Orwell ou l’art de devenir ce que l’on est

Ce qui amené George Orwell à cultiver cette forme d’écriture politique artistique si singulière, et qui confère à son oeuvre son intemporelle actualité, c’est incontestablement le fait qu’il avait à la fois au plus profond de lui même une viscérale pulsion d’écrire, et une façon tout aussi instinctive de prendre en toutes circonstances fait et cause pour les victimes et les opprimés.

"Que dit ta conscience ? Tu dois devenir celui que tu es.

Du sollst der werden, der du bist."

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir

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Ce qui amené George Orwell à cultiver cette forme d’écriture politique artistique si singulière, et qui confère à son oeuvre son intemporelle actualité, c’est incontestablement le fait qu’il avait à la fois au plus profond de lui même une viscérale pulsion d’écrire, et une façon tout aussi instinctive de prendre en toutes circonstances fait et cause pour les victimes et les opprimés.

L’impertinent a récemment eu l’occasion de démontrer le contre-sens total – tant au plan biographique que textuel – que constitue l’étiquetage en vogue aujourd’hui d’ « anarchiste conservateur » qu’aura propagé Jean-Claude Michéa, pour la plus grande satisfaction de néo-conservateurs toujours friands de cautions morales venues de gauche. Rajoutons simplement que le seul rejet de l’autorité que suggère cette formule n’a de sens, pour le socialiste démocratique qu’il devint au contact du peuple, que si ce mouvement initial de rejet se transforme en celui de toute forme de domination de l’homme par l’homme : et, partant, de faire cause commune avec le peuple dans un projet d’émancipation, par nature révolutionnaire et tout sauf conservateur. Nous sommes très loin de la posture des figures classiques et concrètes de l’anarchiste dit conservateur, que sont l’aristocrate excentrique, le dandy misanthrope ou encore le fraudeur fiscal : qui certes méprisent l’autorité et ses lois, mais essentiellement parce qu’ils se considèrent au-dessus d’elles, dans un sentiment parfaitement cynique de supériorité sur le commun des mortels, qui lui en revanche, au nom du conservatisme, se doit d’obéir.

Cette étiquette de prétendu anarchisme conservateur appliquée à Orwell est d’autant plus inepte que George Orwell n’est pas né George Orwell : il l’est devenu. Et il l’est devenu en opposition et en révolte frontales avec tous les déterminismes et les préjugés de classe qui auraient pu faire de lui un snob conservateur, en phase avec son milieu d’origine. On oublie trop souvent en effet qu’il est né Eric Arthur Blair, et que ce n’est qu’à l’occasion de son premier roman « Dans la dèche à Paris et à Londres » en 1933 que George Orwell vient au monde : prénom passe-partout aux vagues accents populaires, un nom inspiré par une rivière qu’il aimait, et dont on perçoit le murmure cristallin dans la géniale simplicité de sa prose. Et précisément, George Orwell, le nom avec lequel il signe sa carte de journaliste au journal travailliste Tribune en illustration ici, est beaucoup plus qu’un simple pseudonyme. C’est un idéal vers lequel il tend pour ne faire plus qu’un : un idéal d’intégrité, d’honnêteté intellectuelle, de convictions socialistes et d’un mode de vie aussi dépouillé, et réduit à l’essentiel, que son écriture.

George Orwell est en un sens un homme nouveau. Mais non pas évidemment au sens totalitaire du terme, qui serait le produit d’une idéologie niant et écrasant toute forme d’intelligence, de créativité et de liberté individuelle. Pas plus d’ailleurs que son écriture éminemment politique ET artistique n’ait quoi que se soit de commun avec le réalisme prétendument socialiste du stalinisme, fait de camarades travailleurs souriant à la perspective d’un avenir radieux ; ou son indigeste équivalent pseudo-néoclassique nazi, fait d’un peuple blond et « uber-sain » ayant fait du lever de bras son sport national, et qu’incarnait à la perfection les infâmes films de propagande ad nauseam d’une Leni Riefenstahl, la cinéaste chouchou d’Hitler, opportuniste nazie sans scrupules ni remords, dont le seul réel « génie » fut de transformer en image toute l’idéologie et la mystique nazie. « La seule parmi les stars qui nous comprenne » dira d’elle dans son journal le sinistre ministre de la propagande Goebbels. Pour mémoire elle utilisa pendant la guerre de la main d’oeuvre forcée tzigane sortis des camps (où les nazis les avaient envoyés dès 1936 pour « nettoyer » Berlin pendant les jeux olympiques), ces malheureux ayant été ensuite pour la plupart gazés à Auschwitz. Une Leni Riefenstahl dont la Revue Eléments (dans un drôle de multiculturalisme franco-allemand aussi paradoxal que douteux) a fait récemment le plus révisionniste (c’est elle la gentille et l’innocente, et les Alliés ont été méchant avec elle en l’envoyant dans des soi-disant « camps de concentration », on croit rêver) et émétique éloge qui soit dans son numéro de juin-juillet.

Ironie et tartufferie patriotique d’ailleurs de trouver dans ce même numéro toute une collection auto-proclamée de soi-disant « patriotes souverainistes insoumises contre la pensée unique » (la récupération du vocabulaire de gauche est décidément une obsession pour l’extrême droite, à peu près aussi efficace que l’utilisation d’acide ascorbique pour la viande avariée par le patron voyou de l’usine Moypark d’Hénin-Beaumont) allant de Natacha Polony à Marion Maréchal Le Pen, ET (quelle belle preuve de patriotisme) cette célébration de Leni Riefenstahl, qui écrivit tout de même à son mécène adulé Adolf Hitler lorsque Paris fut déclarée ville ouverte le 14 juin 1940 :

C’est avec une joie indicible et une grande émotion que nous partageons avec vous mon Führer cette grande victoire qu’est pour l’Allemagne et pour vous l’entrée des troupes allemandes dans Paris. Cela dépasse l’imagination humaine que d’être capable de réaliser des actes sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Comment pourrons nous jamais vous remercier pour cela ?

