CHRONIQUES FERMIERES-CHERE PAULINE

Les vaches aimeraient regarder passer les trains. Comment font-elles pendant les jours de grève de la SNCF ? Les cheminots doivent prendre conscience qu'ils sont la cause de l'ennui de nos vaches. Elles sont en quelque sorte des victimes innocentes et collatérales de la grève.

 

« Pauline » était une vache laitière. Elle n'était pas la compagne d'attelage de la délicieuse « Coquette ». Elles ne se connaissaient pas, tout au plus ont-elles dû s'entrevoir parfois en voisines de pâturage. Quant à Coquette, elle avait une pâture réservée depuis que mon grand père avait noté qu'elle aimait à se rouler à terre. Les bouses que les vaches semaient au gré de leur fantaisie mais surtout de leurs envies étaient autant d'obstacles aux galipettes de la jument. « Pauline » avait d'autres qualités que celle d'offrir son lait, un lait de grande qualité d'ailleurs. Elle était une vache de trait et sa progéniture semblait hériter des qualités et des défauts de la mère sans que nous soyons en mesure de déterminer ce qui relevait de l'inné et de l'acquis concernant sa nombreuse descendance.

Pendant très longtemps, j'ai cru qu'elle aimait le chewing gum qu'elle mâchait consciencieusement l'après-midi, allongée à l'ombre d'un pommier. Ma précoce curiosité ne m'avait jamais poussé à m'interroger comment elle se le procurait.

C'est l'école de la république qui éclaira ma lanterne en me faisant découvrir que la vache était un ruminant et qu' elle aurait quatre estomacs ! J'imaginais sans mal la goinfre qu'elle était avec tant d'estomacs. Elle se bâfrait d'herbes tendres pendant des heures sans mastication, les avalant et les empilant pour les régurgiter plus tard et se donner alors le temps de les remâcher. Je comprenais pour quelle raison elle broutait pendant des heures : avec quatre estomacs même compartimentés, il y avait de la place ! Je fis l'impasse également sur la difficile question de la gestion du va-et-vient de l'herbe montante et de l'herbe descendante. Ce n'est que plus tard que j'appréhendai plus clairement l'anatomie de l'estomac de la vache et que se clarifièrent dans mon esprit les subtilités de la digestion des ruminants.

Pauline était un amour de vache. Son œil bovin brillait d'une malice incroyable où se mêlaient lueurs d'intelligence et tendresse infinie. Elle aimait exprimer cette tendresse avec sa langue rappeuse, léchant affectueusement, pêle-mêle, un bras nu ou un vêtement. De là lui est peut-être venue une étrange habitude. Quand elle passait à proximité d'un fil à linge sur lequel séchaient serviettes, torchons ou T shirts, elle attrapait un textile, le transportait un instant puis l'abandonnait plus loin. Elle ne nous donna jamais d'explications, plusieurs vachologues consultés y perdirent même leur latin. La seule véritable friandise que je lui connaissais, c'était la pierre à sel que nous suspendions à un arbre à hauteur de langue. Au fil des semaines, cette pierre très dure pourtant prenait les formes les plus artistiques sculptée par une langue très rapeuse.

A cette occasion, je reviens sur l'arbre. Je brossais plus haut un portrait de vache allongée à l'ombre d'un pommier pour mâcher son chewing gum en menant longue réflexion sur sa vie et sur celle des bovins en général. Dans un pâturage pour bovins qui se respecte il n'y a pas de pommier, et si d'aventure il en avait existé un, il aurait immédiatement été abattu. Les vaches sont friandes de pommes mais elles ne les mâchent pas. Elles ont tendance à les avaler toute entière remettant à plus tard la mastication consciencieuse comme pour les herbes. Le résultat est prévisible : pomme bloquée et obstruant l'oesophage, suffocation garantie et gros soucis ! Exit donc la magnifique et bucolique image de la vache et de son pommier et tant pis pour la publicité pour le camembert et le calva normand.

J'en reviens à nos...moutons. Le prénom «Pauline» lui avait été attribué par mon père, ce qui a toujours laissé perplexe ma mère. Elle avait beau chercher, ruser dans les conversations pour tenter d'identifier une Pauline dans sa vie antérieure. Rien n'y fit ! Pauline était un secret apparemment bien enfoui et mon père est resté muet comme une carpe à son sujet. Aujourd'hui, je suis convaincu qu'il y avait quelque chose de fortuit dans le choix de ce prénom, tout au plus une belle sonorité qui lui avait plu. Rien à voir, y compris à contrario, avec le nom que notre voisin avait attribué à un authentique bœuf baptisé « Pompidou » car il n'appréciait pas sa politique ce qui était très désobligeant pour un bovidé qui n'a jamais démérité.

