L'OMBRE DE STALINE de Agnieszka Holland

Est-il nécessaire de charger le radeau du communisme soviétique ? Sans doute pas vraiment. Nous savons désormais ce qui s'est passé sous la férule de Staline.

 

 Est-il nécessaire de charger le radeau du communisme soviétique ? Sans doute pas vraiment. Nous savons désormais ce qui s'est passé sous la férule de Staline. Seuls quelques nostalgiques d'une époque où l'aveuglement régnait sur les esprits persistent dans leur déni, mais eux sont définitivement frappés d'une cécité probablement incurable.

Le titre du film, L'ombre de Staline, parle de lui-même et il rend plus lisible les récents évènements qui ont meurtri l'Ukraine. Il y a une continuité entre l'action entreprise par Staline dans les années 30 du siècle dernier et celle menée par Poutine en Crimée et dans le Donbass.

Le Holodomor, c'est à dire l'extermination volontaire par la faim d'une partie de la population ukrainienne, avait permis à Staline et à ses séides de se débarrasser des paysans de l'Ukraine qui s'opposaient à la politique de collectivisation de l'agriculture. L'accaparement des productions agricoles devait permettre de nourrir les hommes déplacés massivement dans les centre urbains pour développer l' industrialisation dans le cadre du premier plan quinquennal. En s'affranchissant des lois du marché et en agissant par réquisition et par le seul fait du...prince. D'une pierre deux coups en quelque sorte, au prix d'une tromperie et d'un mensonge qui attribuaient aux aléas climatiques les famines de 1931 à 1933 qui ont résulté de cette politique.

Ce préambule s'avère nécessaire pour appréhender pleinement le film. Sans contextualisation historique, il ne serait qu'une nouvelle tentative de relater un crime commis au nom d'une promesse de bien-être des peuples non tenue. La simple évocation du nom du dictateur soviétique conduit aujourd'hui inévitablement à la version soviétique du point Godwin. Les morts de la famine dans le Donbass étaient principalement des paysans ukrainiens et le déficit démographique qui en est résulté a été compensé par un peuplement russe. Ce qui explique cette importante population russophone sur laquelle Poutine s'appuie aujourd'hui pour démanteler l'Ukraine.

Le fil conducteur du film est le travail d'investigation du journaliste gallois Gareth Jones qui se rend à Moscou en 1933 espérant interviewer Staline sur le fameux miracle soviétique censé être le fruit du premier plan quinquennal. Cantonnés dans un hôtel de luxe à Moscou avec interdiction de s'en éloigner et sous la surveillance étroite de la police politique soviétique, les représentants de la presse occidentale y mènent une vie confortable et relaient avec docilité la propagande officielle du régime.

Gareth Jones réussit à se soustraire à la surveillance du NKVD et reprend l'enquête qu'un confrère, mystérieusement disparu, avait entrepris avant lui. Ce qu'il va découvrir dans les campagnes d'Ukraine lève le voile sur le miracle soviétique et la réalité de la politique menée : les récoltes sont bonnes, mais les ukrainiens meurent de faim et en sont réduits à manger l'écorce des arbres et même à avoir recours au cannibalisme dans certains cas.

Walter Duranty, correspondant de plusieurs journaux américains, publie un démenti dans le New York Times en attribuant le taux de mortalité très élevé à des maladies liées à la malnutrition, conséquence de ruptures d'approvisionnement : « Les russes ont faim, certes, mais ils ne sont pas affamés ».

Gareth Jones est un homme encombrant, qui ne se contente pas, comme ses collègues des plaisirs du caviar, de la vodka et de la compagnie des jeunes femmes russes peu farouches et au physique agréable que le NKVD met à leur disposition. Il est non seulement un gêneur pour Staline, mais également pour ceux qui, hors de l'URSS, pour une raison ou une autre, ne souhaitent pas que la vérité éclate au grand jour.

Agnieszka Holland, la réalisatrice du film, nous propose un film qu'elle veut historique. Il n'est pas sûr qu'elle ait atteint son objectif car ce qu'elle relate, ou plutôt le mode narratif qu'elle a choisi, rend le contenu peu compréhensible à celui qui manque de références historiques. Les insertions répétées d'extraits de la Ferme des animaux, fable critique du stalinisme que George Orwel publie en 1945, ne contribuent pas vraiment à clarifier le propos et apparaissent comme autant de redondances qui alourdissent l'ensemble.

Dans une note d'intention la réalisatrice nous offre une interprétation de l'inertie des grandes démocraties devant l'Holodomor comme devant l'Holocauste en parlant d'un « Occident politiquement et moralement corrompu » et qui de ce fait a étouffé la vérité. Je ne partage pas cette analyse. Il est un fait que la raison d'Etat et un réalisme politique parfois déplorable régissent les relations entre Etats. Nous imaginons difficilement un monde où chacun interviendrait, y compris militairement, dans les affaires intérieures de ses voisins. La question qui se trouve posée sans cesse est cependant bien de savoir par quels moyens et quelles institutions les voix de la raison peuvent se faire entendre. Ce n'est certainement pas en affaiblissant les institutions internationales et en faisant fi de leurs résolutions et recommandations que d'autres tragédies seront évitées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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