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"Comment ne pas être amoureux de Leni Riefenstahl ?"

Revue Eléments, numéro 166, juin-juillet 2017, page 94

On se demande bien en effet comment. Et surtout comment plus personne ne réagisse à de pareilles énormités, aujourd’hui écrites dans une libération de la parole sans aucun complexe (c’est donc ça que signifie le combat contre la pensée unique et la bien-pensance ?) dans une revue qui a pignon sur rue, signe inquiétant de l’efficacité de la « dédiabolisation » des idées d’extrême droite, face à laquelle la pensée orwellienne est d’une urgente actualité comme rappel à l’ordre à un nombre croissant d’intellectuels tentés par les sirènes du facho-gauchisme, dont il nous semble important de dire quelques mots ici, car ce phénomène constitue une problématique éminément orwellienne.

En parfait contraste à cet art politique totalitaire de caniveau, George Orwell est un homme nouveau profondément humain et humaniste, dans la mesure où il aura conçu toute sa vie et son oeuvre – non pas comme une aspiration potentiellement narcissique et mégalomane à la sainteté (il en avait une très salubre méfiance) – mais comme un projet conscient et libre de construction de soi : projet éminemment politique, mais aussi artistique, car il ne saurait y avoir d’idéal moral véritable sans un véritable idéal de beauté, et inversement.

Ce cheminement de création de soi à partir de la potentialité qui est en nous, a peut-être valeur d’exemple ou du moins d’inspiration pour chacun de nous. D’autant plus dans une époque qui semble si anxieuse et déboussolée d’identités(s). Inutile, fort heureusement, d’être l’écrivain du siècle pour cela. La célèbre formule de Friedrich Nietzsche reprise ici en ouverture (qu’il emprunta au poète grec Pindar, et comme quoi on peut aimer la culture et la langue allemande, sans se pâmer devant les médiocrités produites par les compagnons de route du nazisme) trouve tout son sens, comme nous souhaitons l’expliciter, dans la vie et l’oeuvre de l’homme nouveau George Orwell qui vont actualiser – dans un impératif éthique et esthétique catégorique – les potentialités de l’enfant Eric Arthur Blair.

Elle n’est en rien galvaudée, comme c’est hélas généralement le cas, dans l’injonction permanente à la performance (physique, économique, sociale, sexuelle même) dans laquelle nous baignons, et dont il est bien difficile de faire abstraction tant cette injonction a l’apparence de la « normalité ». Après Bernard Tapie et Donald Trump, l’éolien Emmanuel Macron est une énième incarnation managériale et caricaturale d’une réussite conçue comme sur-performance, signe avant tout de la plus grand misère morale intérieure qui soit : des femmes qui doivent être à la fois des tops models, des mères exemplaires et des executive women  impitoyables ; des hommes qui sont des énormes losers s’ils ne sont pas multi-millionnaires avant 30 ans ; la voiture allemande ou italienne la plus luxueuse (patriotisme oblige du communautarisme des méga-riches), pour ne pas dire l’avion, standards qui défininissent réellement « qui vous êtes » et surtout « combien vous pesez » dans la société.

Il est évident que face à de telles injonctions à la performance les seules réactions possibles sont soit le dopage (sportif ou par la fraude économique, aujourd’hui tout aussi endémique que sur le tour de France) ou, pour les plus sains d’esprit, – car évidemment seuls les plus psycho- ou sociopatiques peuvent tenir ce rythme – le burn out, plus ou moins carbonisé. Ce modèle de réussite individuelle s’avère manifestement un échec car il rend tous les êtres à peu près sains d’esprit malheureux comme des pierres. Même si l’expression de cette souffrance reste taboue, car les individus se perçoivent en échec, alors que c’est le système économique productiviste ambiant qui en est un.

A l’autre pôle du spectre fleurissent désormais les appels au graal « identitaire », comme si l’identité de quelqu’un – par nature complexe, aux multiples facettes, changeante et dynamique – pouvait se restreindre à des déterminismes purement raciaux, ethniques, nationaux sur lequel l’individu n’a strictement aucune prise. Mais il est vrai que pour ces nouveaux talibans identitaires, qu’ils se trouvent dans les états majors du Front national ou chez leurs idiots utiles salafistes, la liberté individuelle fondée sur les droits de l’homme est haïssable, synonyme d’ « atomisation », et l’individu se voit sommé de se fondre dans un mystérieux « grand tout » dont le concept même est d’autant plus angoissant qu’il est des plus vagues.

En d’autres termes, nous avons d’un côté l’image d’un cadre supérieur exténué, mais qui pour se refaire s’exténue encore davantage dans un club de gym aseptisé et climatisé, où personne ne s’adresse la parole, sur une machine de musculation bourrée d’électronique, comme lui de boissons protéinées et d’anti-dépresseurs et d’anxiolytiques, coupé du monde par les oreillettes d’un smartphone sur lequel il compulse nerveusement les dernières nouvelles les plus sordides, qu’elles viennent d’un CNN quelconque ou du bureau où il craint de ne pas être assez performant et « proactif ». De l’autre, l’image de quelqu’un noyé dans une foule au garde à vous, qui s’époumone sur l’air terriblement sanguinaire de la Marseillaise, dont le cerveau aurait été lavé par un roman national ayant à peu près autant de valeur scientifique que le récit de la création dans la Genèse, et s’apprêtant à massacrer tous les traitres et les collabos des éternels partis de l’étranger, qui daignent avoir d’autres goûts musicaux. Ou se font peut-être une autre idée du patriotisme, comme nous verrons Orwell pouvait le concevoir de manière très originale et radicalement anti-conservatrice.

