Pourquoi, avocat, je retourne ma carte professionnelle à Christiane Taubira

     Lettre ouverte à Madame la Ministre de la Justice Madame la Ministre,Vous trouverez ci-joint ma carte professionnelle d'avocat. Elle m’a permis de rentrer dans tous les commissariats et gendarmeries de l’Aveyron, un département rural qui se traverse après plusieurs heures de mauvaises routes.

carte d'avocat © berger carte d'avocat © berger

     Lettre ouverte à Madame la Ministre de la Justice






 

Madame la Ministre,

Vous trouverez ci-joint ma carte professionnelle d'avocat. Elle m’a permis de rentrer dans tous les commissariats et gendarmeries de l’Aveyron, un département rural qui se traverse après plusieurs heures de mauvaises routes.

Je me souviens avoir été de permanence en mai 2011 lorsqu’à la suite de décisions de la Cour de cassation nous avons enfin été autorisés à assister les personnes en garde à vue. Il ne s’agissait pas là de la conséquence d’une nouvelle loi mais de décisions de nos juges, ceux que parfois nous critiquons ou maudissons, mais qui là se trouvaient dans leur rôle. Celui des garants de nos libertés fondamentales. Continuer à interdire aux avocats d’assister aux gardes à vue mettait alors en péril toutes les procédures. Cette victoire pour les libertés était aussi le fait de nombreux jeunes confrères, matraquant les juridictions pénales de conclusions de nullité en invoquant les textes européens jusqu’à ce que la chambre criminelle de la Cour de cassation cède. Enfin.

Et c’était toujours cette inconnue en roulant vers cette gendarmerie si éloignée. Qui allais-je défendre ? Un salaud ou un pauvre type ? Un jeune ou un vieux ? Un enfant ? Un SDF ou un chef d’entreprise ? Un étranger perdu dans mon pays ou un Aveyronnais de souche ayant mon accent ? Un habitué des gardes à vue ou cette pauvre femme sans le sou qui avait volé ? Un coupable ou un innocent ?

Comme tous mes confrères j’avais alors cette fierté de montrer cette carte professionnelle à l’officier de police judiciaire avec qui j’allais passer plusieurs heures. Lui à interroger et à retranscrire des réponses. Moi à assister celle ou celui qui était devenu un pauvre hère durant 24 ou 48 heures. Il n’y a pas si longtemps je me souviens encore de ce policier travaillant sous DOS ! Windows ce serait pour plus tard. Et parce qu’il faut le dire toujours poli et humain. J’allais enfin pouvoir « défendre ». Je revois le regard de ces femmes et de ces hommes. Le même. Mêlé de désespoir et d’espoir. Celui, souvent vain, que je puisse être la clé d’une liberté toujours incertaine.

Cette carte je l’ai souvent donnée pour rentrer en maison d’arrêt. Pour aller voir le voleur ou l’assassin. Préparer sa défense. Lui expliquer comment le procès allait se passer. C'est-à-dire mal. Et là aussi des personnels dévoués. Tel ce surveillant de l’administration pénitentiaire, totalement débordé ne sachant pas où il pourrait m’installer, avant de trouver un recoin, une table et deux chaises.

Et enfin je l’ai montrée pour pouvoir rentrer dans ces palais de justice extérieurs où j’allais plaider pour essayer de faire mon métier : défendre. Toujours défendre.

Cette carte est usée. Comme la Justice, comme moi. Je ne la reconnais plus. Je ne me reconnais plus sur cette photo délavée. Je distingue à peine, sous ce fond bleu, les plis de notre drapeau tricolore. Et au verso je relis pourtant le serment que j’ai prêté il  aura bientôt 26 ans : « je jure comme avocat, d’exercer mes fonctions, avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. »

serment © berger serment © berger

Quelle autre profession, dont vous avez la responsabilité, s’oblige ainsi solennellement à exercer ainsi ses fonctions avec humanité ?

J’ai pensé un instant découper cette carte avant de vous la remettre. Mais comme tous mes confrères je suis attaché à la force du symbole. Je veux que vous puissiez lire, aussi, ce serment, intact qui est le nôtre.

Quand un pays commence à envoyer des CRS chasser des avocats avec des matraques ou des gaz lacrymogènes il y a alors une ligne jaune qui est franchie.

Je me dis que vous ne pouvez pas être cette ministre. Celle qui userait de la force contre les avocats. Celle qui leur ferait l’aumône en réduisant à une somme symbolique la contrepartie de leurs efforts pour défendre nos citoyens, coupables ou innocents au pénal, pauvres et perdus au civil.

A l’exception de Robert BADINTER aucun garde des Sceaux n’a entrepris de réformer – définitivement et d’une manière effective – et non pas la promesse de futures négociations ou commissions – le système français de l’aide juridictionnelle indigne d’une démocratie.

 Combien de fois j’ai entendu un citoyen s’inquiéter de ce qu’il serait défendu non point pas un « ténor du barreau » mais par un avocat « commis d’office ». Et pourtant dans chaque dossier, cet avocat commis, va s’acharner à défendre, à soulever des nullités, à décortiquer méthodiquement les faits et à faire honneur à ce serment. Cette défense qui peut prendre plusieurs heures de recherche, de travail, d’attente, de débats et qui est indemnisée (et non « rémunérée » la différence est de taille) environ 180 euros bruts (8 UV x 22/23 euros).

« La France a la Justice qu’elle mérite » diront certains. Cette Justice ne peut pas continuer à être indigne là où il est question de liberté et d’humanité.

Je vous prie de croire, Madame la Ministre, à l’assurance de mon profond respect.

François-Xavier BERGER, avocat, ancien bâtonnier,

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