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Billet de blog 31 mars 2011

Lettre ouverte à Jean-François Copé

Monsieur,J'ai lu avec beaucoup d'attention votre lettre à un ami musulman, et je ne résiste pas à l'envie de vous répondre, bien que n'étant ni votre ami, ni musulman. Je pensais vous poser la question « Avez-vous vraiment des amis musulmans ? », et puis j'ai pensé qu'il fallait d'abord vous poser la question : « Avez-vous des amis ? ».

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Monsieur,

J'ai lu avec beaucoup d'attention votre lettre à un ami musulman, et je ne résiste pas à l'envie de vous répondre, bien que n'étant ni votre ami, ni musulman. Je pensais vous poser la question « Avez-vous vraiment des amis musulmans ? », et puis j'ai pensé qu'il fallait d'abord vous poser la question : « Avez-vous des amis ? ».

Parce qu'en politique, on a souvent des partisans, qui parient sur votre réussite comme les turfistes sur un cheval coté, mais on a très rarement des amis. Le premier devoir d'un ami est de vous mettre en garde quand vous êtes dans l'erreur. Vos vrais amis seraient donc tous ceux, musulmans ou pas, qui vous disent : « Arrêtez ce débat casse gueule !»,

Vous déplorez la mauvaise image que les Français auraient de leurs compatriotes musulmans. Certes, cette mauvaise image existe. Mais qui l'a dessinée ?

Qui a expliqué, dans un débat public, officiel, que le jeune musulman parlait le verlan, mettait sa casquette à l'envers et ne se remuait pas trop pour trouver du travail ?

Qui a expliqué que le prototype était de « manger du cochon et boire de l'alcool », et que c'était quand il y avait plusieurs qu'il y avait des problèmes ? Parlait-il des Arabes ou des musulmans, peut-être des deux, mais sûrement pas des Auvergnats.

Qui a fait sa campagne électorale sur le rejet simultané de la burqa, de l'excision et de l'égorgement des moutons dans les baignoires ?

Qui interdit à des mamans portant le voile d'accompagner des enfants lors de sorties scolaires ?

Chaque semaine ou presque, un ministre y va de sa petite phrase, etc.. Ce ne sont plus des dérapages, mais du hors piste délibéré !!

Vous affirmez votre fidélité au « principe de laïcité ». Intention certes louable, mais vous êtes juriste, vous savez que la France est un pays de droit positif. Alors parlons de lois laïques, mais cessez, vous et d'autres, d'opposer un principe de laïcité, érigé en catégorie métaphysique, voire religieuse, aux lois bien concrètes qui font de la France une république laïque.

Vous expliquez ensuite votre conception de la laïcité, sur laquelle il n'y a à première lecture rien à dire. Et c'est ensuite que vous faites le grand saut et sombrez dans ce qu'on appelait au XVIIIème siècle le « joséphisme ». L'empereur Habsbourg Joseph II avait voulu définir une (bonne) pratique du catholicisme dans ses États. Cela lui avait valu le sobriquet de « mon frère le sacristain » de la part du prussien Frédéric II Hohenzollern.

Je plaisante ? Non pas !! Vous écrivez en effet : « la pratique de l'islam dans une République laïque, ce n'est pas la burqa, ni les prières de rue, ni le rejet de la mixité... »

Et vous faites un contresens monumental sur la laïcité et les textes fondateurs de la République, qui garantissent la liberté de conscience et de culte, sous réserve des nécessités de l'ordre public.

Alors, soyons clairs : si une pratique est contraire à l'ordre public, elle doit être interdite, qu'elle soit religieuse ou pas. Ce n'est pas à un responsable politique de juger de la conformité d'une pratique à une religion, et de chercher à définir un islam à la française, nouvelle école juridique qui s'ajouterait à celles qui existent.

Vous parlez de la burqa. Il y a effectivement, ponctuellement, un problème d'ordre public : la nécessité d'identifier les personnes à un guichet de banque, etc.. Y -a-t-il besoin d'une loi pour cela ? Quant à celles qui la portent et que vous voulez libérer, soit elles la portent de leur plein gré (aliénation ou pas, aux spécialistes d'en débattre) et elles resteront chez elles, soit elles la portent sous la contrainte, et « on » leur interdira de sortir. Vous avez d'ailleurs voté une loi pour interdire cette pratique, dont ce sera le seul effet concret. Quand aux sanctions très lourdes contre ceux qui imposent cette pratique, j'aimerais savoir comment sera apportée « la charge de la preuve » ? Et puis, finalement, pourquoi faire un débat sur une loi qui a été votée, qui va s'appliquer après une soi-disant campagne d'explication de six mois ?

Les prières dans la rue ? Il y a entrave à la circulation automobile et piétonnière, et occupation toute temporaire mais certes illicite du domaine public. Est-ce la seule ? Si vous étiez un vrai laïque, c'est-à-dire une personne attachée à l'indépendance de l'État et de l'administration par rapport à toutes les normes religieuses, vous vous inquiéteriez de toutes les occupations illicites du domaine public : terrasses de bistrots sans autorisation, marinas « pieds dans l'eau », c'est-à-dire construite sur le domaine public maritime, etc.. Et, puisque la raison invoquée pour ces prières dans la rue est le manque de lieux de cultes, vous videriez l'abcès en faisant la chasse à tous les élus locaux qui accumulent les prétextes pour ne pas délivrer de permis de construire. Et ensuite, on en reparlera.

