5. A l’année prochaine, Charlotte !

Dans la nuit de mes insomnies, l’idée me prend d’écrire moi aussi un livre intimiste. Il me faut trouver une trame, raconter une histoire. Vais-je copier, plagier la mélancolie amoureuse d’un sexagénaire ? Bien sûr que je peux conjuguer l’amour, le flirt, l’amourette, l’idylle, la liaison, la passade à tous les temps !

Tomber amoureux, c’est se lancer dans une aventure comme l’explorateur qui part en expédition en terra incognita. Mais lui, le baroudeur, il choisit, l’Afrique ou l’Amazonie. Alors que l’amour nous tombe dessus sans crier gare, comme la foudre, la grêle ou la pluie. Admettons plutôt que ça nous tombait dessus ! C’est invraisemblable, métaphysique, ça ne s’explique pas, ça se vit, ça se pleure, ça fait du bien, ça fait souffrir. C’est un mal nécessaire ! On parle toujours du printemps de l’amour, tout de sensibilité, d’approche, de découverte… Puis vient l’été torride où les corps fusionnent, s’enflamment comme une torche de la Saint-Jean au solstice d’été. L’automne apaise les passions, assagit, raisonne les amants délirants. Tout rentre dans l’ordre pour aborder l’hiver des corps froids, des sentiments en hibernation. Combien de bouquets survivront au printemps ?

Ecrire, c’est souvent plagier, ne serait-ce qu’en utilisant les mêmes mots que des milliers d’auteurs avant nous. Ceux du dictionnaire, pardi ! Tout l’art est dans la manière de les ordonner, de les placer ici plutôt que là, de jouer avec les temps, de jongler avec ces sacrés subjonctifs, de chasser les synonymes, de maltraiter la grammaire. Mais l’histoire, la trame d’un roman, c’est toujours du pareil au même : il n’y a pas mille manières de séduire une femme, de lui faire l’amour, des enfants et de la délaisser pour une plus jeune.

Dans un policier, il n’y a pas mille manières de dessouder un mec. Personnellement, je préfère le colt 45, l’ancêtre. De toute façon, à quoi bon se casser la nénette à inventer des histoires bidon quand la réalité dépasse la fiction. Heureusement qu’il y a des accros à la lecture comme il y en a à l’écriture. C’est une drogue, les adeptes ne peuvent s’en passer et je m’enferre dans une écriture répétitive. Je plagie ! Comme d’autres l’ont fait avant moi, sans scrupules.

« Charles, j’apprécie le texte tout en nuances que vous venez de rédiger. Mais de grâce, abandonnez l’idée d’écrire un brulot à l’eau de rose ! Faites preuve d’imagination et, que je sache, vous n’en manquez pas ».

Charlotte, mon garde-chiourme, surveille, dissèque le moindre de mes propos. je suis pris dans un étau qui se resserre jour après jour, condamné à ne plus écrire n’importe quoi. Ce carcan n’est pas pour me déplaire, mieux vaut prévenir que guérir. L’auteur a tendance à penser que son dernier manuscrit est le meilleur. C’est au moment de l’apporter à l’éditeur qu’il commence à douter. La honte, lorsque celui-ci vous dit de but en blanc qu’il faut remettre le travail sur le métier. Trois mois de réécriture ou une année perdue quand, de rage, il le jette au pilon.

Cette Charlotte ne serait-elle pas libraire ou bibliothécaire pour avoir tant de sagacité ? C’est au bout de la chaîne du livre que l’on connaît ce que les lecteurs apprécient.

 

L’option que j’ai prise de prime abord, cette nuit, en écoutant l’Adagio d’Albinoni, c’est d’écrire la vie comme elle va chaque jour. Ce pourrait être un remake du film de Claude Sautet, d’après le roman de Paul Guimard. Mais Michel Piccoli se fait trop vieux pour le casting et Romy Schneider n’est plus là pour lui donner la réplique et étaler sa sensualité. Alors pourquoi ne pas livrer mes réflexions, mes états d’âme, mes coups de gueule en regard de l’actualité ? Mes doutes et mes fantasmes aussi. Mais on ne fait pas un bon livre avec une matière galvaudée par tous les médias lorsqu’on est un auteur en perte de vitesse. Charlotte l’a sans doute remarqué et ce pourrait être une des raisons de son désir de me revigorer.

Passe encore pour les mémoires de Chirac, de Giscard et les ressentiments de Jospin qui sont à la devanture des libraires. Eux, ils sont entrés dans l’Histoire même si, comme beaucoup d’autres, ils ont de la peine à en sortir !

Combien sont-ils les penseurs, les philosophes, les chercheurs des siècles passés que l’on cite ou auxquels on se réfère régulièrement ? Dante, Nietzsche, Spinoza, Voltaire, Rousseau, Darwin, Jung, Freud… le compte est presque bon. Les œuvres monothéistes, la Thora, la Bible, le Coran revus, corrigés, déformés ont encore de beaux jours devant eux. Vient de paraître une réédition de « Mein Kampf ». Je ne la lirai pas car je fais encore partie de cette génération dont la prime jeunesse a été marquée par la guerre, par la Shoah, sans pour autant en avoir subi directement les conséquences. On a tendance à s’apitoyer plis facilement sur son sort que sur celui des autres. C’est, hélas, humain ! C’est d’ailleurs le propos du livre d’Antoine, le prénom qu’il s’est choisi pour narrer ses déboires sentimentaux et ses cinq mariages sans enterrement ! Est-ce une coquetterie d’auteur d’en changer comme je l’ai fait, moi aussi pour deux de mes récits en partie autobiographiques ?

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