Le Précariat : une nouvelle conscience de classe est née

Le précariat consiste en cette vaste classe de millions de travailleurs précaires qui a plus que du mal à boucler ses fins de mois, dont le lot quotidien est fait d’insécurité et d’instabilité économiques, dans un travail totalement dépourvu de perspectives : une classe consciente d'elle-même et pour laquelle un Revenu de Base prend tout son sens.

En France, on peut prédire que les mouvements du précariat vont surgir dans le sillage des élections présidentielles de 2017 . Tout comme celles qu’ont déjà connu d’autres pays, les réformes en faveur d’une plus grande flexibilité, apparues sous la présidence de François Hollande, ne comportaient pas la moindre contrepartie susceptible d’améliorer la sécurité économique des travailleurs. Elles vont donc susciter du ressentiment et faire grossir les rangs du précariat national. La colère donnera alors naissance à de nouveaux mouvements.

Guy Standing, février 2017

 

Publié en 2011 en anglais, The Precariat, the new dangerous class, et traduit et publié en français en février 2017 sous le titre (nous y reviendrons) Le Précariat : les dangers d’une nouvelle classe, l’ouvrage est un phénomène d’édition traduit en une vingtaine de langues. Guy Standing, son auteur, est un économiste britannique aujourd’hui professeur à l’université de Bath qui a travaillé à l’Organisation Internationale du Travail onusienne pendant 30 ans, comme spécialiste des questions d’insécurité et de flexibilité du travail. Il est aussi membre fondateur du Basic Income Earth Network (BIEN) depuis 1986 : une association qui réalise un plaidoyer international pour le Revenu de Base, dont Guy Standing est une des grandes figures et l’artisan en Grande-Bretagne du programmedu Labour Party de Jeremy Corbyn sur le sujet.

Est précaire, étymologiquement, ce qui est obtenu par la prière, par la nécessité d’implorer pour obtenir de l’aide. Le précariat – un nouveau terme formé à partir de « prolétariat » et de « précarité » - consiste en cette classe en croissance constante composée de millions de travailleurs précaires qui a plus que du mal à boucler ses fins de mois, dont le lot quotidien est fait d’insécurité et d’instabilité économiques, dans un travail totalement dépourvu de perspectives et le plus souvent de sens.

Elle est le produit direct et voulu de la mondialisation néolibérale depuis les années 80 qui a créé un stock global de main d’œuvre de plus de 3 milliards de travailleurs (3 fois plus qu’avant la mondialisation) avec une constante concurrence des pays les plus pauvres comme la Chine ou l’Inde mettant une immense pression continue à la baisse des salaires et des conditions de travail dans les pays développés : partout pour corollaire des « réformes de structure » c’est-à-dire l’obsession de rendre le marché du travail toujours plus « flexible » comme prix à payer supposé pour sauvegarder la compétitivité… accompagnée de mesures de subventionnement du travail (mais en réalité au final du capital) par les États qui, comme le CICE le montre en France, sont excessivement coûteuses, et ne créent pas d’emplois.

Pour simplifier, Guy Standing voit la société stratifiée en 4 sous-groupes principaux, ce qui représente une innovation conceptuelle dépassant la traditionnelle opposition marxiste capitalistes-prolétaires :

  1. une élite (les fameux 1%) dont le système inégalitaire néolibéral permet d’accumuler des richesses et du pouvoir dans des proportions astronomiques ;
  2. un salariat relativement aisé qui prospère au service de cette élite, qui bénéficie d’emplois stables, à long terme, pourvus d’un statut, des horaires fixes, des conventions collectives, des syndicats et des avantages (congés payés, congés maternité, primes, bonus, mutuelles, frais de transport, crèches) ;
  3. un prolétariat formé de ce qui reste de la classe ouvrière, en constante diminution, qui bénéficie d’une partie des avantages du salariat et du pacte social dont elle a été l’objet pendant les 30 glorieuses (Etat-providence et soumission au capital contre sécurité de l’emploi et avantages) ; et
  4. un précariat sous-payé (des salaires bas, variables, imprévisibles), dans une insécurité économique et émotionnelle chronique, dans la souffrance, qui n’a aucun des avantages annexes du salariat et du prolétariat : il formerait aujourd’hui autour de 40% des travailleurs des pays développés, de loin la classe la plus nombreuse et en constante progression.

