Gracier les leaders séparatistes catalans ? Un débat légitime

Le seul «argument» du mouvement séparatiste catalan, qui est englué dans un clientélisme omniprésent, résulte en le maintien en détention des ex-leaders sécessionnistes. Ils sont ainsi plus dangereux derrière les barreaux - où ils sont institués martyrs - que dehors où ils ont été remplacés.

Le gouvernement social-communiste de Pedro Sánchez qui n’a de progressiste que le nom souhaite gracier les leaders séparatistes catalans qui ont déjà purgé trois ans d’emprisonnement. Pour crime de sédition et malversations. Ce que l’on appelle « los indultos » divisent l’opinion espagnole. Une première grande manifestation de protestation est convoquée à Madrid, pour le dimanche 13 juin. Une autre devrait suivre, durant l’été, dans les rues de Barcelone. 
En attendant, les tribunes, les articles et autres manifestes d’indignation à l’idée même des « indultos » fusent tout azimuts. Dans le monde « constitutionnaliste » l’unanimité pour le NON est écrasante.  
Et cela est compréhensible. Les leaders séparatistes auteurs de la tentative du coup d’État en Catalogne des 6 et 7 septembre 2017 - violation de la Constitution; du statut de l’autonomie et piétinement de la loi électorale le tout suivi de malversations - n’ont manifesté aucun remord. Pire, ils déclarent haut et fort qu’ils recommenceront. Pour ne pas perdre la face devant leurs adeptes et pour sauver le peu de leadership qu’il leur reste, ils ne peuvent pas faire autrement. Leur opération sécessionniste fut un fiasco. Ou plutôt ils n’ont pas la force morale ni de l’introspection ni de se repentir. Reconnaître le statut de victime de la majorité sociale catalane et espagnole. Celle qui durant octobre 2017 fut traumatisée à l’idée de se retrouver étrangère dans son propre pays. Les faits jugés et condamnés relèveraient en Suisse de l’article 265 du code pénal « Crime contre l’État». La sanction est la peine privative de liberté pour un an au minimum. À cela, il faut ajouter le délit de malversation.

La prison comme moyen de réhabilitation 

Après un procès public télévisé garantissant la meilleure des défenses aux prévenus - entre février et juin 2019 - qui permit à l’Espagne de démontrer, une fois de plus, qu’elle est une démocratie pleine respectant scrupuleusement la séparation des pouvoirs, la question clé est quel est rôle qu’on entend donner à la prison. Sous nos latitudes, son but premier est généralement de concourir à la réhabilitation. Aussi, l’Espagne n’a rien à perdre à être  indulgente à l’endroit des sécessionnistes. Aménager la peine d’une manière ou d’une autre. Sur le plan de la communication et pour son image à l’international, elle à beaucoup à gagner en démontrant qu’en plus d’être équipée d’une justice qui fonctionne et qu’elle a eu raison elle a bon cœur. Qu’elle sait se montrer généreuse même sans contre-partie. Surtout, que la cohésion et le vivre ensemble lui importent plus que tout.
Par ailleurs, les garder en prison, c'est leur donner une importance qu'ils ne méritent pas. C’est en faire des mythes et des martyrs.

L’emprisonnement des séparatistes délinquants «légitime» leur cause 

Ni sur le plan culturel; ni racial; ni historique et ni même politique la sécession de la Catalogne - l’une des dix-sept autonomies que compte la jeune démocratie espagnole qui est autant décentralisée que l’Allemagne ou que la Suisse - ne trouve de justification rationnelle, scientifique ou même philosophique. Actuellement, le seul «argument» du mouvement séparatiste catalan, baignant dans un clientélisme omniprésent, résulte en le maintien en détention de leurs ex-leaders. Ceux-ci sont plus dangereux derrière les barreaux - où ils sont institués martyrs - que dehors où ils ont déjà été remplacés. Et où leurs remplaçants ne les attendent plus.
Par contre, leurs interpellations, à l’automne 2017, a donné naissance au concept des fameux « lazos jaune » arboré sur le versant du vêtement ou répandu jour et nuit sur la voie publique catalane par le biais de tonnes et de tonnes de plastiques polluants l’environnement comme l’espace culturel catalan. Faits qui furent dénoncés à l’UNESCO, à Paris, et à Madrid par l’association apolitique suisse  «Catalunya peuple d’Espagne. » 

