Le clochard au coin de la patisserie de luxe

Cet après-midi, en chemin vers ma banque pour une transaction insignifiante, je suis tombé sur un jeune clochard (je préfère au technocratique SDF) qui faisait la manche. Il devait avoir dans les trente ans. Il était assis, recroquevillé sur une marche et il avait la tête plongée dans ses bras comme s'il dormait et deux chiens aux couleurs délavées qui sommeillaient à ses côtés...

Le clochard au coin de la patisserie de luxe

Cet après-midi, en chemin vers ma banque pour une transaction insignifiante, je suis tombé sur un jeune clochard (je préfère au technocratique SDF) qui faisait la manche. Il devait avoir dans les trente ans. Il était assis, recroquevillé sur une marche et il avait la tête plongée dans ses bras comme s'il dormait et deux chiens aux couleurs délavées qui sommeillaient à ses côtés.

Je n'avais pas grand chose en monnaie, juste l'euro que j'avais trouvé auparavant par terre dans un bureau de poste et dont je songeais, je ne sais trop pourquoi, me faire un porte bonheur (il avait donc, du moins à mes yeux, une certaine valeur, certes difficilement transférable). Il ne dormait pas, il a réagi tout de suite lorsque je l'ai abordé en m'excusant de n'avoir que ça à lui donner.

Je lui ai demandé comment ça allait, question sans doute un peu idiote, mais peut-être pas tant que ça après tout, et où il dormait. Dans la rue me dit-il. "Et l'hiver ?" Dans la rue aussi, les chiens c'était compliqué dans des refuges et puis selon lui (ils disent souvent ça) il y avait plein de gens craignos. Il était sale, ce qui contrastait avec son beau visage et sa manière élégante de parler. Avec un peu d'imagination sociologique Il avait étrangement des airs de fils de "bonne" famille, quel avait bien pu être la destinée qui l'avait conduit là ?

L'hiver dans la rue... cela m'effraya. "Vous avez d'autres affaires quelque part ?" Il ne portait qu'un haut de survêtement sur son T-shirt et je ne voyais pas de bagages. "J'ai des affaires dans ma maison" me répondit-il et du fait de ma surprise me désigna son sac à dos devant à lui, tellement petit et mince que je ne l'avais pas remarqué. Sa maison... profonde philosophie que celle-là que de voir en son sac à dos toute sa demeure, une philosophie de vie qui bat à plates coutures les philosophes de profession et leur sagesse de salon.

En revenant de ma course bancaire l'idée me vint de lui offrir quelque chose à manger. Je pensais au Quick mais je me dis qu'il méritait autre chose que de la junk food. Je fus alors à cette fameuse patisserie de luxe qui se trouvait juste au coin de la rue de là où il était assis. Je lui achetais une belle part de pizza et une alléchante viennoiserie aux pépites de chocolat.

En attendant à la caisse je contemplais le monde autour de moi, ce monde si chic dans ses dorures à des années lumière de la réalité de ce pauvre garçon. Ils étaient tous affairés à laisser libre cours à leur bourgeoise gourmandise et ce que je mesurais dans ces regards c'était l'abime d'indifférence à la situation de celui qui crevait la dalle sous leurs yeux sur le pavé. Nous habitions tous théoriquement la même planète et partagions tous la même condition humaine, mais mon anti-héros de ce jour vivait dans un tout autre monde.

Un monde de solitude aussi, avec pour consolation ses chiens. Je le retrouvais dans la même posture de penseur endormi la tête dans ses bras croisés sur les genoux, je l'abordais de nouveau pour lui donner son petit casse-croute. Il me remercia d'un beau sourire. C'était bien peu de chose au regard des obligations qu'impose la fraternité humaine. En le quittant je me suis que c'était à cela que ressemblait un saint.

bechard
 

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