Parmi ces derniers des CDD, des intérimaires, des intermittents, des stagiaires, des employés occasionnels et saisonniers, des temps partiels, des télétravailleurs, des chômeurs, des migrants, des travailleurs au noir, beaucoup de femmes (notamment dans les services), beaucoup de jeunes (75% auraient un premier travail précaire, malgré souvent un passage à l’université) et un nombre de plus en plus important de personnes âgées (qui cherchent un complément de retraite), d’handicapés et de prisonniers. Une classe donc très morcelée et divisée et qui ne se reconnaît naturellement pas comme classe.

A l’instabilité des emplois s’ajoute une insécurité existentielle avec l’impossibilité de fonder une identité professionnelle sur des emplois aussi peu stables : aucune carrière n’est envisageable, et il n’existe pas de sentiment d’appartenance à une communauté professionnelles et de confiance employeur-employés. C’est une classe qui enregistre un perte de droits économiques mais aussi civiques car les précaires ne sont ni appuyés par des syndicats – qu’ils rejettent car trop occupés à défendre ce qui reste du prolétariat – ni représentés par l’ensemble de la classe politique. Avec un soutien étatique ou communautaire erratique ou absent, souvent du surendettement (pour faire face aux imprévus et les exposant à divers usuriers) ce sont des sentiments négatifs très forts qui dominent : humiliation, colère, anxiété, désespoir, alinéation, absence de reconnaissance et d’estime de soi, ressentiment et frustration (surtout chez les jeunes qui sont en moyenne surqualifiés pour leur travail).

Dès qu’on accepte un emploi précaire, cette situation devient permanente et diminue fortement les perspectives d’ascension sociale. Des précaires qui marchent sur des sables mouvants, qui titubent aux bords d’un principe où le moindre faux pas peut vous mettre littéralement à la rue, nous dit d’eux Standing. L’érosion des loisirs est également notable, par faute de moyens, mais aussi parce que chercher (et attendre sans arrêt) du travail et s’affairer à survivre prend tout le temps disponible, lorsqu’on est pas tout simplement exténué par son travail hautement intensifié lorsqu’on en a un. « Paumés », « fainéants », sans mérite, socialement irresponsables à qui il faut faire de la « pédagogie » et qui sont censés en prime aimer leur travail : contrairement au discours stigmatisant et infantilisant tenu à l’égard des précaires, les maux dont souffrent le précariat ne sont pas individuels mais bel et bien structurels dans le capitalisme mondialisé, néo-libéral, financiarisé contemporain. Cette diabolisation ne fait que renforcer la colère des précaires devant l’injustice sociale dont ils sont victimes.

Ce en quoi le précariat est une classe « dangereuse », selon les termes mêmes de Standing, c’est qu’elle pourrait selon lui écouter les sirènes du populisme et être porteuse d’un renouveau du néofascisme : notamment selon lui de par la fraction peu éduquée qui appartient au prolétariat déclassé en précariat, et qui serait nostalgique d’un âge d’or révolu. Il y a paradoxalement là, on le notera, chez l’auteur l’expression d’un début de mépris de classe et une subtile forme d’énième diabolisation du précariat.

Mais il demeure fondamentalement optimiste et voit plutôt une effervescence et une énergie politique positive au sein du précariat, où les membres les plus activistes (plus ou moins jeunes ayant fréquenté l’université… un autre préjugé de classe ?) sont passés du stade de la protestation plus ou moins silencieuse à une repolitisation et un réengagement en faveur de nouveaux progrès sociaux avec une aptitude à la résistance et à la revendication renouvelée : à commencer (c’est du moins son souhait) par la demande d’une sécurité existentielle de base rétablie sous la forme notamment de l’instauration d’un Revenu de Base, et au-delà la mise en place d’un programme politique d’émancipation et de rupture avec le néolibéralisme qui rétablisse la trinité liberté-égalité-fraternité.

Le mouvement qu’il voit est international, avec : Occupy Wall Street, le positionnement résolument à gauche de Bernie Sanders aux USA et de Jeremy Corbyn au UK soutenus par la jeunesse militante, les mouvement des Indignés en Espagne qui a donné lieu à Podemos, Syriza en Grèce, le Mouvement 5 étoiles en Italie, ou l’indépendantisme écossais et catalans qui sont des réactions contre les centres décisionnels perçus comme oligarchiques, responsables de la crise financière et corrompus. L’auteur de ces lignes n’a pu trouver aucune déclaration de Standing au sujet des Gilets Jaunes, qui pourtant sont une parfaite illustration de sa prophétie d’organisation des précaires en classe et en mouvement social : avec une toute nouvelle conscience de classe autour d’un symbole fort… qu’il avait également prophétisé comme en témoigne la couverture de l’édition britannique de son livre The Precariat, the new dangerous class.

