Le naufrage espagnol de Manuel Valls

"Se la jouer plus autochtone que les vrais" rappait Akhenaton dans le morceau d'IAM "Où sont les roses". Une punchline qui illustre parfaitement la dérive d'un Manuel Valls qui a fait sien le discours nationaliste de la droite espagnole pour mieux se faire une place dans la vie politique du pays.

Ecrire un article sur Manuel Valls est un exercice délicat tant l’ancien Premier Ministre semble cristalliser autour de sa personne des sentiments allant du rejet désabusé à la haine pure et simple. En cause pour certains, son autoritarisme et l’utilisation jugée abusive de l’article 49/3 quand il était en poste à Matignon. Pour d’autres, c’est son absence de soutien au candidat Benoit Hamon après avoir été battu aux primaires du PS et ses appels du pied insistants à Emmanuel  Macron, vécus comme une trahison, qui lui sont reprochés. Pour les derniers enfin, c’est sa guerre ouverte contre le polémiste Dieudonné qui lui valent les accusations les plus délirantes et aussi les plus nauséabondes. Quoiqu’il en soit, lors de sa dernière apparition dans le sondage Odoxa au printemps 2019 et alors qu’il avait quitté la vie politique française depuis le 2 octobre en démissionnant de son mandat de député de l’Essone, Manuel Valls était l’homme politique le plus rejeté par les français (54%) juste devant Marine Le Pen. Une « popularité » dont on peut se permettre de douter qu’elle ait beaucoup augmenté aujourd’hui quand on lit la nature des commentaires qui accompagnent  chacun de ses Tweets.

C’est donc du côté de la Catalogne que Manuel Valls renouant avec ses racines est parti se ré-inventer en se présentant comme candidat à la Mairie de Barcelone au printemps 2019. Malheureusement pour lui, ce retour aux sources se déroule dans un pays en pleine crise puisque, lassée des manoeuvres politico-judiciaires contre le résultat du vote sur leur statut d’autonomie, une claire volonté de recentralisation de le droite conservatrice au pouvoir à Madrid, les attaques constantes contre leur langue à travers leur modèle éducatif et leurs médias ainsi qu' un déficit d’investissement dans leur région, une majorité de Catalans est arrivée à la conclusion que seule une Catalogne indépendante du reste de l’Espagne et républicaine pourra leur garantir un avenir meilleur.

C’est dans ce climat qu’en se positionnant d’emblée dans le camp des anti-indépendantistes les plus virulents Manuel Valls entamera sa lente dérive vers un nationalisme espagnol dont peu de gens en France mesurent la vrai nature. Ainsi, dès son arrivée à Barcelone, il bénéficie de l’aide et du carnet d’adresse de Josep Ramon Bosch, un homme dont le profil et le parcours laisse déjà les observateurs songeurs. Membre fondateur du collectif d’extrême droite Somatemps mais aussi d’une entité nationaliste espagnole appelée Societat Civil Catalana, dont les racines à l’extrême droite on été démontrées par le livre du journaliste catalan Jordi Borras, Bosch est en lien avec tout ce qui touche de près ou de loin à la fachosphère espagnole en Catalogne. L’homme a même dû abandonner la présidence de SCC après avoir publié des contenus fascistes sur YouTube et on l’a aussi vu poser avec son père sur les photos d’un rassemblement franquiste…C’est introduit par ce sulfureux ami que Manuel Valls deviendra le candidat du parti Ciudadanos, un parti pris à tort de ce côté-ci des Pyrénées comme centriste et libéral, mais qui ne tardera pas quelques mois plus tard à montrer son vrai visage. Face aux indépendantistes catalans, C’s (Ciudadanos) comme l’ensemble de la droite espagnole a choisi, au lieu de jouer la carte de l’apaisement et du dialogue pourtant demandé à de multiples reprises par les élus catalans, de miser sur une surenchère nationaliste dont il ne faudra pas attendre longtemps pour mesurer les conséquences. 

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Ines Arrimadas, passionaria du nationalisme espagnol et actuelle  présidente du parti Ciudadanos dont Manuel Valls a été le candidat.

En janvier 2019, après une campagne essentiellement basée sur le thème de la Catalogne pourtant à 800 Km de là, les élections régionales andalouses sont remportées par le parti socialiste espagnol (PSOE) sans que celui-ci ne bénéficie de la majorité absolue. Une occasion en or pour la droite espagnole (PP et Ciudadanos) de ravir cette région aux socialistes mais à condition toutefois de s’allier au parti d’extrême-droite VoX. Un choix qui sera fait sans hésitation aucune et aujourd’hui encore l’Andalousie est dirigée par cette coalition entre le PP, C’s et l’extrême-droite. Manuel Valls se retrouve donc dès janvier 2019 candidat d’un parti qui a un accord en cours avec l’extrême-droite. Malgré une protestation contre cette alliance il ne rompra pas avec Ciudadanos et restera le candidat du parti jusqu'au mois de mai.

