De la décence ordinaire et du Revenu de Base

Pourquoi la "décence ordinaire" - que l'écrivain George Orwell voyait à l'oeuvre dans les classes populaires - est au coeur de la légitimité de l'instauration d'un Revenu de Base.

« S'il y a un espoir, écrivait Winston, il réside chez les prolétaires. »

George Orwell, 1984

Le très subtil et plaisant essai De la décence ordinaire du philosophe Bruce Bégout permet de mieux cerner tout le sens et la portée de cette expression de « common decency » qui revient si régulièrement dans les textes de l’écrivain britannique George Orwell(1903-1950), notamment à partir de son enquête sur la condition ouvrière Le quai de Wigan de 1936. 

Orwell perçoit un sens moral – inné́, instinctif, spontané́ – à l'œuvre dans la simple vie quotidienne des classes populaires : une inclination naturelle à faire le bien et une répugnance tout aussi naturelle à faire ou voir faire le mal. Ce qui suppose donc une capacité́ immanente et pré-juridique à discerner le bien du mal. Parmi les vertus qu'il observe chez les gens simples, on trouve selon lui : le sens du partage, la bienveillance, la solidarité́, l'entraide, l'humilité́, la chaleur, l'humanité́, la politesse la plus élémentaire, un sens profond de l'honnêteté́ et de la justice ainsi qu'une capacité́ d'indignation viscérale face au mensonge et à l'injustice et un dégout pour tous les abus de pouvoir et la domination.

Le terme anglais de common decency, aujourd'hui mais déjà̀ à l'époque d'Orwell, a quelque chose de désuet, de « vieille Angleterre », équivalent peut-être des « bonnes mœurs et bonnes manières » en français. « Pour ce qui est des conceptions morales il n'y a rien de plus bourgeois que la classe ouvrière » dit justement Orwell. Pour autant il s'agit surtout d'être respectueux de l'autre et « des choses qui ne se font pas », que de s'évertuer à apparaître « respectable et respecté » dans une quête sans fin de statut social. En ce sens Bégout oppose à la décence ordinaire des gens simples l' « indécence extraordinaire » de certaines personnes parmi les plus fortunées : indécence (et obscénité́) d'un trop plein de richesse ostentatoire, de pouvoir, de volonté́ de puissance, de violence, de ricanements cyniques. Ayant demandé à un ami britannique d'illustrer la common decencyil me suggéra Donald Trump comme son plus parfait contraire : à méditer.

Il est important de signaler que cette décence ordinaire qu'Orwell voit à l'œuvre dans le peuple, ne signifie pas pour autant une quelconque supériorité́ morale ou sainteté́ intrinsèque du pauvre par rapport au riche. Cette inclination naturelle au bien et cette répugnance tout aussi naturelle au mal existe dans absolument chaque être humain, elles sont simplement perdues ou corrompues par une surabondance de richesses matérielles. En d'autres termes, la vie quotidienne la plus humble et ordinaire – quelque soit par ailleurs le niveau de fortune – possède en elle-même des propreté vertueuses qui permettent d'actualiser les dispositions morales de chacun. « Le monde ordinaire où l'herbe est verte, la pierre dure », celui du goût des choses les plus simples comme l'atmosphère amicale d'un pub ou la pratique du jardinage, son bons sens résolument terre à terre, ont une dignité́ et une grâce en soi qui ne sont pas nécessairement les signes scandaleux de l'inégalité́ sociale : une vie simple et humble incite tout simplement à la vertu, alors qu'une vie démesurément opulente et comme on dit aujourd’hui bling blinginhibe son développement.

Orwell n'est pas dupe pour autant des travers potentiels des classes populaires. Il constate en particulier des tendances à l'apathie et à la résignation, un désintérêt pour la politique sous le sempiternel slogan « bonnet blanc, blanc bonnet ». Orwell voit dans cet apolitisme l'une des causes profondes de la montée du fascisme à son époque. Les instincts cruels et les sentiments naturels latents sont quant à eux savamment exploités par les totalitarismes... et ses intellectuels.

Car l'éloge de la décence ordinaire par Orwell a aussi pour corollaire sa dénonciation concomitante de l'indécence extraordinaire de ces prétendus intellectuels qui se rendent complices des pouvoirs totalitaires, qui en son temps abondent pour cautionner l’Allemagne nazie ou la Russie stalinienne. Orwell ne tombe pas pour autant dans l'anti-intellectualisme primaire et démagogique, mais s'attaque à cette classe particulière d'intellectuels exhibant un goût illimité pour le pouvoir, totalement coupés de la vie quotidienne et de la réalité́ matérielle ordinaire, opérant ainsi un divorce mortifère entre la vie et la pensée. Cette distance à l'égard des vérités les plus élémentaires et de la vie affective authentique ne peut que conduire, selon Orwell, à l'insensibilité́ et la malhonnêteté́ intellectuelle les plus totales.