Et au milieu de ça, quoi ? Rien ? Sommes-nous donc obligés de choisir entre ces deux polarités qui nient, chacune à leur façon, ce que nous sommes dans notre for intérieur en nous demandant d’enfiler des costumes en prêt-à-penser idéologique ?

Non, un autre chemin de vie – libre, solidaire, conscient, lucide, esthétique – est envisageable.

Simon Leys, dans son essai au titre a priori paradoxal « Orwell ou l’horreur de la politique », nous offre précisément au travers de son excellente introduction à la vie et à l’oeuvre de l’écrivain (assurément la meilleure qui soit à ce jour en français) une méditation plus intemporelle et plus universelle sur cet art de devenir ce que l’on est, et dans lequel Orwell aura singulièrement brillé : et auprès duquel nous pouvons trouver l’inspiration face à nos pages ou nos toiles existentielles en devenir.

L’essai de Leys nous permet de saisir une nouvelle fois l’ineptie de l’étiquette de conservateur, puisque précisément George Orwell (1903-1950) va devenir ce qu’il est en rejetant de toutes ses forces et de toute son âme tout ce qu’Eric Arthur Blair a pu recevoir comme déterminismes de classe, tout à fait conservateur et tory, y compris ses préjugés et son mépris de classe. Il va exprimer tout au long de sa vie, comme nous dit Leys, une haine et une horreur passionnelle de la « bonne » société, « ces gens stupidement satisfaits d’eux-mêmes, avec cette constante façon de ricaner hé-hé-hé à propos de rien du tout » (c’est Orwell qui parle), toujours si caractéristique de certains académiciens adeptes du Figaro ou des soi-disant Valeurs actuelles.

Orwell va fondamentalement rejeter les trois grands pôles du conservatisme britannique de son temps : une société de classe, pour ne pas dire de caste, d’une violence sociale à un degré inconnu du reste de l’Europe (toujours d’actualité) ; un enseignement privé qui réalise très efficacement un véritable apartheid éducatif entre ceux qui peuvent se permettre financièrement des public schools au coût exorbitant, qui sont le sésame pour les grandes universités, et les autres (encore une fois toujours d’actualité en Grande-Bretagne) ; et un Empire colonial britannique dont la famille d’Eric Arthur Blair est un pur produit, et qu’il va condamner pour le coup avec la plus grande repentance.

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Nuance qui a son importance, Leys traduit mal l’anglais de la biographie de référence d’Orwell de Bernard Crick (heureusement traduite, et bien, aujourd’hui en français) lorsqu’il dit que sa famille appartenait socialement à « la strate supérieure de la classe moyenne » qui n’avait pas les moyens financiers d’assumer sa condition : elle appartenait plus exactement, dans les termes d’Orwell, à « la strate inférieure de la classe supérieure » (« the lower upper class » et non « the upper middle class« ), ce qui évidemment change tout, car le sentiment de richesse ou de pauvreté est essentiellement relatif à l’environnement proche. D’où au passage la quête incessante et, incessamment anxieuse, de signes extérieurs de richesse toujours plus grandioses, et forcément toujours plus grotesques, au sein des ghettos communautaires des mega-riches (que les anti-communautaristes se gardent bien de critiquer) coupés des réalités de la misère matérielle (mais non spirituelle) du monde. Grâce à des bourses la famille du jeune Eric Arthur Blair va envoyer celui-ci dans une des ces typiques boarding schools (internats privés) puis au célèbre collège d’Eton, qui est sont les hauts lieux éducatifs réservés aux rejetons de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie.

C’est très certainement sa sensibilité innée d’artiste qui le rend d’autant plus sensible, et comme il l’exprimera dans « Tels, tels étaient nos plaisirs« , véritablement traumatisé par l’expérience dès le plus jeune âge des différences et des racismes de classe. Lui qui n’a pas un sou, pas de relations haut placées, entouré de fils de millionnaires, humilié par un personnel de ces écoles qui lui font bien sentir qu’il n’est « rien ». Notre président éolien aurait été quant à lui, on l’imagine vu son parcours, comme un poisson dans l’eau dans un système scolaire aussi anti-démocratique, stupidement disciplinaire et rigide, qui fut le cauchemar d’Eric Arthur Blair, et qui selon lui étaient des lieux de démolition morale de l’individu. On pourrait d’ailleurs se demander si on ne pourrait pas dire la même chose pour une large part de notre système éducatif actuel, notamment son système de « grandes écoles ».

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Face à un système oppressif, Eric Arthur Blair, comme le Winston Smith du « 1984 » de George Orwell, va trouver refuge dans la littérature, en dehors des cours, mais sans écrire grand chose. Sa potentialité d’écrivain lui apparaît très nettement dès sa plus tendre enfance :

"Très tôt – dès, je crois, l’âge de cinq ou six ans – j’ai su que je serais un jour écrivain. Entre ma dix-septième et ma vingt-quatrième année, je me suis efforcé d’abandonner cette idée, tout en étant conscient que, ce faisant, je contrariais ma véritable nature et qu’il me faudrait tôt ou tard me mettre à écrire des livres."

Mais enfant il ne sait pas quoi écrire au juste, et ce n’est pas avant le début des années trente qu’il trouvera ces sujets sur lesquels il a vraiment eu décidément quelque chose à dire.