Si on peut expliquer ce premier faux pas par le besoin qu’avait Valls de l’appareil de campagne de Ciudadanos, comment expliquer le second? Après avoir pris le pouvoir à Madrid, suite à une motion de censure contre Mariano Rajoy, président d’une droite conservatrice minée par les scandales politiques et les affaires de corruption, Pedro Sanchez, nouveau président socialiste, accepte la nomination d’un médiateur avec la Catalogne répondant ainsi aux demandes des indépendantistes catalans. Un premier pas vers une résolution politique du conflit entre Barcelone et Madrid jusque là judiciarisé par la droite qui suffira pour que le nationalisme espagnol se mobilise et convoque une manifestation à Madrid contre le gouvernement socialiste. 

A ce stade , il faut prendre une minute pour expliquer ce que veut dire « nationalisme espagnol » et ce que Manuel Valls nomme de son coté « constitutionnalisme ». Dans le cortège de 40 000 personnes qui a parcouru les rues de Madrid ce 10 février, évidemment aucun parti de gauche…Par contre, tous les partis, de la droite conservatrice à l’extrême-droite (PP, C’s Et VoX) étaient bien présents, accompagnés pour l’occasion de l’ensemble de la fachosphère espagnole (Fondation Franco, Phalange, Hazte Oir, España 2000, Hogar Social) mais aussi de…..Manuel Valls qui fut juste assez habile pour s’esquiver avant la photo de famille où les leaders de Ciudadanos et du PP posent aux côtés du président de VoX, Santiago Abascal. Ce jour là,  Manuel Valls a non seulement défilé dans ce cortège de la honte mais il est le candidat d’un parti dont le président affiche son unité avec le président d’un parti d’extrême droite. Et pourtant il ne coupe toujours pas les ponts avec Ciudadanos. Ce n’est qu’après avoir été balayé aux élections municipales que  son alliance avec le parti  prendra fin  à l’initiative de C’s, quand l’ancien premier ministre votera pour la nomination comme maire de la candidate d’extrême gauche Ada Colau qu’il a passé la campagne à traiter de populiste. Une manoeuvre vécue comme une trahison par Ciudadanos et n’ayant pour seul but que d’empêcher la victoire du candidat indépendantiste de gauche (ERC) Ernest Maragall, dont la liste était arrivée en tête.

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Madrid, le 10 février 2019. Manuel Valls souriant en compagnie d'Albert Rivera alors président de Ciudadanos. Un mois plus tôt ce parti dont il est le candidat a Barcelone a pourtant pris le contrôle de l'Andalousie au coté de la droite grâce au soutien du parti d'extreme droite VoX.

Depuis, Manuel Valls, simple conseiller municipal d’un groupe composé de 2 conseillers (lui inclus) essaye d’exister médiatiquement en donnant son avis partout et au sujet d’à peu près tout. Malgré l’opinion épouvantable qu’ont de lui une grande partie des français, il continue de bénéficier de la bienveillance de certains médias qui semblent flattés qu’un ancien premier ministre français s’invite dans la vie politique espagnole et les fasse profiter de sa « hauteur de vue ». Loin de tirer des leçons de l’erreur politique qu’aura été la stratégie à laquelle il a participé d’attiser le nationalisme espagnol, à qui une transition bienveillante avec l’héritage franquiste avait déjà permis de survivre sans trop de peine, Valls continue sur la même ligne et ce bien qu’il ait le résultat de cette erreur sous les yeux.

Pourtant comment ne pas constater qu’après ce premier pacte en Andalousie, la droite espagnole n’a pas hésité à renouveler l’expérience? Aujourd’hui, en plus de cette région, ce sont la Communauté de Madrid ( l’équivalent de l’Ile de France), les villes de Madrid, de Murcia, de Badajoz…etc…qui sont dirigées par des alliances PP, C’s, VoX! Pourtant, Valls continue de façon régulière à appeler de ses voeux la formation d’un gouvernement entre le PSOE et le PP ignorant ainsi la dérive nationaliste et les pactes en cours de ce dernier avec l’extrême-droite. Il préfère au contraire  adopter la rhétorique de la droite espagnole et critiquer la coalition de gauche en poste à Madrid, en traitant Podemos de « populistes », les catalans d’ERC de « nationalistes »  et le parti basque « EH Bildu » d’héritiers d’ETA  ( Si Bildu est l’héritier d’ETA alors de quel héritage doit on affubler le PP fondé par un ancien ministre franquiste?). Comment un homme qui a un moment prétendu devenir President de la Generalitat peut-il appeler les socialistes espagnols à former un gouvernement avec une droite qui pactise avec l’extrême-droite et dont le programme pour la Catalogne consiste à un 155 (prise de contrôle de l’état sur les institutions catalanes) illimité et étendu à l'éducation et aux médias, à plus de présence de l'état, à plus de langue espagnole, à plus de portraits du roi et de drapeaux espagnols et à l’illégalisation de certains partis politiques et des référendums? Et le résultat de cette erreur est encore plus parlant dans les chiffres. En jouant la surenchère nationaliste, en comparant les indépendantistes catalans et la gauche sociale avec l'extrême droite tout en pactisant avec cette dernière, Ciudadanos est passé de 57 députés en avril 2019 à  seulement 10 représentants au congrès aux élections suivantes pendant que VoX de son coté passait de 24 à 52 sièges.

