LA CRAVATE de Etienne Chaillou et Mathias Théry

Une critique du film parue dans la presse voulait voir en Bastien un petit gars sympathique, émouvant même. Effet de la dédiabolisation ou naïveté déconcertante quand nous avons besoin de nous rassurer nous-mêmes ?

L'héritière de la firme de Montretout et ses acolytes peuvent toujours « dédiaboliser », débaptiser le FN et le rebaptiser en RN, ripoliner toutes les façades et repeindre les volets, dissimuler les gros bras ou les habiller de neuf et adapter les éléments de langage pour se refaire une virginité. Le FN/RN ne sera jamais un parti comme les autres et restera toujours une mouvance à part, héritière d'une idéologie nauséabonde. Par ses origines. Par les évènements douteux qui ont jalonné son histoire. Par son projet de société pour le moins inquiétant. Et surtout, par les propos haineux qui suintent par tous ses pores.

Il est des questions que tous les sociologues, tous les politologues se posent à chacune de ses progressions électorales. Pour quelles raisons des hommes et des femmes donnent-ils leurs voix au FN/RN ? Sur quel point sensible, sur quelle souffrance profonde, ce parti met-il le doigt ? Alors que les trois-quarts de ses électeurs ignorent tout de son programme, pour quelles raisons des hommes et des femmes dotés d'une intelligence normale votent-ils pour les candidats de ce parti ? Alors que beaucoup d'autres ont réalisé depuis belle lurette que ses élucubrations économiques et politiques ne sont justement que des élucubrations, pour quelles raisons persévèrent-ils dans leurs errements électoraux ?

Les deux réalisateurs Etienne Chaillou et Mathias Théry ont fait un film qui tient plutôt du documentaire et de ce qu'on appelle en littérature un Essai. Ils montrent et racontent la vie de Bastien, jeune picard de 20 ans et militant très actif du principal parti de la droite extrême, en retraçant ses jeunes années à l'engagement le plus total. Ils approchent au plus près Bastien, pour suivre son cheminement politique et cerner les motivations profondes de son investissement dans un militantisme quasi professionnel.

Ce sont les réponses traitant des difficultés économiques et de leurs conséquences sur la vie quotidienne qui sont d'abord mises en avant. Les réponses au questionnement, plus intime, plus difficile à cerner, ne sont souvent qu'effleurées tant elles sont diverses et impossibles à mettre en équations statistiques. Intuitivement, nous savons que c'est la rencontre de ce qui relève de la fracture sociale et de ce qui relève des blessures intimes, qui fait le lit de ce que Bastien décrit bien, quand il dit que sa révolte personnelle a trouvé un exutoire dans la révolte politique.

Chaillou et Théry ont contourné l'écueil du discours de propagande convenu, en n'abordant pas Bastien frontalement. Le scénario du film est soumis sous sa forme écrite au jeune homme qui le lit devant la caméra. Les images tournés en extérieur, in situ, illustrent sa lecture et une voix off, qui s'en tient aux faits, aux seuls faits visibles, apporte les précisions nécessaires. En cela, le travail des deux réalisateurs fait oeuvre utile et nous invite à la réflexion sans qu'un parti-pris trop explicite ne nous en distraie.

L'histoire de Bastien est celle de la radicalisation politique d'un adolescent, en quête d'une identité et d'une issue à une vie difficile. Bastien ouvre son cœur, accepte de se confier et de se laisser filmer par les auteurs du documentaire. Nous découvrons son évolution, d'une situation d'échec scolaire, de souffrance même, au collège Saint-Esprit de Beauvais jusqu'à son premier engagement dans un groupe de skinheads néo-nazis de la ville.

Il attend de son adhésion au FN, à qui il offre son activisme et un dévouement sans limite, un avenir professionnel et un nouveau destin. La politique, dans le sillage de ceux qu'il sert inlassablement, sera la solution à son mal-être et ses frustrations, veut-il croire. Pendant un court instant, le spectateur peut presque croire que le passage de la bastonnade de rue en compagnie des skinheads néo-nazis à un militantisme plus classique dans la forme, en costume et cravate, serait une sorte de déradicalisation. Illusion que cherchent à créer les dirigeants du FN, quand ils parlent de dédiabolisation.

La déception de Bastien est perceptible dans ses propos comme dans ses postures quand il découvre, à l'approche d'une échéance électorale, que les responsables locaux du groupe sont très loin des « idéaux » qu'ils affichent pour la galerie quand le moment de toucher dividendes et prébendes est venu. Bastien va-t-il ouvrir les yeux ? Il est trop tard sans doute ; la magie du verbe, des drapeaux et oriflammes, des incantations et des vociférations de meeting balayent ses doutes. La magie des meetings de Nuremberg, version française.

Bastien suivra Philippot lors de son éviction, Philippot qui avait posé sa main un jour sur son épaule. Bastien a trouvé un nouveau mentor en qui placer ses espoirs. Il peut poursuivre sa longue quête de reconnaissance et d'un peu de respectabilité. Son attente n'est pas différente de celle qu'expriment des pans entiers de la société composés de ceux qui se sentent trahis, humiliés et abandonnés par les partis politiques de l'échiquier démocratique et les gouvernants successifs y compris de gauche, surtout de gauche.

La radicalisation politique du jeune homme en a fait un petit soldat dont le pire est peut-être encore à craindre. La déradicalisation, que certains se plaisent à évoquer pour d'autres extrémistes, n'est pas encore à l'ordre du jour car nous sommes en présence d'une pollution de l'esprit sur fond de déclassement social et de rancoeur inextinguible, que des manipulateurs professionnels entretiennent.

Une critique du film parue dans la presse voulait voir en Bastien un petit gars sympathique, émouvant même. Effet de la dédiabolisation ou naïveté déconcertante quand nous avons besoin de nous rassurer nous-mêmes ? Bastien n'est ni un monstre, ni une curiosité, il est monsieur Tout le monde dans un monde qu'il ne maîtrise pas. Un monsieur Tout le monde qui ne manque pas de courage quand il accepte de s'exposer et d'affronter par avance la publicité à laquelle le destinera le documentaire. Sa quête est légitime et il a quelques chose d'effectivement pathétique, quand il s'interroge à haute voix devant la caméra en essayant de deviner ce que sa participation au film pourrait lui apporter dans l'avenir. Cependant, Bastien a rejoint le camp de ceux qui ne sont pas les amis de la démocratie.

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