Au point de négliger à Eton ses résultats scolaires, ce qui va l’empêcher d’obtenir une bourse pour Oxford ou Cambridge.  En 1921, sans argent, sans relations, sans diplômes, et sans doute aussi avec un goût pour l’aventure et l’exotisme qu’il doit pour une bonne part à Edward Kipling, il finit par suivre les traces de sa famille composée pour l’essentiel de fonctionnaires coloniaux comme son propre père (qui travaillait au commerce de l’opium, monopole d’état britannique, avec pour « marché » la Chine…). Entre 1922 et 1927, date à laquelle il démissionne à la fin de son contrat, il sera sergent dans la police impériale en Birmanie (ci-dessous en photo, le plus grand au dernier rang). Il résumera toute son horreur pour le colonialisme, éprouvée au quotidien dans son rôle d’exécutant d’un système d’oppression et d’exploitation inique, par cette formule cinglante dans « Une histoire birmane » et où tout est dit sur le sujet colonial :

Le fonctionnaire maintient le Birman à terre pendant que l’homme d’affaires lui fait les poches.

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En ce sens Orwell va être, alors que cela reste une idée ultra-minoritaire y compris à gauche, un des premiers grands intellectuels à prôner ouvertement la décolonisation. Par charité chrétienne ce serait peut-être une bonne action que d’offrir ce roman à Noël à tous ces nouveaux réactionnaires identitaires, qui ont une lecture superficielle et capillotractée d’Orwell : qui ne veulent surtout pas d’étrangers chez eux mais, de manière quelque peu schizophrénique, sont les premiers à défendre le temps supposé béni de la mondialisation coloniale de l’ « égalité républicaine », faisant fi de toute repentance moralisatrice ; les premiers aussi, comme Samuel Maréchal en Côte d’Ivoire (difficile de ne pas en rire, ou de ne pas en pleurer, tellement c’est confondant de tartufferie), qui peuvent tout à fait paraphraser aujourd’hui Orwell par :

"Le despote kleptocrate mis en place par la Françafrique maintient l’Africain à terre pendant que l’homme d’affaires de la Françafrique lui fait les poches."

Justement, comme l’explique bien Leys, Eric Arthur Blair, lui précisément, a un immense besoin de faire repentance. Il ressent le profond besoin de se laver de la salissure morale d’avoir eu un quelconque rôle dans une effroyable machine impérialiste dont sa propre famille est complice. Il le fera entre 1927 et 1936, sous diverses expériences entre Paris, Londres et le Nord de l’Angleterre (« Dans la dèche à Paris et à Londres« , « Le quai de Wigan » notamment) au contact le plus intime des plus pauvres, ouvriers aux chômage ou clochards.

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C’est avec eux, qu’Eric Arthur Blair devient George Orwell, et l’on voit bien ici qu’il est inutile, voire pervers car liberticide, d’opposer liberté individuelle et conscience sociale (à distinguer de la fusion dans un grand tout). Puisque le George Orwell qu’il devient est tout à la fois un acte de liberté et de libération absolu par rapport à ses déterminismes sociologiques et ses préjugés de classe tory féroces qu’on lui a inculqué, comme la mauvaise odeur des pauvres ou leur sauvagerie (préjugés qu’il mettra longtemps à éradiquer, et sans doute pas avant sa rencontre avec le prolétariat anglais en 1936). Puisqu’aussi ce mouvement de rejet face à l’autorité ne débouche pas chez lui dans une posture pseudo-aristocratique, dépressive, cynique et misanthrope à la Ernst Jünger ou à la Philippe Murray (comme le Jonathan Swift des « Voyages de Gulliver », qu’Orwell étiquette bien pour le coup d’anarchiste conservateur, pour mieux le ridiculiser et s’en distancier au plan politique), mais au contraire dans une conscience sociale aiguë des injustices dont sont victimes les classes populaires : ce qui on le voit bien n’a strictement rien à voir avec la dissolution dans ce grand tout fantasmatique « plus grand que l’individu atomisé » chers aux identitaires de tous poils.

Leys voit dans cette ascèse qu’a Orwell à partager la vie rude des plus pauvres – dont Leys parle en termes d’ailleurs assez choquants comme des « épaves » et des « rebuts de la société » – comme du masochisme ou de l’auto-flagellation. C’est assurément une vision « petite-bourgeoise » de la chose, car comme chez Simone Weil (l’intellectuelle qui sera ouvrière chez Renault, pas la ministre) on trouve chez Orwell cette exigence d’honnêteté intellectuelle, qui est de faire l’expérience concrète de la condition des travailleurs exploités, et pas uniquement d’en parler en termes abstraits dans le confort de salons bourgeois et des plateaux télés parisiens, comme c’est généralement le cas. Une invitation sans doute pour chacun de nous, dans le travail de construction d’une personnalité qui tienne un minimum droit dans ses bottes, à mettre en cohérence les idées que nous professons théoriquement et notre pratique quotidienne. Il y a des catholiques du dimanche matin de 10h à 11h, comme il y a des marxistes caviar, ou des anti-libéraux d’opérette qui s’avèrent en pratique les pires capitalistes atomisés et atomisants.

L’impertinent consacrera d’ailleurs prochainement un article sur un possible modèle économique proudhonien pour le XXIème siècle, dans lequel il prendra comme contre-exemple parfait les pratiques en affaires bien peu proudhoniennes d’un de nos plus grands philosophes contemporains et proudhonien auto-proclamé : enfin grand surtout par le chiffre d’affaires et sa contribution on ne peut plus toxique au facho-gauchisme ambiant. Un facho-gauchisme qui – à l’instar de l’islamo-gauchisme à l’égard de l’Islam salafo-djihadiste, qu’aurait assurément condamné Orwell, et ce dès le début de sa diffusion en Occident – banalise, relativise, excuse, cautionne, et se trouve même des points communs avec l’extrême droite contemporaine (qui n’a pourtant pas changé d’un iota dans ses thèses et ses détestations depuis deux siècles) dans une totale absence de lucidité bien peu orwellienne, propres aux contorsions idéologiques éternellement hors sol d’une gauche de salon.

