L'ALLIGATOR ET LE NAVIGATEUR DANS UN ATELIER D'ECRITURE

Depuis ce jour-là, il y a quelque part en France ou ailleurs une jeune fille qui s'appelle Kerguelen.

Un marin participait à une course à la voile qui se court tous les quatre ans autour du monde. La plus prestigieuse et la plus éprouvante des courses, celle qui part des Sables-d'Olonne pour n'y revenir que de longues semaines après : la Vendée-Globe A plusieurs reprises, j'avais choisi de suivre les péripéties de cette course avec mes élèves de cours moyen et je m'en suis toujours réjoui au vu de l'intérêt que cette activité suscitait de la part d'enfants scolarisés dans une zone d'éducation prioritaire.

Invariablement, quelques temps avant le départ de la course, je racontais aux enfants la même histoire, dont je n'ai jamais pu vérifier l'authenticité, mais que je trouvais très belle. Cette histoire avait à mes yeux plusieurs mérites, celui d'être un déclencheur de l'intérêt des enfants, celui de rassembler les premiers éléments pour suivre les péripéties d'une compétition hors du commun, mais surtout celui de développer sans en avoir l'air des compétences en narration orale et écrite.

Dans mon histoire, un des participants laissait à quai sa compagne en attente d'un enfant qui devait venir au monde pendant la course. La future maman restait donc toute seule ; le jeune père était tout aussi seul, mais de surcroît dans le froid au milieu des vagues hautes de plusieurs mètres. Vous imaginez sans mal les commentaires des enfants, surtout des petites filles d'ailleurs, les garçons s'identifiant spontanément au grand mâle bondissant du génois à la grand voile, du winch à la table à carte et qui n'avait peur de rien. Heureusement qu'il y avait la vacation radio quotidienne, ces quelques minutes pour entretenir l'affection et prendre verbalement soin l'un de l'autre. VACATION RADIO QUOTIDIENNE...

Puis vint le fameux jour et son heureux évènement, un peu plus tôt que prévu. Ce jour-là, la vacation radio est différente de celles des autres jours, le navigateur a la paternité joyeuse et sa compagne est aux anges. Elle l'interroge sur les évènements du jour, il lui parle des creux de trois mètres, des bourrasques à décorner un bœuf et à démâter un monocoque. Il fait le point géographique avec elle et il lui dit naviguer au large des îles Kerguelen. NAVIGUER AU LARGE DE...

A la vacation du lendemain, le jeune père apprend que sa compagne a décidé que l'enfant sera prénommée Kerguelen, du nom du navigateur qui a donné son nom à cet archipel des mers australes. Désormais, un nouveau sujet de conversation vole dans les airs lors des vacations et le navigateur a une raison supplémentaire d'arriver à bon port sans encombres. Depuis ce jour-là, il y a quelque part en France ou ailleurs une jeune fille qui s'appelle Kerguelen.

Une fois l'histoire racontée et après quelques avis échangés, nous avons vaqué à d'autres occupations, mais dès le lendemain, à la demande générale, j'ai raconté l'histoire une seconde fois, omettant certains détails et brodant sans doute autour d'autres. Dès lors, elle n'a plus été mon histoire mais elle est devenue peu à peu la nôtre. Il a fallu tantôt rétablir des faits omis ou corriger les variations introduites, tantôt préciser certains autres ; l'ambiance de la course s'est installée très vite. Nous avons ensuite conjugué nos efforts pour couvrir le tableau noir de substantifs, de verbes et d'expressions. Dans le désordre le plus complet.

Vacation radio, naviguer au large de, un navigateur, un archipel, faire le point géographique, le winch, la météorologie, le mât, un creux de deux mètres, une table à carte, arriver à bon port, une bourrasque à décorner un bœuf, la grand voile, le quart, démâter...La matière était là, il ne restait plus qu'à l'organiser. La première étape consistait à tour de rôle à restituer oralement l'histoire, à soumettre sa version à l'écoute et à la critique des autres pour enrichir, préciser, rectifier la narration. L'étape suivante devant être une traduction par l'écriture.

Qui veut se lancer en premier ? Un moment de silence, puis un petit doigt à gauche se lève. Johanna se met debout, réfléchit un court instant, prend son souffle et se lance.

« Il était une fois, une petite fille qui s'appelait Kerguelen. Elle était très jolie et elle aimait beaucoup son papa et sa maman qui habitaient sur une île où il y avait beaucoup de vent et où il pleuvait souvent. Kerguelen voulait leur rendre visite et a pris un beau voilier pour faire le voyage qui a duré très longtemps. Elle avait très peur car il y avait beaucoup de requins autour d'elle. Heureusement que sa maman lui parlait de temps en temps à la radio, ainsi elle avait un peu moins peur. Un matin, un alligator avait sorti sa gueule hérissée de dents très pointues de l'eau et avait essayé de l'attraper pour la croquer. Elle a pris une rame et lui a tapé sur la tête jusqu'à ce qu'il s'enfuie. Kerguelen était très contente....(un grand silence, pendant que les yeux de Johana fouillait le tableau), car le lendemain elle est arrivée dans un bon port qui n'était pas encombré de choses qui traînaient. Sa maman l'a prise dans ses bras et son papa lui a souri. Elle aussi leur a souri. »

Je ne garantis pas totalement la fidélité totale des propos rapportés, mais j'en respecte l'esprit. Johanna a fait du navigateur un alligator et son imagination a fait le reste. Pendant qu'elle partageait avec nous sa version de l'histoire avec une authentique conviction, ses camarades étaient bouche bée. D'un geste discret, j'ai fait taire ceux qui voulaient l'interrompre et Johanna a ainsi pu aller au bout de ce qu'elle voulait dire.

Nous nous sommes accordés ensuite pour dire que c'était une autre histoire que Johanna venait de nous raconter et que désormais nous en avions deux à écrire. Johanna s'occupa de la sienne et les autres se sont attaqués à celle qui avait trait à la Vendée Globe. J'ai regardé Johanna écrire consciencieusement avec autant de conviction que quand elle avait raconté son histoire de Kerguelen. Son attention toujours un peu flottante s'était emparée d'un mot, l'avait déformé puis son imagination avait fait le reste.

 

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