GEORGE ORWELL : UNE BIOGRAPHIE / 1. Un petit enfant joufflu et solitaire (1903-1911)

“Je ne suis pas capable, et je refuse, d’abandonner entièrement la vision du monde que j’ai acquise durant l’enfance. Aussi longtemps que je serai en vie et en bonne santé, je persisterai à me préoccuper passionnément de style, à aimer la surface de la terre, et à prendre plaisir aux objets rustiques et bricoles inutiles.”

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“Je ne suis pas capable, et je refuse, d’abandonner entièrement la vision du monde que j’ai acquise durant l’enfance. Aussi longtemps que je serai en vie et en bonne santé, je persisterai à me préoccuper passionnément de style, à aimer la surface de la terre, et à prendre plaisir aux objets rustiques et bricoles inutiles.”

 

Eric Arthur Blair (qui prendra pour nom de plume George Orwell) voit le jour à Motihari au Bengale le 25 juin 1903, cinq ans après sa sœur Marjorie et cinq ans avant sa sœur cadette Avril. Il est issu de la petite bourgeoisie coloniale - sans fortune, mais au niveau de vie confortable - et autant dire que son oeuvre (notamment sa dénonciation des préjugés et discriminations bourgeois à l'encontre de la classe ouvrière ainsi que de l’impérialisme britannique) viendra radicalement en réaction à son milieu d’origine.

Son père, Richard Blair, est un petit fonctionnaire de l’Empire au Département Opium du gouvernement de l’Inde, qui veillait à la bonne production de la drogue notamment pour sa très lucrative exportation vers la Chine. Son arrière-arrière-grand-père, Charles Blair, avait fait fortune comme propriétaire de plantations et marchand d’esclaves en Jamaïque et avait épousé une aristocrate. Mais la fortune et les liens aristocratiques se diluent de génération en génération, et Richard Blair, sans le sou et sans éducation universitaire rentre à 18 ans au service de ce Département Opium, peu prestigieux, à un modeste niveau hiérarchique. Il y fera toute sa carrière.

Sa mère, Ida Limouzin, a vingt ans de moins que son père. De mère anglaise et de père français, elle a vécu en Birmanie jusqu’à son mariage en 1896 avec Richard Blair, où sa famille tenait un négoce de teck. Un temps fortunée, la famille perd pratiquement tout à cause de la spéculation du père sur le marché du riz. De l’avis des biographes d’Orwell, Ida Blair était une personnalité plus vive, plus originale, plus cultivée et somme toute plus intéressante que son mari, décrit comme plus terne mais laissant pour autant une grande liberté d’expression à son épouse.


En 1904, comme cela était coutume à l’époque, Ida Blair emmène en Angleterre ses enfants pour leur éducation au pays. Ils s’installent à Henley-on-Thames, dans l’Oxfordhire, à environ soixante kilomètres à l’Ouest de Londres. Ida Blair y mène une vie confortable, avec une riche vie sociale et développe quelques talents artistiques en se mettant à la photographie. Elle est une mère attentive et veille avec une certaine inquiétude sur la santé d’Eric Blair, qui souffre dès son plus jeune âge d’une fragilité de poitrine qui lui sera, devenu adulte, fatale (il mourra de tuberculose).
Elle perçoit aussi sa facilité avec les mots et lui offre un environnement intellectuel stimulant. On peut lire ses premiers souvenirs d’écrivain dans son essai de 1946 Pourquoi j’écris :

“Très tôt - dès, je crois l’âge, l’âge de cinq ou six ans - j’ai su que je serai un jour écrivain. (...) J’ai écrit mon premier poème à l’âge de cinq ans, ma mère le prenant sous ma dictée. Je ne m’en souviens plus du tout, sauf qu’il y était question d’un tigre et que ce tigre avait des “dents comme des chaises” - l’expression était jolie, mais je crois bien que mon poème était directement imité du “Tiger, tiger” de Blake.”

Dans ce même essai Orwell nous dit de son enfance solitaire :

“J’étais le deuxième enfant d’une famille qui en comptait trois, mais il y avait un écart de cinq ans entre chacun de nous, et jusqu’à l’âge de huit ans, je n’ai fait qu’entrevoir mon père. Ceci explique, entre autres choses, que j’aie été plutôt solitaire et que j’aie acquis des manies déplaisantes qui me valurent l’antipathie de mes camarades de classe. Comme tous les enfants solitaires, j’avais pris l’habitude de m’inventer des histoires et de converser avec des personnages imaginaires : et je crois que d’emblée mes ambitions littéraires. (...) J’étais conscient d’avoir un don pour le langage et une capacité à aborder de front les aspects désagréables de l’existence, et je me rendais compte que je me créais ainsi une sorte d’univers à part où je pouvais échapper aux déceptions quotidiennes de ma vie.”