Leys a tout à fait raison de dire que c’est son expérience anti-fasciste, les armes à la main (et une balle fasciste prise dans le cou au front) entre 1936 et 1937 dans la guerre civile espagnole à laquelle il prend part au sein du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, d’inspiration communiste libertaire allié des anarchistes de la CNT et ennemi jurés des staliniens), qui vont fondamentalement cristalliser ce qui sera véritablement le grand George Orwell jusqu’à la fin dans ses grands combats.

Combats CONTRE le fascisme et le communisme (au sens de communisme marxiste-léniniste jacobin, qu’il dénoncera avec la satire décapante la « Ferme des animaux », où certains camarades s’avèrent comme toujours plus égaux que les autres…) qui pour lui sont les deux faces d’une même et sinistre pièce, ayant énormément de points de commun (y compris dans la même fascination qu’ils exercent sur nombreux intellectuels en mal de sensations fortes et ivres de pouvoir).

Combats POUR le socialisme démocratique, et non libertaire ou encore moins lénino-stalinien, c’est-à-dire profondément attaché au travaillisme britannique de son temps.

Si Leys a mille fois raison de percevoir la transformation décisive et définitive qu’opère la guerre d’Espagne chez George Orwell, il la voit essentiellement dans sa réalisation que le socialisme est réellement possible, et aussi dans la communion et camaraderie virile de combattants, ce qui n’est pas faux. Mais il néglige un point tout à fait capital, que l’on réalise si l’on a fait soi-même un minimum l’expérience de la société britannique et de ses codes de classes : le langage, et surtout l’accent, qui plus qu’un marqueur géographique est un marqueur sans pitié de classe sociale. C’est en effet pour la première fois que el camarada ingles Orwell, au sein de brigades internationales et cosmopolites composées de socialistes sincères venues du monde entier pour combattre le fascisme, peut échapper définitivement aux stigmates linguistiques upper class – qui lui colleront toujours à la peau dans sa propre pays aux yeux des travailleurs, quoi qu’il puisse penser. Car dans ce mélange linguistique à la bonne franquette, entre anglais, espagnol et français, lui permettant de communiquer avec ses camarades de tranchées, il sera impossible de détecter sa provenance sociale et il ne distinguera finalement, de manière assez drôle et touchante, que de nouveau par sa grande taille.

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Pourquoi donc Leys a intitulé son essai « Orwell ou l’horreur de la politique » ? Alors qu’Orwell a explicitement fait de son objectif majeur de transformer l’écriture politique en art, et qu’un de ses amis les plus proches, Cyril Connolly, dira de lui :

"Orwell était un animal politique. Il ramenait tout à la politique. Il ne pouvait pas se moucher sans faire un discours sur les conditions de travail dans l’industrie du mouchoir."

On perçoit au passage derrière l’humour, qu’Orwell avait un sens profond du réel combat anti-capitaliste – qui n’est pas simplement une question d’argent, mais aussi de domination physique et mentale destructrice – loin des platitudes pseudo anti-libérales ambiantes sur le libéralisme culturel californien, qui suscitent guère d’intérêt dans les usines dominées par des capitalistes bien français et bien peu libéraux philosophiquement.

Leys voit ici de manière excessivement lucide que si Orwell s’intéresse à la politique, ce n’est pas parce qu’ « il aime la politique » au sens où l’aiment la plupart des politiciens et leurs idiots utiles intellectuels, tous en quête d’assouvir leur soif de pouvoir et de bénéficier à titre personnel d’un abus de ce pouvoir sans limites. « Si la politique doit mobiliser notre attention » dit Leys « c’est à la façon d’un chien enragé qui vous sautera à la gorge si vous cessez un instant de le tenir à l’oeil ». Chien féroce dont il fait l’expérience dans le double affrontement avec le fascisme, et le communisme local qui n’a d’autre obsession que de liquider toute alternative socialiste libertaire dissidente au modèle lénino-stalinien. Ce qu’il fera en faisant taire, dans le sang, la révolution populaire anarchiste catalane et dont Ken Loach a admirablement rendu compte dans son film très orwellien « Land and Freedom« . Férocité de la bête politique qu’Orwell va affronter de nouveau à son retour en Angleterre lorsqu’il dénoncera courageusement (car pratiquement seul contre tous à gauche) ce qu’il a vu en Espagne dans « Hommage à la Catalogne« , et qui ne sera pas du tout du goût de l’intelligentsia prétendument de gauche servilement alignée sur le Moscou de Staline.

Cette exigence d’honnêteté intellectuelle l’aurait nécessairement conduit à n’avoir que très peu de sympathies pour les complaisances et les contorsions idéologiques des pleureuses castristes, les alliances bolivariennes, et envers d’autres tyrans kleptocrates comme Poutine ou les milliardaires du Parti Communiste Chinois : bien peu orwellienne Natacha Polony, par exemple, dont son récent essai pseudo-orwellien constitue un dénigrement continu de la liberté individuelle, et qui écrit à propos de la Russie et la Chine de quoi donner d’épouvantables quintes de toux tuberculeuses à George Orwell dans sa tombe :

« Il faut cesser de faire la leçon à la Chine sur ce qu’elle considère relever de sa souveraineté. » (..) « La Russie et la Chine n’entendent pas céder aux sirènes du néolibéralisme » (…) « Les deux pays ont une conception très traditionnelle de leur souveraineté et n’acceptent pas les ingérences des néolibéraux occidentaux, au nom de la démocratie et des droits de l’homme » (…) « La Chine et la Russie ne sont-elles pas les deux nouveaux ennemis du camp du Bien que prétend incarner la démocratie américaine » etc.