Le lait de Pauline avait un taux de matières grasses plus qu'honorable ce qui le valorisait d'autant. Le glacier du village le préemptait régulièrement pour en faire un des ingrédients de ses délicieuses glaces. Ses quatre pis étaient généreux et son lait abondant. C'est avec elle que je me suis initié à la traite qui, depuis que j'avais vu « La vache et le prisonnier » avec la célèbre Marguerite, m'était apparue comme un savoir-faire fondamental pour survivre en cas de cataclysme ou de guerre. Je notais au passage que sa traite était d'autant plus facile qu'elle reconnaissait mes mains de plus en plus expertes.

En ces temps anciens, le tracteur commençait à se répandre mais les attelages animaliers restaient toujours d'actualité: deux chevaux pour les paysans les plus aisés, un cheval et une vache ou un bœuf pour les agriculteurs plus modestes, deux bœufs sous le joug pour les traditionalistes et deux vaches pour les originaux et inclassables. Mon père faisait partie de la dernière catégorie. L'agriculture était pour lui un passe-temps, un loisir dont il ne vivait pas. Pas question donc de s'endetter pour l'achat d'un tracteur qui l'aurait empêcher de prendre son plaisir à la fréquentation de Pauline. Pauline était la Coquette de mon père, elle était la guide de l'attelage auquel était adjoint une autre vache qui ne m'a laissé aucun souvenir particulier. Mon père et Pauline faisait la paire et entretenaient une relation quasi exclusive. A sa vue, elle accourait du fond du pâturage en une véritable cavalcade, clouant sur place « Jean Jacques » qui prenait tout son temps. « Jean Jacques » était le nom de baptême de l'autre vache, celle qui ne marqua jamais les esprits et dont le secret du nom restera plus enfoui encore.

La descendance de Pauline fut nombreuse et les géniteurs de sa progéniture divers et multiples au gré de la disponibilité des taureaux et de l'évolution de leurs réputations. Ses vêlages étaient des évènements attendus et fêtés. La vente du jeune veau, dit veau de lait car nourri sous la mère, quelques mois plus tard était pour moi un déchirement. Son regard rond et son petit mufle humide qu'il aimait enfouir dans le creux d'un bras en faisait presque un petit chat, le ronronnement en moins. Pauline était réglée comme du papier à musique. Durée de la gestation 40 semaines donc 280 jours ou sensiblement 9 mois, congé pré-natal 10 semaines et congé post-natal de 2 semaines. Mon père avait inventé le congé pré-natal et post-natal pour bovidé d'attelage. En clair, Pauline n'était plus sollicitée en attelage 8 semaines avant le vêlage et se reposait 15 jours avec reprise d'activité progressive. Il fallait donc impérativement « calculer son coup » pour que Pauline soit fraîche et dispose pendant la période des travaux agricoles où elle était le plus utile. Bien sûr les vaches de luxe, dispensées de tout travail, pouvaient se permettre de procréer comme bon il semblait à leurs maîtres et se prélasser le reste du temps à mâcher du chewing gum.

Pauline était la Coquette de mon père, disais-je. Cette similitude de relation avec un animal qu'on ne peut pas faire sauter facilement sur ses genoux m'interpelait et m'interpelle toujours. Pourtant aucune prédisposition familiale relevant d'une transmission par la génétique, mon père n'était que le gendre de mon grand père et il y avait même entre eux une certaine distanciation. Une forme de mimétisme peut-être. Mon père appréciait Fernandel et « La vache et le prisonnier » était assurément son film préféré. Il l'avait vu et revu de multiples fois et il riait à chaque fois comme si c'était la première fois qu'il le voyait. Il faut croire que la vache occupe une place à part dans notre imaginaire puisque récemment Mohamed Hamidi choisit de mettre en scène une Jacqueline, vache algérienne se rendant à pied du Maghreb à Paris pour rejoindre le Salon de l'agriculture.

Le cinéma, toujours et encore. Marguerite, Jacqueline, Ulysse...Coquette, Pauline, Pompidou et Jean Jacques. Laissons-les peupler nos imaginaires et nous faire sourire silencieusement.

 

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