Pourtant, Valls continue de façon régulière à appeler de ses voeux la formation d’un gouvernement entre le PSOE le PP et C's ignorant ainsi la dérive nationaliste et les pactes en cours de ces dernier avec l’extrême-droite.

Malgré les enregistrements d’un ministre de la justice en fonction demandant à un de ses collaborateurs  de monter des fausses affaires sur les leaders catalans ou ses opposants politiques et qu’ensuite  « le parquet arrangerait ça », malgré les condamnations d’Amnesty International, d’International Trial Watch, malgré le rapport du groupe de travail sur les détentions arbitraires de l'ONU portant sur les prisonniers catalans ou le non respect des décisions du TJUE au sujet de l’immunité de l'euro-député  catalan Oriol Junqueras…etc…Manuel Valls continue contre toute évidence, à prétendre que l’Espagne est un état de droit dont la justice n’est pas politisée. Plus étonnant encore, il continue aussi à se prétendre républicain mais sort dès qu’il le peut en défense d’une monarchie minée par les affaires de corruption et dont le Roi émérite est en fuite a Abu Dhabi en raison des nombreuses affaires de corruption dans lesquelles il est empêtré. Pire il ne s’émeut pas quand la justice espagnole maintient les condamnations d’artistes à des peines de prison fermes pour avoir seulement dénoncé cette corruption. Il ne tire enfin aucune leçon de sa stratégie qui aura reposé sur la mise sur un pied d’égalité des indépendantistes catalans profondément pro européens et ne faisant que réclamer pacifiquement un référendum démocratique d’auto-détermination comme en a connu l’Ecosse, avec Vox, un parti d’extrême droite, ouvertement raciste, machiste et homophobe. Cette stratégie grossière et mensongère est calquée sur celle adoptée par  beaucoup de ses amis nationalistes, C’s et Societat Civil Catalana en tête qui tentent sans succès comme l'outil de propagande d'état "España Global" de discréditer et de caricaturer les indépendantistes catalans. Le but étant de les faire passer aux yeux de l’Europe pour des « suprémacistes » ou pour « les égoïstes du nord » ne voulant pas payer pour les pauvres du sud à l’image d’un Salvini et de sa Liga Norte en Italie. Mais cette propagande résiste aux faits et quand le leader d’extrême droite italien réunit ses alliés européens à Rome en février dernier, pour l’Espagne c’est bien le président de VoX Santiago Abascal, l’allié du PP et de C’s,  qu’il invite aux côtés d’Orban et de Le Pen, pas les leaders indépendantistes catalans Quim Torra ,Carles Puigdemont ou Gabriel Rufian.

A travers ces tentatives simplistes de diaboliser la volonté des indépendantistes Catalans d’obtenir pacifiquement et démocratiquement une République, où ils seraient maîtres de leur destin politique et pourraient enfin sanctuariser leur langue, qui, bien qu’elle soit parlée par 10 millions de personnes, n’est pas reconnue par l’Europe et est sans cesse sous la menace du pouvoir madrilène, Manuel Valls est devenu de son plein gré un champion du nationalisme espagnol. Et c’est ce soutien à ce nationalisme qui, contrairement à la volonté souverainiste des catalans a bien, en raison des ses racines, le visage hideux de celui que l’Europe doit craindre qui donne au positionnement de l’ex premier ministre, l’allure d’un naufrage politique et moral. Pour disqualifier les aspirations d’une grande partie des catalans, Manuel Valls répète comme un mantra la célèbre phrase de François Mitterrand, « le nationalisme, c’est la guerre » et pour une fois on ne peut que lui donner raison. Quand il est alimenté par des hommes qui  diabolisent et diffament leurs opposants politiques, quand on lui laisse la bride lâche et qu’on l’excuse de toutes ses dérives, le nationalisme espagnol c’est effectivement la guerre. La guerre et la dictature prime.

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