s’en fassent une vague idée en lisant des romans ou en visionnant des séries, et qu’elles en éprouvent un regret –, par trop de familiarité, faute de distance, faute de mystère.

       Et on ne peut se défendre d'un sentiment d'amertume devant l'épilogue accablant d’un élan d’émancipation qui fut si nécessaire et si prometteur à la fin du XVIIIe siècle,  quand il semblait augurer de relations plus libres et plus aventureuses entre les sexes, mais qui finit par générer une armée de martyres pleurnichardes et vindicatives, et qui, en exacerbant la guerre des sexes semble s'être fixé comme ambition suprême de les rendre inextricables.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.