Refus de la mixité ? Désolé de vous contredire, mais la mixité n'est pas un principe constitutionnel. L'égalité des droits entre les hommes et les femmes, oui, le refus des discriminations fondées sur le sexe, oui, mais pas la mixité. Mais si ensuite, des femmes veulent se retrouver entre elles, pour n'importe quelle raison, c'est leur droit. Les hommes ont aussi le droit de le faire, tant que cette ségrégation n'entraîne pas de discrimination (travail, logement, accès aux charges publiques). Le Grand-Orient de France, institution ô combien laïque, a très longtemps été réservé aux hommes. Est-ce contraire aux principes de la république ?

Madame Florence Woerth avait créé, avec des amies, une écurie de courses réservée aux femmes. Illégal ? La SNCF a proposé des voitures pour voyageuses dans les train de nuit ? Pas français ? Un candidat de votre parti en Île-de-France a proposé d'entendre cette mesures aux rames de banlieue. Qu'en dites-vous ?

Oserai-je vous rappeler que les clergés catholiques et juifs orthodoxes sont réservés aux hommes ?

Cerise sur le gâteau : si la parité (et donc la mixité des assemblées de la République) a progressé ces dernières années, c'est notamment parce que la loi a imposé la parité absolue pour les scrutins de liste. Aujourd'hui, un conseiller régional sur deux est une conseillère. Sera-ce encore le cas avec les futurs conseillers territoriaux ?

Donc, les trois incompatibilités que vous voyez entre la religion musulmane (qui est aussi diverse que la catholique ou d'autres) soit n'en sont pas, soit ne méritent pas un débat de cette nature.

Ensuite, vous imaginez une société idéale, avec, je cite :

Des lieux de culte « financés dans le respect de la loi de 1905 ». Oubliez-vous qu'il faut pour cela se livrer à pas mal d'acrobaties juridiques et financières, puisque cette loi interdit le financement public des cultes ? Certes, les circonstances historiques ont fait que la loi a bénéficié de fait à l'Église catholique, qui l'avait refusée, et que les cultes (protestants et israélites) qui l'ont appliquée ont été pénalisés. Mais est-il besoin de faire des colloques, là où une mission d'étude (avec des juristes, des financiers, etc.;) suffirait ? Et la laïcité stricte voudrait que, dans un souci d'équité, on traite aussi des besoins des bouddhistes, etc..

« des ministres du culte formés en France et attachés à nos valeurs ». Bigre, que va-ton faire des missionnaires mormons américains, des représentants d'Églises évangéliques anglo-saxonnes, de tous les prêtres africains qui officient dans les paroisses catholiques, sans compter les « indigènes hexagonaux » qui ont fait leurs études de théologie à Rome ou à Écone ? Et vous savez aussi bien que moi qu'on peut avoir suivi tout son cursus d'études religieuses en France et mépriser les valeurs de la République. Ou bien, alors, il faut assumer jusqu'au bout et nommer des commissaires politiques dans tous les séminaires et assimilés.

Un « code de la laïcité ? ». S'il s'agit de compiler et de faire un synthèse grand public de toutes les lois assurant la liberté de conscience et garantissant le libre exercice des cultes en France, il y a deux solutions :

Laisser ce soin aux éditions Dalloz, Sirey ou d'autres dont c'est le métier. Il existe d'ailleurs déjà des ouvrages juridiques très bien faits sur le sujet, mais peut-être n'avez-vous pas eu le temps d'entrer dans une librairie spécialisée ?

Faire comme pour certains codes : confier ce travail à des fonctionnaires dont c'est le métier et le faire valider ensuite. Cela s'appelle un décret de codification. C'est ainsi qu'a été modifié le code de commerce et qu'ont été créés bien des codes.

Je crois d'ailleurs qu'un tel code, s'il se contente de reprendre et faire connaître les textes existants, sera le bienvenu, et que sa lecture et sa compréhension seront utiles d'abord à tous ceux qui ont fait de la laïcité une nouvelle religion ou un prétexte au racisme.

Alors, tout ça pour ça ??

Il reste deux hypothèses :

Celle de nombreux analystes, selon lesquels flatter les passions islamophobes resterait le seul argument électoral crédible de votre parti.

Une autre, pas incompatible avec la première : la tentation gallicane, de subordonner les religions à l'État. C'est-ce que dénonçait le cardinal Lustiger lorsque les pouvoirs publics se sont mêlés d'organiser le culte musulman en France1. Vous vous voyez peut-être, à défaut d'être président de la République, en procureur du Saint-Synode (fonctionnaire nommé par le Tsar pour remplace le patriarche de Moscou) ou en mufti de la République. Vous n'êtes pas musulman ? Et alors, la reine d'Angleterre est bien à la tête de deux églises chrétiennes concurrentes !!

Je vous prie de croire, Monsieur, en mes sentiments laïques et républicains.

1Le Monde 15 avril 2003.

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