"Le nouvel esprit du capitalisme" de Boltanski : une escroquerie financée par HEC

Un impressionnant volume de 1000 pages, qui repose sur du vent le plus complet au plan méthodologique. Du vent généreusement financé par HEC, pour produire une pensée prétendument critique qui s'avère aussi insignifiante qu'inoffensive et qui s'illustre surtout comme un parfait et caricatural exemple de littérature sociologique jargonneuse.

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"Le nouvel esprit du capitalisme" de Luc Boltanski et Eve Chiapello, sociologues, est devenu depuis sa publication en 1999 un classique des sciences sociales et est abondamment cité dans cette littérature.

La quatrième de couverture nous dit : "Luc Boltanski et Eve Chiapello tracent les contours du nouvel esprit du capitalisme à partir d'une analyse inédite des textes de management qui ont nourri la pensée du patronat, irrigué les nouveaux modes d'organisation des entreprises : à partir du milieu des années 70, le capitalisme renonce au principe fordiste de l'organisation hiérarchique du travail pour développer une nouvelle organisation en réseau, fondée sur l'initiative des acteurs et l'autonomie relative de leur travail, mais au prix de leur sécurité matérielle et psychologique."

Cette analyse des textes de management se veut donc l'innovation méthodologique principale dans l'approche conceptuelle des deux sociologues. La critique que je formule ici est que le choix des textes dans le corpus analysé (une soixantaine de textes pour les années 60 et 90 chacun) n'est pas du tout représentatif de la pensée managériale contemporaine et qu'il existe par conséquent un sérieux - et grossier - problème méthodologique dans cet ouvrage pourtant de référence.

On notera avec intérêt - et il me semble aussi, étonnement - dans le propos introductif que "Pour la préparation de cet ouvrage (les auteurs ont) bénéficié du soutien financier du groupe HEC et de la fondation HEC, de l'appui de Gilles Laurent, alors directeur de la recherche, et de Bernard Ramanantsoa, directeur général du groupe HEC." Etonnement, car on voit mal comment HEC aurait financé un projet de recherche qui remettrait profondément en question l'enseignement dispensé en business school et l'endoctrinement idéologique des étudiants et futurs cadres. A supposer une extraordinaire ouverture d'esprit d'HEC, un tel financement aurait dû donner l'accès aux auteurs à la pensée managériale telle que dispensée par HEC au travers de ses cours : cette opportunité d'examen critique, au coeur même du système, n'a manifestement pas été saisie.

L'ouvrage a été écrit entre 1991 et 1994 et correspond exactement à mon séjour à HEC en tant qu'étudiant. A mon grand étonnement encore une fois, aucun des textes fondamentaux de l'enseignement d'HEC - notamment en finance, stratégie et marketing - ne figure dans le corpus analysé. Pourquoi ? Par manque de compétences pour les suivre dans leur logique ? Parce que ce n'était pas politiquement correct au vu du financeur de la recherche de mettre le nez de manière trop critique dans le coeur de la doxa managériale ? Toujours est-il qu'omettre de l'analyse les textes fondamentaux de l'enseignement managérial contemporain est une faute méthodologique lourde.

Les auteurs disent prendre comme sources d'information sur l'esprit du capitalisme "la littérature de management destinée aux cadres" : "cette littérature, dont l'objectif principal est d'informer les cadres des dernières innovations en matière de gestion des entreprises et de directions des hommes, se présente comme un des lieux d'inscription principaux de l'esprit du capitalisme. En tant qu'idéologie dominante, l'esprit du capitalisme a en principe la capacité de pénétrer l'ensemble des représentations mentales propres à une époque donnée, d'infiltrer les discours politiques et syndicaux, de fournir des représentations légitimes et des schèmes de pensée aux journalistes et aux chercheurs, si bien que sa présence est à la fois diffuse et générale. Parmi toutes ses manifestations possibles, nous avons choisi la littérature de management en tant que support offrant l'accès le plus direct aux représentations associées à l'esprit du capitalisme d'une époque." Ambitieux programme assigné à cette analyse textuelle.

Or les auteurs font le choix fort et largement contestable de se limiter à des écrits non-techniques : "nous avons écarté la littérature spécialisée traitant seulement par exemple du marketing, de la gestion de production, ou de la comptabilité, pour nous intéresser à ce que l'on pourrait appeler le "management général" ". Largement contestable car c'est précisément autour d'outils de gestion se présentant comme purement techniques et neutres idéologiquement que s'articule une certaine vision du monde, une certaine philosophie managériale.

Parmi les 60 textes retenus dans le corpus des années 90 on ne trouve aucun texte financier - un comble dans le contexte d'un capitalisme que tout le monde s'accorde à qualifier de financier - ou stratégique : aucune trace de "corporate strategy", le paradigme dominant dans la direction des affaires depuis les années 80, d'auteurs aussi influents que le guru de la stratégie Michael Porter, ou de concepts aussi fondamentaux et dévastateur que "la création de valeur actionnariale".

Les auteurs se posent (à juste titre) la question du réalisme de cette littérature et de son influence réelle. Pour se donner une idée de précisément son manque de réalisme le thème du rejet de la hiérarchie traditionnelle est perçu comme récurrent dans cette littérature, ce qui est aux antipodes de la pratique et de la philosophie managériale contemporaine qui restent toujours éminemment hiérarchiques. Quant à son influence réelle, les auteurs s'interrogent en l'absence de statistiques de diffusion mais, au vu des titres particulièrement "pipeau", la littérature sélectionnée vise manifestement un public essentiellement de Ressources Humaines : autrement dit, elle est tout aussi marginale dans le système qu'inoffensive.

En définitive cet ouvrage, un impressionnant volume de 1000 pages, repose sur du vent le plus complet au plan méthodologique. Du vent généreusement financé par HEC, pour produire une pensée prétendument critique qui s'avère aussi insignifiante qu'inoffensive et qui s'illustre surtout comme un parfait et caricatural exemple de littérature sociologique jargonneuse. Un ouvrage bien peu aidant en somme pour décrypter la pensée managériale contemporaine dominante. 

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