Que veut dire au juste "être cartésien" ?

Au pays supposé de Descartes l'adjectif dérivé a paradoxalement dans le langage courant quelque chose d'un peu péjoratif, avec comme une insinuation de psychorigidité et de manque de créativité... mais que signifie réellement "être cartésien" en allant voir à la source ce que nous dit Descartes lui-même de sa fameuse méthode ?

"Nous restons en France profondément cartésiens et glorifions la Raison planificatrice et causale en accordant peu de valeur à l'expérience" :  je concluais ainsi mon précédent billet... en enfonçant peut-être un peu trop vite, à la réflexion, les portes grandes ouvertes du stéréotype national. Selon le Larousse être cartésien signifierait "avoir l'esprit rationnel, rigoureux et quelque peu formaliste (exemple : il est très cartésien dans toutes ses idées)." Au pays supposé de Descartes l'adjectif dérivé a paradoxalement dans le langage courant quelque chose d'un peu péjoratif, avec comme une insinuation de psychorigidité et de manque de créativité.

Il convient cependant de se méfier. L'histoire des idées abonde en effet d'adjectifs dérivés de ce type... qui ne correspondent guère à la pensée originelle des auteurs : il n'y ainsi rien de "cynique" dans le sens usuel du terme chez les philosophes de l'école cynique de l'Antiquité ; l'adjectif "orwellien" fait immanquablement penser à l'univers totalitaire et oppressant de 1984, ce qui est tout à fait réducteur par rapport à l'immense production profondément humaniste de George Orwell ; on se dira aussi souvent marxiste ou libéral... sans jamais avoir lu la moindre ligne dans le texte de Karl Marx ou d'Adam Smith. 

La plus sûre des façons pour comprendre le sens profond du terme cartésien est donc peut-être de tout simplement se référer aux textes mêmes de Descartes : et en particulier le célèbre et fondateur Discours de la méthode généralement (et mollement) survolé en classe de philo de terminale. Le Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences paraît à Leyde en 1637 sans nom d'auteur : courageux mais pas téméraire, Descartes ne veut pas d'ennuis avec l'Inquisition qui condamna Galilée en 1633. Comme tous les grands classiques ce texte n'a pas pris une ride et se lit aisément, dans un style élégant mais limpide, bien en cohérence avec un propos... de fait bien éloigné de ce qu'on entend usuellement par cartésien.

"Bien conduire sa raison" c'est avant tout, selon Descartes, savoir distinguer le vrai du faux : ce qui peut sembler une évidence mais qui s'avère le plus souvent loin d'être évident en pratique. A cet égard Descartes nous dit tout de suite qu'il ne se considère pas intrinsèquement plus intelligent que la moyenne (vraie ou fausse modestie au regard de la portée de ses travaux scientifiques) mais qu'il a en revanche une bonne méthode. Celle-ci, exprimée en une demi-page, est désespérément simple et s'articule en quatre points :

1. Ne recevoir aucune chose pour vraie que nous la connaissions évidemment être telle.

2. Décomposer chaque problème complexe en petits éléments plus faciles à résoudre.

3. Conduire sa pensée à partir de ces éléments simples et monter pas à pas en complexité.

4. Faire le tour d'une question sous différents angles afin de s'assurer de ne rien oublier d'important.

Dans le premier point de sa méthode Descartes nous invite donc, par l'exercice de notre raison et de notre faculté de douter et de questionner, à disqualifier toute chose qui ne serait que vraisemblable ou probable : son remède infaillible contre l'erreur est de n'assentir par le jugement qu'à ce que l'entendement a perçu clairement et distinctement comme vrai sans le moindre doute. Si une idée se présente à nous énoncée d'une manière qui n'est ni claire ni distincte (comme par exemple des produits financiers auxquels personne n'ose dire qu'il ne comprend rien) il y a de fortes chances qu'elle soit fausse (et toxique).

Etre cartésien c'est donc moins être un monstre froid de rationalité analytique et planificatrice (comme on le pense souvent) que d'être en mesure d'avoir un regard profondément critique sur les choses, non pas pour le goût sceptique de la critique en soi (un travers bien français et pour le coup peu cartésien) mais afin de démêler le vrai du faux, avec somme toute ce que l'on appelle du bon sens ("la chose du monde la mieux partagée" nous dit-il dès la première phrase de son Discours); de décomposer un problème complexe en sous-éléments plus faciles à appréhender et de progresser à partir de là de manière tout à fait empirique ; et de s'intéresser à tout et avoir une vision panoramique du monde pour ne rien oublier de significatif dans sa réflexion. Rien donc, on le voit, de psychorigide ou de dénué de créativité dans le fait d'être cartésien, bien au contraire.

Accessoirement la lecture du Discours nous rappelle qu'être cartésien c'est aussi croire en Dieu, avec une foi qui ne contredit pas la raison mais où les deux se complètent. Etre cartésien c'est enfin peut-être aussi être européen et cosmopolite. Descartes fut un grand voyageur, et nous dit qu'il a bien plus appris de ses voyages au contact des autres que dans la tour d'ivoire jésuite et scolastique où il fut formé. Son Discours est publié aux Pays-Bas où il séjournera longtemps et il meurt à Stockholm où il fut convié par Elisabeth de Bohème, une grande figure du féminisme philosophique avec qui il eut une longue correspondance, ce qui dans le contexte de l'époque était vraiment d'avant-garde : il est décidément grand temps que le Larousse reprenne sa définition sur un terme aussi important de notre patrimoine culturel.

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