Le SPD envoie Angela Merkel en Jamaïque

Les deux grands partis la CDU d'Angela Merkel et le SPD de Martin Schulz enregistrent le score le plus bas depuis 1949. L'AfD, extreme droite, est la 3e force au Bundestag. Le SPD va dans l'opposition. Reste une seule option pour Merkel: la coalition Jamaïka

76% de votants. 5% de plus qu'en 2013. On ne peut pas dire que les électeurs ne se sont pas mobilisés. 

J'avais prévu un épuisement des deux grands partis notamment du SPD dans mon dernier texte sur mon blog avant les élections  "L'issue des élections législatives allemandes sera difficile" qui est d'actualité et vous aidera à comprendre ce qu'il se passe aujourd'hui. Ce que je n’ai pas prévu c'est que l'usure du pouvoir gagnerait Angela Merkel dès ces élections, je l'imaginais vraiment à mi mandat. 

Les résultats

CDU: 32,9%, -8,6%, 

SPD: 20,5%, -5,2%

AfD: 12,6%,  +7,9%

FDP: 10,7%, +5,9%

Linke: 9,2%, +0,6%

Gruenen: 8,9%, +0,5%

Divers: 5%, -1,2%

 

709 sièges. Majorité absolue: 355

 

CDU: 246 (2013: 311)

SPD: 153 (2013: 193)

AfD: 94

FDP: 80

Linke: 69

Gruenen: 67

Les résultats sont édifiants. L’AfD a fait des scores à deux chiffres à l’Ouest du pays dans les Länder les plus riches : plus de 12% dans le Bade Wurtemberg et en Bavière.

Mais ses scores les plus élevés sont dans les Länder de l’Est de l’Allemagne où elle est le 2e parti derrière la CDU, voire même le 1er parti en Saxe devant la CDU.

Die Linke est relégué à la 3e place à l’Est juste devant le SPD et n’est plus le parti d’opposition dans cette partie de l’Allemagne. Par contre, die Linke est devenu le 2e parti à Berlin, remportant toutes les 1ere voix à l’Est c’est à dire l’élection directe du député de circonscription et a pris une circonscription gagnée traditionnellement par les écologistes. La 2e voix est le scrutin de listes des partis à la proportionnelle. Die Linke risque d’être pris entre l’AfD, parti d’opposition et le SPD qui va incliner sa politique à gauche. Les luttes de courants au sein de die Linke qui ont cessé lorsqu’il était clair qu’une coalition SPD-Linke et Verts n’était pas possible, peuvent reprendre avec l’analyse du scrutin.

Mais concernant les autres partis qui sont des partenaires potentiels de coalition, tout s’est joué lors de la soirée électorale surréaliste, dimanche soir, avec comme toile de fond, le choc, celui du score de l’AfD.

 

Une soirée électorale rarement vue en Allemagne.

A peine les élections terminées et les estimations communiquées, le co-tête de liste de l’AfD, Alexander Gauland,  s’est mis à vociférer : « Nous allons les chasser, nous allons chasser Angela Merkel, nous allons les chasser tous, nous allons reconquérir notre pays et notre peuple ». Je suis à 100% convaincue que ce sentiment de dégagisme après une élection appartient aux « valeurs » de l’extrême droite.

La culture politique dont jouissait l’Allemagne risque d’être entachée par les agissements de l’extrême droite, où agressivité, insultes, paroles racistes, sentiment nationaliste et position révisionniste sur le IIIe Reich vont s’affirmer.

Lorsque Alexander Gauland emploie le mot "jagen" ou chasser, c'est au niveau de chasser des animaux, c'est ce mot qu'il emploie à l'attention de la chancelière. Lorsqu'il parle de la secrétaire d'Etat SPD à l'intégration d'origine turque, Aydan Özoguz, et dit qu'il faut s'en débarrasser en Anatolie, le mot allemand pour se débarrasser est "entsorgen", qui signifie se débarrasser de détritus. Ce sont de vraies pratiques nazies de placer des gens qui, pour l'extrême droite n'entre pas dans leur cadre, au niveau animal ou de détritus. 

Rien d’étonnant que des manifestations anti-nazies se soient organisées dans les grandes villes comme Berlin, Cologne, Francfort, Hambourg dimanche soir.

Ce n'est pas exagéré lorsque Sigmar Gabriel, Vice-Chancelier SPD sortant de la grande coalition déclare à l'hebdomadaire der Spiegel: "Si l’AfD devait effectivement faire son entrée au Bundestag, ce serait la première fois depuis 70 ans que des nazis prendraient la parole au Reichstag"

Combien de temps ce parti va t-il rester constitutionnel? La cofondatrice de ce parti, Frauke Petry, a claqué la porte d'une conférence de presse, indiquant qu'elle ne ferait pas partie du groupe de l'AfD. 

