AMERICAN SNIPER de Clint Eastwood

God Bless America.

Il y a plusieurs manières d'accompagner une guerre. Parler du conflit à venir pour préparer les esprits, le raconter pendant son déroulement pour soutenir politiquement ceux qui l'ont déclenché, revenir sur ses épisodes les plus marquants pour mettre du baume sur les plaies et, par petites touches, réécrire l'Histoire. Ainsi sera-t-elle toujours écrite par le vainqueur même si l'affaire a tourné au vinaigre.

Les américains des Etats-Unis sont passés maîtres dans une description, à leur avantage, de la vie d'une nation et des valeurs qui la sous-tendent. Le cinéma, leur cinéma s'y est attaqué dès l'origine. Jusqu'à en être presque la raison d'être.

La majorité des westerns porte aux nues la vaillance des pionniers et des « Tuniques bleues » face à la perfidie et la cruauté des scalpeurs de « Visages pâles ». Il faudra attendre La flèche brisée de Delmer Daves en 1950, Bronco Apache de Robert Aldrich en 1954 et, bien plus tard, Un homme nommé cheval de Elliot Silverstein, Little Big man de Arthur Penn et Danse avec les loups de Kevin Costner pour que l'amérindien d'Amérique du Nord soit réhabilité dans son humanité.

Les deux guerres mondiales et plus particulièrement la seconde verront se déployer l'arme cinématographique dans tous les pays concernés, que ce soit pour préparer les esprits à la guerre inévitable ou pour soutenir l'effort de guerre. Des centaines de films tournés après la seconde guerre mondiale jetteront par ailleurs les fondations d'un genre à part entière : le film de guerre comme autrefois était apparu le Western.

Il en a été ainsi de la guerre du Viêt Nam dans laquelle les Etats-Unis s'enlisèrent avec plus d'une centaine de milliers de tués et de blessés pour une défaite cuisante : si de nombreux films, comme Platoon de Oliver Stone ou Full metal Jacket de Stanley Kubrick ont montré dans les années 80, soit dix ans après la fin des hostilités, la lente descente aux enfers d'une armée engagée dans un conflit sans issue, d'autres comme Les bérets verts de Ray Kellogg et Apocalypse now de Francis Ford Coppola participent intensément à l'effort de guerre. Le premier, en pleine guerre, est un film de propagande à l'état pur avec ses simplifications à outrance au point d'en être ridicule. Le second, quatre ans après la fin de la guerre, est plus subtil et son objectif n'est pas le même.

Apocalypse now raconte la mission du capitaine Willard interprété par Martin Sheen. A bord d'un patrouilleur et avec un équipage réduit, Il remonte un fleuve bordé d'une jungle hostile jusqu'aux confins du Cambodge où son compatriote le colonel Kurtz, interprété par un Marlon Brando plus inquiétant que jamais, a levé une armée d'indigènes qui lui sont dévoués corps et âme. Il y mène une guerre d'exactions et d'une rare sauvagerie désormais inacceptable pour l'Etat-Major. Le capitaine Williard doit, par tous les moyens à sa convenance, mettre fin à cette situation.

Le film de Francis Ford Coppola obtient la Palme d'Or du Festival de Cannes en 1979 et plusieurs Oscars, il est salué de toutes parts et connait un succès commercial mondial. Quel message délivre Apocalypse now ? Que les Etats-Unis d'Amérique ont été confrontés à un ennemi d'une barbarie sans pareille qui coupait le bras des enfants que les généreux docteurs de l'armée américaine avaient vaccinés contre les pires maladies. Que pour gagner cette guerre les Marines auraient donc dû faire preuve d'une barbarie plus grande encore, cette barbarie à laquelle le colonel Kurtz s'est livré de son propre chef. Le neutraliser était alors un signe que les Etats-Unis adressaient au monde libre : jamais le pays de la liberté n'acceptera cela et pour cette raison là l'apparente défaite militaire au Viêt Nam était en fait la victoire du Bien sur le Mal.  La guerre menée s'en trouvait dès lors parfaitement justifiée aux yeux de ses initiateurs.

American sniper de Clint Eastwood s'inscrit dans cette même veine. Chris Kyle est un tireur d'élite de l'armée américaine. Sa mission est de protéger par ses tirs de précision les patrouilles qui sillonnent les rues de Falloujah, puis de Ramadi et de Bagdad en Irak. Sa mission est de neutraliser les tireurs d'élite irakiens et tous ceux qui sont lâchement en embusqués sur les toits des immeubles prêts à tuer des américains. En trois séjours en Irak, Chris Kyle tue 160 ennemis. A la question s'il aurait voulu en tuer davantage que lui pose le psychiatre qui prend en charge son syndrome de stress post-traumatique, il répond simplement qu'il aurait voulu sauver davantage de soldats américains.

Chris Kyle est un bon citoyen américain, époux et père aimant, faisant son devoir de soldat puis de citoyen auprès de camarades de combat traumatisés ou mutilés. Un de ces camarades souffrant de séquelles psychiatriques dues à son engagement contre un ennemi fourbe, tapi dans l'ombre et envoyant même des enfants et des femmes lancer des grenades, assassine Chris. Chris Kyle est la victime d'une victime des barbares irakiens dont Al Zarquaoui est le leader et dont un des lieutenants s'attaque aux civils, y compris aux enfants, avec une perceuse.

Clint Eastwood met alors en scène le transfert du corps du héros mort de son lieu de résidence au cimetière national d'Arlington. Cortège funéraire motorisé avec escorte tous feux allumés empruntant des routes avec comme décor  deux haies d'honneur formées de milliers de citoyens américains reconnaissants qui brandissent des bannières étoilées à l'infini sur une reprise de « The funeral » que Ennio Morricone avait écrit pour un western.

God Bless America aurait pu être l'hymne du parcours comme dans la scène finale de Voyage au bout de l'enfer de Mickael Cimino.

 American sniper de Clint Eastwood est une réussite cinématographique. Le but idéologique que son auteur assigne au film est atteint, le scénario est solide, la mise en scène et les  interprétations sont efficaces. Le film a rencontré son public américain et l'a conforté dans ses croyances et l'ennemi n'a qu'à bien se tenir, sinon il pourrait lui en cuire ! L'opinion publique était ainsi préparée à la poursuite de la croisade contre le Mal et à se reconnaître  en Trump.

Post scriptum

S'il fallait donner ce film sur une échelle de 1 à 10, ce serait difficile de noter un tel film ? Faut-il faire dépendre sa note de la performance cinématographique et là il faut reconnaître que Clint Eastwood a un réel savoir filmer ou faut-il noter la dimension idéologique et politique du film qui est un film de propagande et se contente de donner le beau rôle aux Marines ?

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