Il aurait eu aussi peu de sympathies, nous l’avons déjà dit, pour l’islamo- ou le facho-gauchisme contemporain, et certains de ces « intellectuels » exhibants des sympathies totalitaires tout à fait cohérentes avec leur complaisances avec l’extrême droite : complaisance actives ou passives, en reléguant le problème à un supposé mépris de classe de la part des « élites » à l’égard des électeurs du Front national, idiots utiles parfaits en cela de l’extrême droite qui ne pouvait espérer mieux comme caution morale. Un bon exemple ici, Jean-Claude Michéa, qui aura fortement contribué à la récupération réactionnaire de George Orwell avec son inepte contre-sens anarchiste conservateur, et qui illustre à merveille la fascination de certains intellectuels prétendument de gauche pour des régimes autoritaires, et franchement comme ici totalitaires (un choix vestimentaire coutumier du personnage, d’à peu près aussi bon goût qu’un représentant de la Nouvelle Droite arborant une croix gammée, vu ce que fut l’horreur du communisme totalitaire et concentrationnaire auquel se rattache Michéa).

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Car après tout le fascisme véritable, non pas dans son utilisation galvaudée qui sert le discours victimaire et les larmes de crocodile de l’extrême droite, est précisément ce rapprochement auquel on assiste aujourd’hui opéré entre des activistes se pensant d’extrême gauche et des alliés de l’extrême droite la plus réactionnaire : unis au fond dans une même détestation de la démocratie, des droits de l’homme et de la liberté individuelle, pour ensemble tenter de créer un mouvement de masses dépourvu, c’est important, de toute notion de lutte des classes. La tentative proto-fasciste du Cercle Proudhon du tout début du XXème siècle entre syndicalistes sorelliens et l’Action française, échouera rapidement complètement (la classe ouvrière ne fut pas dupe) mais qui connaît actuellement un réchauffage poussif par la Nouvelle Droite où un Proudhon socialiste révolutionnaire, comme Orwell, se voit également récupéré et travesti en « anarchiste conservateur » (L’impertinent aura prochainement l’occasion de développer sur ce sujet). La tentative de l’ex-socialiste et inventeur du fascisme Mussolini elle, hélas, a réussi et c’est ce qui fait justement dire à Leys à propos d’Orwell :

"Dans le camp socialiste il était l’un des très rares esprits à avoir dès le début refusé le dogme simplificateur qui voulait voir dans le fascisme « une forme de capitalisme avancé » ; il avait clairement perçu au contraire que le fascisme était en fait une perversion du socialisme, et que malgré l’élitisme de son idéologie, c’était un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire."

Dans un moment de grande brillance intellectuelle Leys nous explique qu’Orwell ne procède pas par analyse discursive et idéologique – qui serait le produit d’une affiliation rigide à un parti ou une classe d’origine à laquelle on resterait aliéné – mais plus simplement en peignant par petites touches des séries d’instants privilégiés. Au fond Orwell aborde le réel en artiste, mais un artiste pétri de cette common decency à laquelle il se réfère souvent, qui est tout simplement cette disposition observable dans les classes populaires au bon sens et aux bonnes manières : celles « des choses qui se font et des choses qui ne se font pas ». Disposition en rien « conservatrice », car les bonnes manières sont plutôt rares chez les nantis et les représentants de l’ordre social bourgeois (plutôt adeptes dans les faits du cynisme et de l’hypocrisie de classe et d’indécentes tartufferies), et qui est à la base de toutes les revendications et révoltes sociales populaires.

Une anecdote résume parfaitement qui était vraiment Orwell, et son sens de la common decency acquise parmi les gens du peuple, hélas si rare chez les clercs, souvent près à trahir au nom d’intérêts personnels (le pouvoir, les honneurs) ou d’aveuglements idéologiques coupés de l’expérience la plus élémentaire du monde sensible. Lorsqu’en novembre 1945 une certaine duchesse d’Atholl, conservatrice mais qui se distingua par ses prises de position anti-franquistes lors de la guerre civile espagnole, propose à Orwell de prendre parole lors du rassemblement d’un mouvement conservateur anti-communiste, Orwell répond très courtoisement mais sans détours sur le fait qu’il ne peut que décliner une pareille invitation car dit-il  :

"Je ne peux m’associer à une organisation essentiellement conservatrice qui prétend défendre la démocratie en Europe mais ne trouve rien à dire sur l’impérialisme britannique. (…) J’appartiens à la gauche et dois travailler en son sein, quelle que soit ma haine du totalitarisme russe et de son influence délétère sur notre pays."

Comme le dit avec humour Leys, ce n’est pas parce qu’on serait d’accord avec des représentants de la Nouvelle Droite (la mouvance médiatico-intellectuelle impulsée par Alain de Benoist et ses médias TV Libértés, Revue Eléments et Krisis notamment) pour condamner le cannibalisme, que ça fait forcément de soi un allié objectif de cette Nouvelle Droite. Il est bien évident que fort de sa common decency, de ce sens des choses qui se font et de celles qui ne se font pas, il n’irait pas faire le guignol comme un certain nombre de facho-gauchistes – Michel Onfray en est bien aujourd’hui le Saint-Patron de ces idiots utiles – ayant une influence délétère par la confusion des valeurs engendrée, dans la Revue Eléments, notamment le dernier numéro. Confirmant ses vertus pleinement émétiques et ses sympathies romantiques philo-fascsiste, sa plus que douteuse rubrique Ephémérides met à l’honneur que le 28 septembre 1936 « les troupes nationalistes espagnoles reprennent l’Alcazar de Tolède, assiégé par les républicains » : grand moment de la propagande franquiste durant la guerre que conduisit le franquisme contre tout ce que défendait Orwell. Ce n’est d’ailleurs pas un cas isolé, car cette section Ephémérides est une sorte de remake de « The Man in the High Castle« , dans la mesure où sur cette période de la seconde guerre mondiale le magazine ne présente que des évènements présentants les Alliés comme des salauds et les pays de l’Axe comme des victimes de ces salauds (et dont les multiples horreurs ne sont jamais même évoquées), dans une réécriture de l’histoire si les forces de l’Axe l’avaient emporté.