A l’âge de cinq ans il est envoyé à l’école du couvent anglican de Henley. Il fut vraisemblablement un très bon élève puisqu’il fut recommandé pour une bourse lui permettant d’intégrer une bonne “prep school”. Enfant solitaire, il lit énormément et découvre notamment Kipling et Swift (Les Voyages de Gulliver le fascineront toute sa vie). Enfant joueur aussi, il participe aux nombreuses excursions dans la nature organisées par sa mère et s’initie, avec des amis de sa soeur aînée qui lui prêtent peu d’attention, à la pêche, et conservera toute sa vie cette joie enfantine du contact pur avec la nature. Le futur auteur de la célèbre Ferme des Animaux, aimait beaucoup les animaux, et il eut de nombreux chiens, chats, lapins et cochons d’Inde.

Jusqu’à l’âge de huit ans, il grandit dans la seule compagnie de femmes, n’ayant connu son père resté seul en Inde que pendant trois mois lorsqu’il avait quatre ans. Les tantes et les amies d’Ida Blair sont pour la plupart des féministes, qui se battent aux côtés des suffragettes pour le droit de vote des femmes. Il évolue dans un monde de femmes qui a peu de tendresse pour les hommes et qui les perçoit globalement comme des “brutes”. Il en éprouve un sentiment de culpabilité et des complexes d’enfant persuadé d’être laid et de sentir mauvais.

Pour l’anecdote, ces années d’enfance sont aussi l’occasion de la découverte de l’amour et de la sexualité... et ce de manière assez cocasse. Il écrit dans Tels, tels étaient nos plaisirs comment il tombera profondément amoureux de “la fille du plombier” :

“Avec mes amis d’alors, les enfants du plombier qui habitaient notre rue, il nous arrivait parfois de jouer à des jeux vaguement érotiques. L’un d’eux consistait à “jouer aux docteur” et je me souviens d’avoir ressenti un certain émoi, ténu mais fort agréable, à appuyer une trompette d’enfant, qui était censée être un stéthoscope, sur le ventre d’une petite fille.”

La mère, qui s’aperçut de ce manège érotico-amoueux, y mit rapidement fin, mais Orwell dira que cela s’expliquait aussi par les modestes origines sociales de cette fille de plombier, jugée par conséquent vulgaire et peu fréquentable. Dans Le Quai de Wigan, Orwell explicitera les préjugés de classe inculqués aux enfants de la bourgeoisie : la classe ouvrière était stupide, grossière, fruste, violente et “quatre mots effroyables qu’on hésite à prononcer aujourd’hui, mais qui circulaient assez librement lorsque j’étais enfant, en sont un résumé : le peuple sent mauvais.” Il y dit aussi, ce qui dénote une conscience sociale prématurée et en rupture avec son éducation, “Jusqu’à cet âge (7 ans), mes héros se reculaient surtout parmi les représentants de la classe ouvrière, parce que c’étaient eux qui me paraissaient se livrer aux activités les plus captivantes - pêcheurs en mer, forgerons, maçons. (...) Tous ces gens-là représentaient le “bas peuple” et j’étais censé ne pas les fréquenter.”

En 1911, Ida Blair, consciente de son potentiel intellectuel, forme de hautes ambitions pour son fils et lui fait intégrer une “prep school” réputée, où il sera boursier : St Cyprian, à Eastbourne... qui fut pour lui une période, comme nous le verrons, assez traumatisante. Ceci marque la fin d’une petite enfance à laquelle Orwell fera régulièrement référence en mettant l’accent tantôt sur ses aspects idylliques, tantôt oppressifs, en fonction des besoins de son écriture.

 

Note : cette biographie de George Orwell se fonde essentiellement sur celle, de référence, de Bernard Crick, traduite en français chez Flammarion. Elle s’appuie aussi sur les éclairages complémentaires d’Orwell, The Authorised Biography de Michael Shelden et la biographie de Stéphane Maltère parue chez Folio Biographies.

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