«L’appel de Montpellier» et la culture face à son destin

« L’Appel de Montpellier » à la mobilisation pour la Culture, lancé le 23 janvier par un collectif d’acteurs culturels réunis à la Carmagnole (espace coopératif alternatif et solidaire) a été un coup de tonnerre politique et esthétique.

Il a suscité un écho tout à fait inédit par ce qu’il a révélé d’attentes déçues, d’énergies bridées, de colères rentrées, d’appétits de vivre. Du Corum (où fut lue une lettre d’Ariane Ascaride, couplée à la performance chorégraphique solennelle des Essentielles), à la Place Salengro (où se tint trois heures durant un forum culturel), plus de 2000 personnes ont exprimé leur volonté d’en finir avec la situation inique et mortifère imposée au monde de la culture et des arts.

Une mobilisation entre gravité et esprit festif portée par les visages heureux, les encouragements, des Montpelliérains rencontrés au long d’un cortège qui traversa le centre ville accompagnés par des fanfares porteuses d’une vieille tradition fédérative. 

Oui ce jour là la ville était belle qui sortait de sa torpeur sous un ciel bleu au rendez-vous, avec des notes de musique, des éclats de voix, et le trop plein de verbe lancés au vent par une fraternité d’artistes (danseurs de tango, poètes, slameurs, tenants du hip-hop ou de la musique occitane, comédiens, marionnettistes, chanteurs, musiciens, plasticiens...).

Une surprise d’autant plus grande que l’Appel a pollinisé bien au-delà de la métropole languedocienne, que ce soit en Occitanie ou en France, jouant de sa viralité heureuse par les chaînes des réseaux du spectacle vivant. 

Pour autant cette sortie d’hibernation forcée a aussi révélé une césure entre ce que l’on pourrait appeler le Tiers-Etat de la culture et un autre secteur qu’on dira plus en cour, plutôt frileux depuis le début de la pandémie. Ce hiatus s’exprimant à « Montpellier-la-surdouée », ville dotée par feu Georges Frêche de grosses féodalités culturelles, par le silence des personnalités qui les incarnent.

Est-ce à dire qu’à la faveur de la Covid et de ses conséquences, se dessinent de nouveaux enjeux en rupture avec un monde d’avant ? En tout cas, d’aucuns, en tout cas, n’ont pas manqué de relever qu’une certaine (C)ulture condescendante devra descendre de son piédestal et se coltiner le réel social, celui incarné par une culture ouverte riche de son hétérogénéité.

Celle des droits culturels inscrits dans la loi NOTRe. Celle de l’Education populaire. Celle de « l’excellence pour tous » défendue jadis par le Sétois Jean Vilar. Celle de pratiques culturelles et d’arts en archipel, liées aux mémoires, aux présents et aux futurs des communautés. Façon de faire humanité ensemble et rendre à l’action publique sur ces registres sa vocation citoyenne. Façon aussi de redonner corps à cette « exception culturelle » que le monde nous envie et qui après avoir résisté aux assauts de l’industrie de l’entertainment pourrait cette fois se voit vidée de sa substance.

Si « L’Appel de Montpellier » a aussi eu un impact au delà de son périmètre initial, c’est que partout en France, l’assignation à domicile de la création, la paupérisation accélérée des métiers de la culture et des travailleurs précaires, la fermeture annoncée de lieux petits ou moyens, l’oubli des publics en souffrance, l’effacement de la culture au profit de l’artefact numérique, produisent les mêmes dégâts économiques, psychologiques, sociétaux. Et suscitent le même refus d’accepter cette fausse évidence d’une quarantaine prolongée, attentatoire in fine aux libertés publiques.

D’autant plus qu’à travers l’épreuve planétaire de la pandémie c’est tout un système caduc basé sur « l’homme maître et possesseur de la nature » qui est ébranlé. Tout comme l’illusion d’un retour au monde consumériste d’avant servie par la philosophie hors sol des Gafam. Façon de dire que la période qui s’ouvre suscitera d’autres récits et d’autres imaginaires, précisément des terrains sur lesquels les artistes ont quelques légitimités.

 

Frank Tenaille.

 

 

 

 

 

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