LAPIN

Vous attendiez... Depuis  un bon moment, vous trépignez même d’impatience, dévoré par la curiosité. Vous mourrez d’envie de savoir si j’ai vu ou même simplement entrevu Lapin, le héros des fêtes religieuses de Pâques que son joyeux paganisme égaie chaque année.

Vous attendiez... Depuis  un bon moment, vous trépignez même d’impatience, dévoré par la curiosité. Vous mourrez d’envie de savoir si j’ai vu ou même simplement entrevu Lapin, le héros des fêtes religieuses de Pâques que son joyeux paganisme égaie chaque année. L'avais-je surpris au moment où, une fois sa mission accomplie, il s’apprêtait à sauter le mur de la clôture ? Ai-je eu le temps de lui parler ?

J’étais bien sûr à l’affût dans mon jardin et cela bien avant le lever du jour. Pas question de somnoler dans la pénombre comme une sentinelle de cinéma qui se serait  laissé aller à un petit roupillon en douce. J’étais aux aguets, l’oeil vif, l’oreille dressée et les naseaux discrètement frémissants. J’ai patiemment attendu et j’ai vu ; je l'ai vu. Il était comme je l'avais imaginé....

Très récemment m’a été rapporté le contenu des entretiens que Youri Gagarine aurait successivement eu avec le président du Praesidium du Soviet suprême et Sa Sainteté le pape. En effet, Nicolaï Ignatov et Paul VI ont reçu en grande pompe le premier homme qui a volé dans l’espace. A l’issue de la réception au Kremlin, Ignatov avait entraîné un instant Gagarine à l‘écart et lui avait demandé si, là-haut, il avait vu des anges. Gagarine lui avait répondu par l’affirmative et, après un instant de silence, Ignatov lui avait fait jurer de ne jamais révéler ce qu'il avait vu. Gagarine ne pouvait qu’accepter. Lors de la réception au Vatican, Paul VI n'avait pas  manqué  de faire un aparté avec le cosmonaute et de lui poser la même question. Se souvenant de son serment de taire ce qu’il avait vu, il avait  répondu qu’il n’avait vu aucun ange. Le pape lui avait alors demandé  de jurer de ne rien révéler de cela et de toujours dire qu'il avait bien vu ce qu’il n'avait pas vu.

Si Youri Gagarine avait interrogé ses hôtes sur les raisons qui devaient lui faire dire le contraire de ce qu’il avait vu dans le premier cas et le contraire de ce qu'il n'avait officiellement pas vu dans le second cas, quelles sont les réponses qu'on lui aurait données ? Ignatov et Paul VI auraient chacun habillé leurs raisons mais tous les deux ont sollicité de la part de Gagarine un solide mensonge. Un mensonge qui sert la bonne cause en quelque sorte. Vilain mensonge ou vérité dissimulée ? N’est-ce pas cela qu’on appelle aussi un pieux mensonge ?

Au retour de mon escapade, je savais que l’heure de vérité approchait. Il me fallait gagner du temps, me préparer à rendre compte le plus fidèlement possible de ce que je n’avais pas vu ou de ce que j’avais envie d'avoir vu. Je décidai alors d’entreprendre ce qui me permet toujours de me concentrer au mieux. J’empoignai à pleine main le gigot de l’agneau pascal et le badigeonnai d’huile d’olive puis l’enduisis d’une abondante couche d’herbes de Provence.

La veille au soir, juste avant de peindre mes oeufs de Pâques, je l’avais littéralement lardé de gousses d’ail. Accompagné de flageolets et d’une bonne batavia à la ciboulette , ce gigot devait régaler la tablée  et  mettre tout le monde  en jambes pour la tarte aux myrtilles qui suivra.

Ce dimanche de Pâques, le temps était couvert mais la tempéra…« Stop ! Une voix impérieuse et impérative me coupe ! Finies les digressions ! Ai-je vu le Lapin de Pâques ? Oui ou non ? »

Et bien, oui, je l’ai vu. Beau, grand, en belle forme. Des oreilles longues, dressées, magnifiques. Des moustaches généreuses, un nez renifleur en activité permanente. L' œil rond, rieur, moqueur . Deux magnifiques incisives blanches. Une démarche souple, altière. Une petite queue discrète, une queue de lapin en quelque sorte. Une robe de feu tachetée de blanc. Des cuisses longues, fines, musclées comme autant de ressorts.

Je l’ai vu, je lui ai même parlé. Juste au moment de sauter la clôture. J’avais mon sachet de gros sel dans la main gauche, quelques grains de sel dans la main droite. J’avais choisi le meilleur, la fleur de Guérande. Je n’ai pas eu à l' utiliser. Lapin s’est arrêté quand il m’a vu et s'est avancé vers moi, engageant, détendu, souriant, enjôleur même. Il me dit : « Je te connais, tu es un copain de Philippe. Il m’a souvent parlé de toi. Je sais que tu ne ferais pas de mal à une mouche, alors à un lapin ! » .

Nous avons passé un long moment ensemble, assis sur le mur, lui ses pattes et moi mes jambes ballant dans le vide, à deviser gaiement, à nous faire des confidences, à nous confier quelques secrets et à rire cous cape. Nous avons évoqué...comme on le fait si bien quand on est à deux et qu'on s'est beaucoup manqué.

Lapin de Pâques est de bonne compagnie et sa conversation agréable. Mais l’heure tournait et le gigot met du temps à cuire. Nous nous sommes quittés, nous promettant de nous revoir à Pâques prochaines, même endroit, même heure. D’un bond extraordinaire, Lapin sauta par dessus un mur de plus de deux mètres pour se perdre dans les frondaisons voisines.

Le plus étonnant dans cette affaire, c’est que sur le rebord de ma fenêtre, le panier rempli d’oeufs peints la veille était toujours là. Intact.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.