L'insensibilité́ morale de l'intellectuel totalitaire trouve son origine dans la pauvreté́ de son monde vécu. La coupure avec la vie quotidienne forme le terreau principal de sa soumission à des systèmes coercitifs. Enfermé dans sa bulle académique, il est, plus que tout autre, enclin à adopter des idées immorales procurant à son existence aseptisée un frisson d’excitation et de violence. C'est par conséquent cette absence d'ancrage solide dans le monde de la vie qui rend l'intellectuel réceptif à l'idéologie d'une construction abstraite d'un supposé « homme nouveau ». L'attirance pour une politique de table rase témoigne chez ce type d’intellectuel de la dénégation violente de sa propre réalité́ quotidienne.

En ce sens la décence ordinaire s'illustre aussi dans l'utilisation d'une langue ordinaire, simple et précise – comme nous l’enseignait aussi notre Descartes national dans son fameux discours de la méthode – qui est la meilleure antidote aux mensonges éhontés inhérents à l'utilisation d'une novlangue totalitaire ou technocratique qui euphémise sans cesse et rend acceptable par les mots l'inacceptable dans les faits. On trouve dans cette dénonciation de l'imposture de ces novlangues une analyse très similaire à celle que fait Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem à propos de ces « règles de langage » très strictes employées par les gestionnaires des génocides nazis pour mettre à distance émotionnelle l’horreur de leurs actes chez les exécutants. En lieu et place d' « extermination », « liquidation », « assassinat » ou « tuerie » : « solution finale », « évacuation », « changement de résidence », « affaire médicale » ou « traitement spécial. »

Ces euphémismes totalitaires, coupés à la fois de la vérité́ objective et de la sincérité́ subjective, rappellent étrangement ces « éléments de langage » du type « Plans de Sauvegarde de l'Emploi » ou autres « Risques Psycho-Sociaux », pour designer aujourd'hui licenciements de masse, souffrance, maltraitance et mort au travail : « Orwell perçoit clairement que le totalitarisme et le capitalisme participent d'un avènement plus général de la pensée instrumentale. Ils appartiennent à une forme détériorée de rationalité́ qui impose le calcul et l'efficacité́ comme seuls critères essentiels. »

Il y a un indéniablement un relatif pessimisme chez Orwell face à ce qui se veut le rouleau-compresseur néolibéral de cette pensée instrumentale dans le monde moderne, qui a aussi d'ailleurs tendance à standardiser et à aseptiser le quotidien, ce qui nous éloigne d'un contact direct avec le réel. Mais, nous rassure finalement Bégout, Orwell ne nous propose pas d'adopter une posture de résignation morose. La poursuite de la décence ordinaire et l'attachement au bon sens sont les meilleures façons de résister aux propagandes et embrigadements de toutes sortes. En nous invitant par exemple à observer avec attention et une âme d'enfant la venue au monde du crapaud au printemps ou à suivre ses onze règles pour confectionner une bonne tasse de thé, Orwell nous propose de redécouvrir la joie et les vertus du quotidien le plus ordinaire comme la meilleure antidote qui soit aux mensonges et au mal. Orwell nous invite aussi à une décence ordinaire à l'usage du travail intellectuel, qui pour être réellement créatif et vivant doit passer par l'usage de mots simples et précis, et rester attaché au monde sensible et quotidien de tous les jours, dans toute sa grâce et sa fragilité́. L'Orwell est après tout le nom d'une petite rivière anglaise qu'affectionnait tout particulièrement Eric Blair, l’homme ordinaire derrière le nom de plume.

Comme beaucoup de Français hier soir devant mon poste de télévision je me suis extasié devant cette sublime projection peu avant les douze coups de minuit sur l’Arc de Triomphe – tout en haut de l’une des avenues les plus aimées au monde mais aussi l’une des plus luxueuses – des articles de la déclaration des droits de l’homme : étaient à l’honneur les 230 ans de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (1789) et les 70 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (adoptée le 10 décembre 1948 par les 58 membres de l'ONU, non loin de là au Palais Chaillot). Il convient de rappeler l’article 25 de cette dernière qui est une des plus belles expressions institutionnelles de la décence ordinaire, et qui va de fait dans le sens de l’instauration d’un Revenu de Base comme instrument d’éradication de la plus abjecte et intolérable des misères :

« Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. »

En lisant actuellement pour un prochain article le livre très important de l’économiste britannique Guy Standing, Le Précariat, publié en 2014 (traduction française en février 2017) j’en viens à penser pour paraphraser Orwell que s’il réside un espoir d’émancipation et de progrès social il réside aujourd’hui dans ce précariat – cette nouvelle et vaste classe émergente de travailleurs précaires (40% de la population active) qui a fait récemment son irruption sur la scène sociale et politique en tant que classe enfin consciente d’elle-même   comme le plus grand dépositaire de la décence ordinaire orwellienne et la principale force et légitimation pour l’instauration d’un Revenu de Base : comme un droit humain inaliénable à une existence tout simplement décente, et bienheureuse dans sa modestie même.

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