L’impertinent ne manquera pas de consacrer un feuilleton de sa série consacrée à « L’extrême droite aujourd’hui » à ce sujet, tant il semble absolument hallucinants que les  sympathies clairement pro-fascistes et révisionnistes d’un désormais grand magazine ne choque plus personne, dans un mélange de complaisance facho-gauchiste et de perte totale de culture politique et historique chez les pseudo grands intellectuels de notre temps, pourfendeurs auto-proclamés de la « pensée unique » alors que ce sont eux qui la forment en saturant l’espace médiatique.

Nous voyons maintenant, en Europe et en Amérique, des néoconservateurs qui s’efforcent de le récupérer ; faisant un usage sélectif de ces propos, ils tentent de montrer que, s’il avait vécu, il serait probablement devenu le plus éloquent porte-parole de leur mouvement. Cette annexion d’Orwell par la nouvelle droite reflète moins le potentiel conservateur de sa pensée que la persistante stupidité d’une gauche qui, au lieu de commencer enfin à le lire et le comprendre, s’est laissé scandaleusement confisquer le plus puissant de ses écrivains.

Profonde actualité de cette analyse faite par Leys dans son essai publié en 1984, y compris dans l’usage sélectif – capillotracté et hors contexte – de propos d’Orwell, qui permettent notamment au facho-gauchisme ambiant de relativiser la menace que constitue le Front national en la mettant de manière bien peu orwellienne au même niveau que le macronisme. Bien peu orwellienne car Orwell, qui n’avait strictement aucune sympathie pour l’exploitation capitaliste (et n’en aurait aucune pour l’agression sociale caractérisée en cours d’un gouvernement aux ordres du patronat français) ne considérait  pas pour autant que le fascisme soit au même niveau que la démocratie libérale capitaliste, et que cette dernière malgré toutes ses imperfections méritait d’être tout de même défendue les armes à la main face à l’ennemi fasciste.

Cela ne requiert pourtant pas une lucidité en quoi que ce soit géniale, dans le prolongement de la pensée d’Orwell, qu’après l’alternative totalitaire prétendument cornélienne « communisme-fascisme » de la seconde guerre mondiale, nous sommes aujourd’hui devant une alternative totalitaire tout aussi toxique et inquiétante qui monte « salafisme-extrême droite » : si le salafisme est un véritable poison totalitaire au coeur de nos sociétés modernes et qu’il faut combattre d’une manière sans doute bien plus radicale que cela a été fait à ce jour (y compris, on ne le dit pas assez, par la droite) il n’en demeure pas moins que le risque réel à court terme en France n’est pas une république islamique, mais l’avènement d’un gouvernement d’extrême droite, dont l’ascension au pouvoir aura été causée par les exactions d’une infime minorité visible et agissante d’adeptes d’un Islam politique. Qu’on ne réagisse même plus à gauche à une notion aussi putride moralement que la préférence nationale prônée par le Front national – à savoir la création sur notre territoire de citoyens juridiquement de seconde classe, procédé de sinistre mémoire – ne peut que nous faire rappeler que la droite est loin d’avoir le monopole de la xénophobie, du racisme et de l’antisémitisme : des terrains où la gauche s’est de tous temps tristement illustrée et dont l’anti-sionisme actuel, prétendument de gauche, n’en est bien souvent que la poursuite déguisée.

Lorsqu’Orwell dira en 1939-1940 que pour vaincre la fascisme il faut au préalable vaincre le capitalisme – fournissant moultes citations qui polluent le net dans un esprit facho-gauchiste intégral du « Macron ou Le Pen c’est aussi pire » – cela doit se comprendre que dans le contexte bien particulier de la seconde guerre mondiale, et d’une Angleterre seule contre la nazisme après Dunkerque et l’armistice pétainiste. Leys nous convie fort justement à lire dans l’essai pamphlétaire de 1940 « Le lion et la licorne » pour comprendre la pensée politique et stratégique sous-jacente d’Orwell qui n’a strictement rien à voir avec le contexte politique actuel français. La vision d’Orwell (et il se trompera) est que le système capitaliste britannique sera incapable de lutter efficacement contre l’économie de guerre planifiée nazie : des capitalistes qui pensent davantage à leurs profits qu’à l’intérêt de la nation, des élites profondément médiocres moralement et intellectuellement, tellement conservatrices qu’elles sont incapables de comprendre la dynamique de la guerre moderne et qu’on peut suspecter de sympathies pro-fascistes (un diagnostic qui colle bien à l’état-major français défaitiste de l’époque). Orwell aura les mots les plus durs pour les pacifistes facho-gauchistes britanniques de son temps, qui eux aussi mettront le fascisme et le capitalisme au même niveau.

