LES MENSONGES DES MEDIAS SUR LA CATALOGNE : UNE SERIEUSE MENACE POUR NOTRE DEMOCRATIE

Il serait grand temps de cesser nos petites conversations de géo-stratèges café du commerce, pour saisir réellement l’enjeu démocratique essentiel qui est en train de se jouer, qui est bien au-delà de la seule question catalane : sans aucune protection contre la violence d’état, sans presse un minimum indépendante sommes-nous encore en démocratie ?

winston-smith
"Le gouvernement espagnol appelle les indépendantistes à dissoudre le parlement catalan et à convoquer des élections dans la communauté autonome. « Il serait bon de commencer à refermer la plaie en passant par le parlement de Catalogne (…) par le biais d’élections régionales », a déclaré Inigo Mendez de Vigo, porte-parole du gouvernement, lors d’une conférence de presse organisée à l’issue du conseil des ministres, vendredi 6 octobre."

Voici ce qu’annonçait Franceinfo cet après-midi. Cette « information » est délivrée en faisant des gros titres – ce serait en effet une bombe atomique politique en Espagne – et de manière rigoureusement identique, mot pour mot (intéressant, ou plutôt inquiétant à observer) par de très nombreux médias comme par exemple : Libération, Le Figaro, Le Huffington Post, Le Point, 20 minutes, BFM, Les Echos, etc.

L’auteur de ce billet, n’en croyant pas ses yeux devant un tel coup de tonnerre, a immédiatement cherché à comprendre les réactions des uns et des autres sur place en Espagne. A sa plus grande stupéfaction, il n’a pu que constater… qu’aucun média espagnol ne donnait cette nouvelle !

Ni EFE, l’AFP espagnole, ni la télévision nationale TVE, ni La Vanguardia le journal catalan de langue espagnole plutôt anti-indépendantiste, ni TV3 le FR3 local plutôt pro-indépendantiste, ni El Pais, ni le conservateur El Mundo, qui est complètement aligné sur le discours du gouvernement Rajoy, et d’ailleurs sur son site on peut voir en intégralité cette conférence de presse.

Il y a une bonne raison à cela… c’est que le gouvernement espagnol n’a jamais appelé à une quelconque dissolution du parlement !

Le thème principal de cette conférence de presse était – et c’est ce que les médias espagnols commentent – des dispositions facilitant le transfert des sièges des entreprises basées en Catalogne. C’est aujourd’hui la manoeuvre du gouvernement Rajoy, qui consiste à demander à quelques grandes entreprises de foutre la trouille à tout le monde sur les dangers économiques de la situation. Pour le reste, le porte-parole du gouvernement est resté dans la langue de bois, propre à la fonction sur la crise catalane, mais s’est montré plutôt apaisant et aucunement menaçant : son message de fond étant surtout que les députés catalans devraient renouer le dialogue entre eux au sein de leur parlement local – ce qui semble plutôt de bon sens. Il a simplement dit en passant dans la session questions-réponses – et c’est ce qui est monté en épingle, hors contexte, et de manière déformée et tout à fait orwellienne – que ça pourrait être éventuellement une bonne idée que les députés Catalans convoquent des élections. Mais en aucune façon il n’y a eu une grande déclaration officielle du gouvernement espagnol pour une dissolution du parlement catalan. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la plupart des articles français mettent Rajoy en illustration, alors qu’il n’était absolument pas présent à cette conférence de presse. Le fait que le discours du porte-parole du gouvernement n’ait strictement rien à voir avec la désinformation des médias français, est bien démontré objectivement par le fait qu’aucun média espagnol n’ai relevé quoi que ce soit sur le sujet : évidemment puisqu’ils parlent tous espagnol, on pourrait difficilement leur faire avaler une chose pareille.

Alors pourquoi une telle manipulation ?

A la lecture attentive du rendu de la crise par les médias français ces derniers jours, il est clair (et excessivement inquiétant) qu’il y a aujourd’hui une stratégie médiatique véritablement oligarchique concertée de désinformer l’opinion publique française sur la Catalogne. L’objectif étant de montrer qu’il y aurait sur place une situation d’instabilité explosive, afin d’inquiéter les opinions publiques européennes et à les pousser ainsi à se ranger peureusement du côté du gouvernement Rajoy. La désinformation en cours sur la Catalogne vise essentiellement à façonner l’opinion publique européenne – les Espagnols et les Catalans eux savent de quoi il en retourne – afin que celle-ci ne fasse pas pression sur ses classes politiques localement pour une intervention de l’Union Européenne. Une UE qui continue à considérer qu’il s’agit d’une affaire interne à l’Espagne : ce qui est on ne peut plus mensonger.

C’était peut-être le cas jusqu’au dimanche 1er octobre matin, mais depuis c’est devenu une affaire intérieure européenne. L’état espagnol, en usant d’une violence politique totalement disproportionnée sur des populations totalement pacifiques, a tout simplement enfreint la Charte des Droits fondamentaux de l’UE et de la Convention européenne des Droits de l’Homme, comme le rappelle heureusement la société des écrivains Pen : des textes fondateurs de l’UE, que tous les membres sont tenus de respecter, et  qui normalement sont susceptibles d’entrainer des sanctions sur l’Espagne au titre de l’Article 7 : article que par un anti-fascisme d’opérette l’UE ont fait planer en ce moment sur la Pologne, alors que ce pays ne frappe personne. Sur ce terrain, il est absolument scandaleux que Libération soit venu à la rescousse du gouvernement espagnol par son prétendu « Désintox » en titrant de manière pitoyable et qui donne froid dans le dos que : « Aucun traité européenne ne prévoit l’expulsion d’un état pour avoir réprimé des électeurs ».

