GAGARINE de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh

Youri anime la résistance à la démolition de sa cité, de son village, tout en nourrissant ses rêves d'être cosmonaute. Il trouve quelques joyeux associés dans sa double entreprise dont Diana/Lyna Khoudri, une autre villageoise, aussi tanj que lui est renoi , Houssam rebeu et Dali gaulois.

En 1961, le pilote Youri Gagarine est le premier être humain à voler en orbite autour de la terre à 250 km d'altitude pendant 108 minutes, et surtout à en être revenu vivant et en bonne santé. Dès lors, le russe soviétique Gagarine devient une icône mondialement connue et la municipalité communiste d'Ivry-sur-Seine donnera son nom à une résidence sociale des HLM. En 1963, à l'occasion d'une tournée triomphale dans les villes de la ceinture rouge parisienne, Gagarine viendra inaugurer la cité qui porte son nom.

Les immeubles collectifs de la cité Gagarine étaient à partir des années 2000 voués à la démolition pour leur vétusté, mais également parce qu'ils ne correspondaient plus aux normes de l'immobilier et parce que toute rénovation paraissait aléatoire. Construits dans l'urgence des années 60 quand il fallut fournir le logement aux familles venues en Ile-de-France pendant les « trente glorieuses » et leur forte croissance économique, les immeubles ont mal vieilli et ont été peu à peu désertés par leur population d'origine au profit d'une population ouvrière immigrée moins exigeante.

Avec Gagarine, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh restituent une partie de l'histoire de cette cité de banlieue et de ses habitants. Si le cadre de vie pèse de tout son poids sur les comportements, rien n'a pu cependant empêcher que des liens puissants se tissent entre les différentes populations de ce quartier habité par des gens aux revenus modestes, parfois au bord de l'indigence. Une fois la destruction des barres d'immeubles programmée, débute un programme de relogement. Au fur et à mesure de l'avancement de la désertification des lieux, les appartements sont désaffectés et rendus inhabitables pour éviter les squats.

Pendant longtemps, nous aimions évoquer les communautés villageoises faites de solidarités, de fraternités, de rivalités également, comme un temps béni par opposition à la vie désincarnée, atomisée, individualisée à l'extrême de la ville. Plus tard, c'est cette même communauté de vie requalifiée un peu trop rapidement en communautarisme qui sera dans le collimateur des détracteurs des banlieues. Communauté d'habitants, communautarisme, sans trop se préoccuper des similitudes et des différences entre les deux. Les cités Gagarine n'échappent en rien à tout cela, autant pour le pire que pour le meilleur.

Youri/Alséni Bathily est un enfant de la Cité Gagarine. Il anime la résistance à la démolition de sa cité, de son village, tout en nourrissant son rêve d'être cosmonaute. Il trouve quelques joyeux associés dans sa double entreprise dont Diana/Lyna Khoudri, une autre villageoise, aussi tanj que lui est renoi, Houssam rebeu et Dali gaulois. La récupération de câbles, d'ampoules, de boîtiers électriques divers dans la grotte du ferrailleur-récupérateur de tout ce qui peut l'être au fur et à mesure de l'avancée des désaffections, a bon train. Les couloirs du dernier immeuble encore habité retrouvent un éclairage, un ascenseur décolle comme une fusée avec quelques étincelles électriques en prime.

Parallèlement à cette entreprise de réhabilitation sauvage, Youri, au prénom prédestiné, aménage son antre qui tient autant de la capsule spatiale que d'une station MIR. Un casque intégral de motard complète avantageusement un scaphandre spatial improbable et une serre, totalement hors sol,  sert de champ de culture, non pas de chanvre indien, mais de tomates, de courgettes et de salades. Il ne faut pas penser qu'à rêver, il faut également songer à nourrir son cosmonaute.

Fanny Liatard et Jérémy Trouilh ont fait appel à plusieurs jeunes comédiens professionnels mais ce sont les anciens habitants de la cité Gagarine qui sont venus au rendez-vous final pour voir leur cité imploser. Scène superbe, joyeuse et émouvante, quand le dynamiteur appuie sur le bouton de la mise à feu, l'immeuble se met à clignoter comme un sapin de Noël ou un vaisseau spatial pendant le décollage et le seul vrombissement que nous entendons est celui des rétrofusées de l'immeuble qui s'élance vers le cosmos sous le regard plein d'étoiles de ses anciens habitants.

Cinéma, cinéma que je t'aime ! Lyna Khoudry, après ton Papicha et maintenant ton Gagarine, reviens nous vite avec ton grand sourire solaire et ta pêche des grands jours.

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