Dans « Le lion et la licorne » Orwell développe de fait quelque chose de très original à gauche, et dont ses ravisseurs conservateurs se gardent bien de mettre en avant, et on va vite saisir pourquoi : son patriotisme révolutionnaire, et Orwell dit clairement que le patriotisme véritable est le contraire même du conservatisme. Fustigeant les intellectuels de gauche, qui encore une fois se trompent en dénigrant le patriotisme et le l’abandonnant stupidement à la droite et à l’extrême droite comme aujourd’hui, Orwell suggère avec une certaine force de conviction que le peuple peut parfaitement être patriote dans la mesure où justement c’est bien de leur pays qu’il s’agit, et qu’il construit de ses mains quotidiennement. Cette terre étant au fond la leur, ils doivent la reconquérir et l’enlever des mains des parasites capitalistes par une révolution sociale musclée – « les rigoles des rues de Londres devront peut-être charrier du sang, tant pis qu’il en soit ainsi si c’est nécessaire » – dont Orwell fixe un programme tout à fait effrayant  pour ses supposés admirateurs conservateurs : nationalisation de l’économie (qui sera ainsi mieux adaptée à l’effort de guerre), nivellement des salaires dans une échelle de 1 à 10, réforme démocratique de l’enseignement, décolonisation dès que possible après la guerre.

Au fond le programme politique idéal d’Orwell (il finira par se rendre à l’évidence que la révolution sociale ne sera pas, et se rangera après 1942 du côté du travaillisme réformiste) serait assez proche de celui de Philippe Poutou : mais un Poutou qui au lieu d’être dans une position internationaliste anti-patriotique (et vaguement islamo-gauchiste) serait assez intelligent pour mobiliser l’énergie patriotique de moments historiques à forte charge symbolique, tels que la Commune : qui fut aussi au départ d’ailleurs une réaction au défaitisme de l’état major « républicain » face à l’envahisseur prussien, avec qui il sera au final en parfaite compromission pour 30.000 assassinats de braves ouvriers français, qu’il fallut bien remplacer par des immigrés.

Cette anglicité et ce patriotisme révolutionnaire que développe Orwell – qu’il convient de contextualiser en temps de guerre totale à l’issue incertaine – est non seulement tout à fait original pour un homme de gauche, mais s’avère aussi particulièrement intéressant dans un contexte contemporain où l’ « identitaire » vient s’approprier le terrain de l’ « identité ». Orwell ne mobilise pas les équivalents britanniques de nos supposés ancêtres les gaulois, de la Marseillaise, de Napoléon, d’un âge d’or fantasmé de la France d’avant, ou des grands classiques de la haute culture française et de l’Académie française : car cette culture n’est pas celle de la nation toute entière, mais au final d’une communauté restreinte de privilégiés, qui consciemment ou pas font de cette culture un instrument de légitimation des inégalités sociales comme Pierre Bourdieu l’a bien montré. Pas de Rule Britannia, de Queen Victoria ou de Lord Byron dans le discours patriotique d’Orwell : il nous parle de l’air différent qu’on y respire, de solides petits déjeuners et de dimanches un peu glauques, des pubs de Soho et des camionneurs du Nord de l’Angleterre, du travail des ouvriers dans des usines de briques rouges, du respect de la vie privée, de la bonne tasse de thé, des mauvaises dents des Anglais et de leur goût pour tout un tas de hobbies apparemment insignifiants mais essentiels comme le jeu de fléchettes, l’amour des fleurs ou la menuiserie en amateur qu’il affectionnait.

En somme, la dimension nationale qui constitue forcément une partie de notre identité – ce serait tout aussi absurde de vouloir la nier que de l’exagérer de manière chauvine – est chez Orwell – l’homme, comme la rivière – une invitation à nous enraciner au plus profond de nos expériences intimes du rapport à l’espace local qui nous a vu grandir : un rapport peut-être plus intégrateur que le modèle républicain, somme toute quelque peu totalitaire issu d’une révolution française qui a énergiquement combattu et réprimé les cultures régionales (contrairement à la Grande-Bretagne qui a été plus tolérante des spécificités régionales) perçues déjà comme des menaces « communautaristes ». Et ce dans la perspective de créer un homme nouveau rationnel parfaitement intégré au capitalisme, mais somme toute déraciné, avec pour seuls repères ceux posés par une petite élite parisienne et jacobine via une culture élitiste et socialement excluante.

Tout aussi politique qu’ait été le projet de construction de la figure George Orwell, il demeure aussi profondément esthétique, les deux intimement liés et se nourrissant l’un l’autre. Dans son essai essentiel « Pourquoi j’écris« , Orwell nous écrit :

"Je ne peux ni ne veux sacrifier la vision du monde que j’ai acquise dans mon enfance. Tant que je demeurerai en vie, je resterai attentif aux problèmes stylistiques de la prose, je persisterai à aimer la surface de la terre et je conserverai mon attachement aux simples objets matériels et aux connaissances inutiles. Il serait vain de chercher à abolir cette part de moi-même."

En définitive, là où les identitaires de tous poils et les intellectuels fascinés de manière mortifère par les régimes autoritaires – comme certains peuvent l’être pour Dark Vador ou l’odeur caractéristique de l’andouillette – finissent toujours par vouloir imposer à tout le monde le port de ces bottes qui claquent de manière sinistre en cadence, Orwell nous invite lui plutôt à enfiler les bottes en caoutchouc de notre enfance, pour la réinvestir et s’y enraciner. En pataugeant au besoin dans la boue des campagnes, comme aiment tant le faire les Anglais le dimanche avant leur traditionnel roast au pub à midi : des bottes dans lesquelles, au contact intime de la réalité de soi et du monde, pleinement innocente des mensonges de la politique et des idéologies de tous bords, il nous sera enfin possible de (re)devenir celui que l’on est, et de nous y tenir bien droits.

orwell river

© François Serrano 2017

 

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