Précisément que penser de son analyse – développée pour l’essentiel dans le monde ultra-néolibéral anglo-saxon – dans un contexte français ? Si l’on se fie aux données statistiques 9 salariés sur 10 le sont en CDI. Mais est-on pour autant en sécurité dans un paysage économique en constante restructuration et notamment depuis la crise de 2008 qui n’en finit pas ? Ce que ressentent de plus en plus de Français c’est qu’à peu près tout le monde peut tomber dans la précarité voire la clochardisation au moindre accident de vie.

Avec 9 millions de personnes sous le seuil de pauvreté dont 2 millions sont des travailleurs pauvres, environ 1 million d’intérimaires, 3 millions de travailleurs indépendants, l’économie souterraine et le travail dissimulé, les migrants et les travailleurs immigrés, 2 millions de smicards, 2/3 des 20 millions de contrats d’embauche annuels avec des durées d’un moins d’un mois, 20% des travailleurs à temps partiel (à qui on ne paie pas toujours les heures supplémentaires), un salaire médian (50% gagnent plus, 50% gagnent moins) de seulement 1800 euros net par mois, 9% de chômeurs, 20% en précarité alimentaire (concrètement qui ne mangent pas à leur faim tous les jours), 50 % des jeunes qui ont un emploi précaire et qui pensent risquer de tomber dans la précarité et 80% des parents qui s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants… on peut de manière raisonnable dire que l’émergence du précariat selon la thèse de Standing est une réalité bien française aussi, et dans les proportions de l’ordre de 40% qu’il avance en moyenne dans les pays développés.

La grande faiblesse du livre, très largement éclairant, est peut-être son sous-titre (the new dangerous class) qui en version française donne, littéralement, « la nouvelle classe dangereuse », ce que l’éditeur a choisi d’euphémiser chez nous en « les dangers d’une nouvelle classe ». Standing fait en fait référence à une expression bourgeoise du 19èmesiècle qui désignait le préjugé de classe selon lequel les classes populaires seraient plus criminelles, malhonnêtes et immorales. On sait depuis White Collar Crime d’Edwin Sutherland (1949) (voir aussi en France plus récemment en 2014 Pierre Lascoumes avec son excellente Sociologie des Élites Délinquantes) que les classes sociales aisées sont largement aussi criminelles à leur manière que les autres, et que le coût financier et humain est sans commune mesure avec la criminalité des classes populaires. Deux exemples parmi une multitude (corruption, escroquerie, 100 milliards de fraude fiscale, environnementale, alimentaire, etc.) : la crise financière de 2008 fut une crise de fraude systémique avec les conséquences colossales que l’on sait, et la seule crise de l’amiante a fait 100.000 morts (à comparer à 800 homicides par an) parmi les travailleurs français… sans d’ailleurs, dans un cas comme dans l’autre, quiconque qui ait été condamné pénalement.

Si le précariat est une « classe dangereuse » pour Standing ce n’est pas en relation au crime, mais à sa supposée réceptivité au populisme et néofascisme comme exutoires à la colère sociale emmagasinée. Standing ne se cache pas de faire son recours à la peur comme stratégie de communication pour faire passer son « there is no alternative » anti-thatchérien à lui – Revenu de Base OU le spectre du populisme néofasciste – et on peut s’interroger sur le bien-fondé rationnel de pareille présentation des faits. Mais on ne peut aussi que souhaiter qu’il ait tort. Car aussi faible soit-il (comme le montre le caractère non partisan des Gilets Jaunes) le risque subsiste néanmoins qu’une colère sociale d’une telle ampleur et d’une telle profondeur ne débouche à terme (si rien n’est fait de radical pour éliminer l’insécurité économique dont le précariat est la victime) sur une nouvelle « start up » politique, qui dans la tyrannie pourrait bien surpasser les partis politiques censés être aujourd’hui extrémistes. Avons-nous réellement envie de prendre le risque ?

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