BROOKLYN AFFAIRS de Edward Norton

Je serai bien resté une heure de plus, assis sur un des escaliers devant une entrée à Brooklyn ou à Harlem, à bavarder avec Essrog en écoutant la nuit new yorkaise sur fond de trompettes qui rient et qui pleurent.

 

New York, dans les années 50. Spéculation immobilière, expropriations, pressions de toutes sortes pour évincer, rejeter vers des périphéries toujours plus lointaines les populations les plus modestes, c'est un phénomène récurrent dans les métropoles du monde entier. Depuis Main basse sur la ville de Francesco Rosi, le rôle des rapaces de l'urbanisme et de l'immobilier a été maintes fois traité. Brooklyn affairs de Edward Norton s'inscrit dans cette veine. Comme le film de Rosi à Naples, il dévoile le processus d'accaparement dans un quartier de Brooklyn, cet arrondissement de New-York qui avec le Queens accueillait les vagues successives d' immigrés en provenance d'Europe de l'Ouest puis d'Europe de l'Est.

Le film ne fait pas l'impasse sur les accointances de la politique et des affaires et montre une idéologie et les méthodes qui en découlent aux Etats-Unis. Gagner de l'argent, le plus d'argent possible n'est plus honteux, de même que les fins justifient les moyens employés. Un projet d'avenir en urbanisme qui même s'il est incompris aujourd'hui vaudra absolution demain et la promesse d'enrichissement de tous ses habitants sont l'alpha et l'oméga de toute entreprise.

Dans Main basse sur la ville, c'est la férocité d'un affairisme souvent criminel qui est vouée aux gémonies, dans Brooklyn affairs, c'est l'entrepreneuriat conquérant qui est porté en triomphe, en apparence du moins. Etrangement, l'arrière-plan du film n'est pas sans rappeler celui de La porte du paradis de Mickael Cimino. Une première génération d'immigrants bien établis circonvient des arrivants plus récents. Hier l'enjeu était d'accaparer la terre, aujourd'hui il est de contrôler et de régenter l'espace urbain.

Lionel Essrog est un détective privé qui cherche à élucider les causes du meurtre de son ami Frank Minna. Méthodiquement, s'appuyant sur des indices aussi rares que difficiles à décrypter, il mêne son enquête et remonte jusqu'à Moses Rand, responsable du meurtre. Ceci pour l'aspect enquête policière, qui sans être négligeable, loin s'en faut, est le prétexte d'une traversée de NewYork dont le symbolique pont est toujours en toile de fond. De Brooklyn à Manhattan en passant par Harlem, Des taudis de Brooklyn, aux quartiers huppés de Manhattan en s'attardant longuement dans les clubs de jazz de Harlem.

J'ai aimé Brooklyn affairs. J'ai aimé sa force... immersive. Brooklyn n'est pas seulement le cadre, le décor urbain d'une enquête policière. Ses immeubles auxquels on accède par un escalier en façade sont filmés avec tant de soin que nous avons presque envie de nous asseoir quelques instant sur ses marches. Ces « brownstone », du nom du grès rouge sombre avec lequel ils sont construits, sont à la fois l'objet de la convoitise du promoteur et l'identité d'une population de nouveaux américains.

Force immersive encore, la bande son du film. Elle prend naissance dans une cave de jazz de Harlem quand Norton filme longuement, avec une caméra tendre et attentive, des musiciens, puis laisse leur musique irriguer tout le film. Je comprends alors mieux les 2 h 24 minutes que dure le film. Il faut toujours donner du temps à la caméra quand elle prend la parole, à bon escient. La caméra de Norton n'est pas bavarde, elle est précise et ses mots sont clairs.

Edward Norton interprète Lionel Essrog, le personnage principal. Essrog a une particularité, il souffre d'un trouble neurologique peu banal : le syndrome de la Tourette. Dans son cas, il est agité de tics moteurs mais surtout vocaux. Il parle malgré lui, mêlant répétitions et grossièretés. Ce qui est aussi difficile pour celui qui en affecté que pour l'entourage ou l'interlocuteur quand c'est dans la vraie vie, ne l'est pas moins sur l'écran. Norton était curieux de ce mal singulier et a voulu le faire incarner par Essrog donc trouver en lui-même une compréhension du mal et ses combinaisons.

Les réactions intempestives de l'enquêteur m'ont indisposé pendant le premier quart d'heure du film comme m'indisposeraient sans doute celles d'un interlocuteur réel souffrant de ce mal. Puis je suis devenu, sans m'en rendre compte, un accompagnant de Lionel Essrog. En quelque sorte une nouvelle immersion.

Je disais que le film durait plus de 2h. Je serai bien resté une heure de plus, assis sur un des escaliers devant une entrée à Brooklyn ou à Harlem, à bavarder avec Essrog en écoutant la nuit new yorkaise sur fond de trompettes qui rient et qui pleurent.

 

 

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