L’absence de cohérence sociale 

Les textes permettant le vivre ensemble ne se limitent ni à la Constitution d’un État ni au Code pénal. Il y aussi la jurisprudence; le droit coutumier; la tradition et la température de la rue. Et sur ce plan, maintenir en prison des individus qui n’ont finalement commis aucun crime de sang au-delà de trois ans n’est plus cohérent avec la réalité des rues catalanes. Les élections générales du 14 février dernier ont vu les partis politiques sécessionnistes catalans emporter cinquante-deux pour cent des suffrages. C’est-à-dire, la majorité absolue. Soit de loin pas de quoi justifier la sédition de la Catalogne mais assez pour interroger sur le bien fondé qu’une moitié des électeurs aient leurs leaders emprisonnés par l’autre moitié. Autrement dit, les « constitutionnalistes » de Catalogne ne semblent ni capables ni désireux de se mobiliser avec force et conviction pour leurs propres idéaux. Pour faire barrage au séparatisme. Si la victimisation et la politique spectacle sont omniprésentes dans les deux camps, l’appareil judiciaire ne saurait être l’otage d’une faillite morale. Ni devoir compenser la non mobilisation d’un camps par rapport à l’autre. Autrement dit, le sécessionnisme catalan qui pesait à peine 20% des suffrages, il y a une décennie, n’est que l’une des métastases d’une Espagne désarmée moralement et malade. Une Espagne qui a vécu une quarantaine d’années de transition démocratique présentés comme une référence pour le monde libre mais dont le dessous des cartes se révèlent, depuis peu, à la face du monde. À savoir, une corruption endémique de la classe politique - l’autonomie catalane étant, selon des études récentes, la région la plus corrompue d’Europe occidentale - et une immaturité politique en proie au clientélisme et au nationalisme dont la droite comme la gauche se sont joués.

Assurément, ils sont nombreux les « constitutionnalistes »qui reconnaissent leurs propres faiblesses lorsqu'ils regardent les sécessionnistes emprisonnés. Leur lâcheté ; leur laxisme ; le monstre nationaliste qu'ils n'ont jamais vraiment combattu. Une vérité inconfortable que l’on préfère cacher derrière les barreaux.

La thérapie de groupe pourrait être plus efficace que la prison 

On ne l’écrira jamais assez : l’antagonisme catalan oppose des catalans à d’autres catalans. Ce n’est pas un « Clasico Barça - Real Madrid » comme une part importante des médias internationaux s’est appliquée - en raison d’une inculture criante ou alors parce qu’ils étaient sous influence - à nous vendre. Les citoyens et les familles qui s’affrontent actuellement dans l’autonomie catalane, en Espagne, sont frères, cousins, parents, anciens amis, collègues et voisins. 
Après avoir côtoyé les « constitutionnalistes » et les séparatistes de long en large, je constate que la Catalogne se trouve dans la posture d’un couple en souffrance qui se jette les assiettes au visage. Le cadre n’est ni blanc ni noir mais gris. Les responsabilités sont partagées. La victimisation; une forme de lâcheté; le complexé et l’envie sont omniprésents dans les deux camps. Des deux côtés, il existe des intérêts inavouables. On y rencontre des protagonistes qui ont matérialisé l’opportunité d’exister. De rayonner. Ils tirent profit de l’antagonisme. Ils en vivent. Ils n’ont aucun intérêt que cela s’arrête. Vu ce qui précède, la peine de prison de longue durée appert comme une solution insuffisamment nuancée. 

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