Rien de surprenant non plus qu’en début de soirée, le candidat du SPD, Martin Schulz, ait décidé d’aller dans l’opposition, car le SPD qui est un parti de 132 ans, interdit sous le nazisme, avec 500 000 adhérents, ne peut pas, laisser les co-présidents du groupe AfD, devenir les présidents de l’opposition au Bundestag. Il s'agit de protéger l'état de droit. En Allemagne, le président du groupe du parti d’opposition qui arrive en tête devient le chef de l’opposition. C’est un statut qui lui donne un certain nombre de droits comme être le premier à réagir au discours d’un chancelier ou d’une chancelière.

Mais une autre vraie raison est que le SPD, prisonnier de la grande coalition, veut, en allant dans l’opposition, enrayer sa chute

La fonction de chef de l’opposition était assurée depuis 2013 par les co-présidents de groupe de die Linke. .

Ce Non des sociaux-démocrates allemands à Angela Merkel pour la poursuite de la grande coalition, la contraint de fait à l’autre seule et unique option : parvenir à une coalition Jamaïka, noire, jaune, verte, ou CDU/CSU-FDP-Grünen.

Aussi, les débats des têtes de listes hier faisant suite aux premières estimations ont été surréalistes. « Pourquoi ne voulez-vous pas continuer avec nous, on a bien travaillé ensemble » lance Angela Merkel à Martin Schulz qui lui répond qu’elle a fait une campagne électorale scandaleuse en refusant de débattre sur les questions de fond, laissant un vide que l’AfD est venue combler. Pourtant, ils étaient ensemble pendant quatre ans dans la grande coalition. Cela n'a pas empêché la chancelière de montrer clairement montré qu’elle voulait continuer avec le SPD.

La co-présidente des écologistes, Katrin Göring-Eckardt, a reproché dans le même débat à Martin Schulz de se dégager de ses responsabilités dans la défaite de la grande coalition.

Au cours de la soirée, on a vu apparaître au premier plan deux femmes du SPD très populaires, Andrea Nahles, ministre du travail de la grande coalition qui a porté l’introduction du salaire minimum et Manuel Schwesig, ministre de la famille avant de devenir ministre-présidente du Land du Mecklembourg. Elles vont jouer un rôle de premier plan dans le renouveau du parti, Andrea Nahles deviendra la présidente du groupe au Bundestag.  Est-ce la fin de l’absolue dominance masculine dans ce parti? Sans doute, et c’est à espérer. Il est grand temps. Mais c’est aussi la fin de l’ère Sigmar Gabriel qui a mené une politique en zig zag, du coup par coup et de trop grande proximité avec la CDU, empêchant le parti de s’émanciper de la grande coalition. C’est sans doute la fin de sa carrière politique. Le SPD tiendra son congrès du renouveau en décembre 2017.

Mais un autre parti a reçu une véritable « gifle », il s'agit de la CSU bavaroise, qui a perdu plus de 10 points, avec l’émergence de l’AfD sur sa droite. La CSU considère qu’elle ne peut pas continuer ainsi avec l’accueil des réfugiés. Le Président de la CSU, Horst Seehofer, n’a pas dit qu’il continuerait l’union avec la CDU, il est plutôt décidé à jouer le 4e enfant terrible de Jamaïka, en faisant pression sur la CDU pour la pousser plus à droite.  

Christian Lidner du FDP a été très clair lors du débat télévisé de dimanche: Il ne veut pas au niveau européen que l’Allemagne dépense 60 milliards pour payer les dérapages de l’époque Berlusconi et les finances publiques françaises. Cela veut dire un Non à la proposition d’Emmanuel Macron de budget de la zone euro. Les Libéraux sont prêts pour les pourparlers exploratoires avec la CDU, la CSU et les Verts, mais si les choses n’avancent pas, ils considèrent qu’ils devront aller dans l’opposition..

Même réaction chez les écologistes qui iront dans l’opposition si le climat et l’Europe. ne sont pas la priorité.

Entre les quatre, les relations sont très mauvaises, notamment entre la CSU et les écologistes et entre les libéraux et les écologistes. Un monde les sépare.

Angela Merkel a  déclaré lors de sa conférence de presse de ce lundi matin  qu’elle rencontrera le FDP et les Grünen lors des pourparlers exploratoires en vue d’une coalition, mais qu’elle veut rencontrer aussi le SPD.

Les pourparlers exploratoires vont être longs, puis viendront les rencontres pour l’accord de coalition. Le tout peut durer jusqu’à Noël.

S’il y a échec de Jamaika et que le SPD veut rester dans l’opposition, ce sera de nouvelles élections, ce qui n’est pas souhaitable, car l’instabilité politique  ne fera que renforcer l’AfD.

Le SPD, parce qu’il veut mettre fin à sa chute, envoie Angela Merkel, également affaiblie, en "Jamäiqueé. Mais il y a aussi la coalition Kenya, noire, rouge, vert ou CDU-SPD-Verts. Personne n’y pense. Ce serait du bonheur pour l’Europe. Ne rêvons pas de trop.  

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