On comprend devant de tels messages hallucinants tout l’enjeu et en quoi ce qui se passe en Catalogne nous concerne tous depuis le 1er octobre. Par son désintérêt de la situation, l’UE crée un très fâcheux précédent qui nous concerne tous citoyens européens : celui que tout état peut en toute impunité tabasser une population pacifique, en requalifiant toute revendication politique en trouble à l’ordre public et en sédition. On comprend ainsi pourquoi des gouvernements comme celui du MEDEF-Macron est aligné sur le gouvernement espagnol, car il va dans le sens de la dérive autoritaire de nos institutions (plus de débat parlementaire, 49.3 et ordonnances, répression policière des manifestants, dispositions de l’état d’urgence rentrant dans la loi) depuis 2012. Et notamment depuis Valls, qui d’ailleurs en France est beaucoup plus représentatif du franquisme sociologique du Partido Popular que le FN : c’est-à-dire un rejeton de franquistes (alors qu’il avait prétendu être un descendant d’exilés politique anti-franquiste), s’étant recyclés après 1975 dans l’économie ou la politique, et ayant gardé une vision du monde et des méthodes excessivement autoritaires. On aura pu le constater lors de la loi Travail : ce sont précisément ce type de violences policières que l’UE cautionne.

La question fondamentale n’est plus de savoir si on est pour ou contre, en tant que Français, l’indépendance ou pas de la Catalogne – aimable discussion de café du commerce que nous eûmes aussi à l’égard du Brexit ou de Trump – mais si en tant que citoyens européens nous acceptons une violation des droits de l’homme par un état au sein de l’UE, à commencer par le doit des peuples à disposer d’eux mêmes et à l’autodétermination, qui est pourtant inscrit au chapitre 1 de la charte des droits de l’homme de l’ONU  : un droit qui est nié par le refus obstiné du gouvernement de Rajoy depuis des années d’accorder un référendum comme l’Ecosse l’a eu, est-ce sérieusement légal ? Une acceptation qui pourrait avoir rapidement de graves conséquences pour nos droits fondamentaux à tous. En tant que citoyens français nous devons aussi être très inquiets au regard de la désinformation tout à fait orwellienne, oligarchique et concertée, de la part de nos grands médias : si de telles manipulations de masse de l’information sont possibles par théoriquement le contre-pouvoir démocratique par excellence, peut-on réellement encore parler de démocratie ?

Aujourd’hui tous les grands médias sont en train de relayer et amplifier, de manière excessivement grossière pour qui suit un minimum le dossier, toutes la propagande et les fake news du gouvernement Rajoy : on fait croire par exemple qu’il y a au des policiers blessés et que la violence était des deux côtés, que les images de violence policière étaient truquées, etc etc.

On fait aussi croire que le pays est au bord de la guerre civile, que l’économie catalane va s’écrouler : et à côté de ça AUCUN média français n’a informé sur le fait, pourtant plus qu’apaisant et rassurant, que la Suisse – un pays pas vraiment hostile au business et pas vraiment « bolivarien » comme les tartuffes français des droits de l’homme se plaisent à stigmatiser tout opposant en France  – se propose d’être médiateur, la source étant on ne peut plus officielle puisqu’il s’agit de la Radio Télévision Suisse et des Affaires Etrangères. Pire que ça France Inter, le seul média qui semble en parler, présente la chose comme si elle était définitivement enterrée, alors que c’est pas du tout le cas ! La demande d’une médiation internationale étant aujourd’hui la seule, et bien raisonnable, revendication catalane : une médiation que pour l’instant refuse Rajoy pour qui par définition toute demande de référendum démocratique est un acte factieux et séditieux.

On commence à comprendre le véritable sens du mot orwellien, car c’est précisément dans Hommage à la Catalogne qu’il explique comment les médias étrangers ont systématiquement déformé et inventé ce qui se passait en Catalogne pendant la Guerre Civile, et dont il fut témoin oculaire. On commence à le comprendre et c’est pour le moins excessivement inquiétant que ce ne soit plus du roman dystopique mais désormais une réalité : 1984 n’était pas censé être le manuel de formation journalistique qu’il est manifestement devenu.

Les Catalans aujourd’hui ne se battent pas pour un prétendu égoïsme économique : un des odieux préjugés colporté pour les discréditer, dirions-nous la même chose si des Québécois pacifiques s’étaient fait tabasser par une meute de policiers envoyée par l’état anglophone canadien ? Que n’aurions-nous pas entendu alors en France sur le thème de la défense de la francophonie, des méchants anglophones ultra-libéraux, du Général de Gaulle et de son « Vive le Québec libre », etc. de la part des grandes âmes droits de l’hommistes de d’habitude, exigeant de beaux discours de désapprobation à l’ONU.

Il est temps de réaliser qu’ils se battent aujourd’hui pour les respect des droits humains fondamentaux des Européens, que nous sommes, contre la dérive autoritaire de nos « démocraties », y compris la nôtre. Que nous ayons aujourd’hui très clairement, comme on le voit en France, un appareil médiatique oligarchique, capable de conduire de manière délibérée et concertée une vaste campagne de désinformation et de manipulation de l’opinion publique, est sans doute ce qui en tant que Français devrait très sérieusement nous inquiéter.

Il serait grand temps de cesser nos petites conversations de géo-stratèges café du commerce, pour saisir réellement l’enjeu démocratique essentiel qui est en train de se jouer, qui est bien au-delà de la seule question catalane : sans aucune protection contre la violence d’état – qui pourra toujours considérer un revendication populaire comme un trouble à l’ordre public – sans presse un minimum indépendante, sommes-nous encore en démocratie ?

François Serrano

www.larevuelimpertinent.com

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