GLORIA MUNDI de Robert Guédiguian

La fracture sociale désigne le fossé qui sépare la frange socialement intégrée de nos concitoyens d'une autre composée par les exclus et les précaires. Il y a les premiers et les seconds.

La fracture sociale désigne le fossé qui sépare la frange socialement intégrée de nos concitoyens d'une autre composée par les exclus et les précaires. Le marxisme simplifie en parlant d'une classe sociale propriétaire des moyens de production et en tirant des ressources généralement abondantes et une autre condamnée à vendre sa force de travail le plus chèrement possible. Il y a les premiers et les seconds.

Guédiguian filme depuis toujours les seconds, avec amitié et tendresse sans stigmatisation. Il montre la vie à hauteur humaine, il ne nous invite pas à nous identifier, à prendre partie, il nous invite simplement à regarder et à voir, à écouter et à entendre. Après Rosie Davies de Paddy Breatnach à Dublin en Irlande, après Sorry we missed you de Ken Loach à Newcastle au Royaume-Uni, Gloria mundi de Robert Guédiguian à Marseille en France.

Les trois réalisateurs ne nous invitent pas à voir et à entendre pour mieux... déferler, c'est une invitation adressée aux premiers, une ultime interpellation pour le cas où l'information ne leur serait pas parvenue. Une invitation adressée sans vociférations, ni menaces, mais avec fermeté. Une invitation qui n'autorise pas à dire demain qu'on ne savait pas et à invoquer l'humaine erreur puis à proposer de ne plus en parler puisque que désormais on sait.

Ce n'est pas encore un Guédiguian, toujours à Marseille, avec ses inévitables comédiens fétiches Daroussin, Ascaride et Meylan, nous racontant les mêmes hauts et bas des gens de peu.

Gloria est une petite fille. Nous assistons à sa naissance dans l'éclat de la lumière, sur une musique lyrique de Jean Sébastien Bach. La famille est rassemblée autour de la jeune maman et du nouveau-né. Il ne manque que Daniel, le grand-père du bébé ; il sortira bientôt de la prison de Rennes où il purge une longue peine. Sylvie, son ex-femme l'a prévenu que leur fille Mathilda a mis au monde une petite Gloria.

Daniel fera la connaissance du bébé et en même temps de la famille recomposée de sa propre fille. Une famille de petites gens qui gagnent leur vie à la sueur de leur front. Sylvie/Ariane Ascaride travaille dans une société de nettoyage et je ne peux m'empêcher de penser à la magnifique enquête de Florence Aubenas en immersion dans une entreprise de même nature assurant la propreté sur les ferries d'Ouistreham. Richard/Jean-Pierre Darroussin conduit un autobus des transports publics de la ville. Leur fille Mathilda/Anaïs Demoustier travaille comme vendeuse intermittente dans l'habillement féminin et son mari Nicolas/Robinson Stévenin est un chauffeur de limousine uberisé. Aurore/Lola Naymark est la demie sœur de Mathilda, elle et son mari Bruno/ Grégoire Leprince-Ringuet sont à la tête d'un commerce d'achat/revente florissant qui vit sur le dos des plus pauvres se séparant pour quelques euros d'objets de la vie quotidienne.

Nous sommes loin de l'Estaque, de ses amitiés et des belles prises de bec pour faire avancer la vie ; nous sommes désormais dans un Marseille impersonnel, de béton et de verre, avec ses regards froids, ses mots cruels et ses cœurs endurcis. Quand le fragile équilibre de la vie se rompt, c'est la descente aux enfers qui commence et aucune main secourable ne se tend. Ce sont les duretés de la vie, le repli sur soi et les solidarités même familiales qui se délitent que Guédiguian nous montre, sans pudeur, dans toute leur crudité. Ceux qui ne voyaient en lui qu'une réincarnation réjouissante de Marcel Pagnol risquent de se réveiller avec une gueule de bois.

Sic transit gloria mundi. Ainsi passe la gloire du monde. Gloria ne doit pas avoir la même vie que sa mère. Elle doit vivre entourée de ses parents, pour être dans le monde radieux et baigné de lumière comme au jour de sa venue au monde. Elle doit connaître la promesse de faire de grandes études, docteur peut-être, car un docteur ne connaîtra ni la misère, ni le chômage. Son avenir n'est-il pas déjà inscrit dans son prénom ? Pour que ce vœu se réalise Daniel choisira de retourner en prison en faisant cadeau de sa liberté à la petite fille.

Que Guédiguian, ses commères et ses compères continuent d'être et de faire. Nous serons modestement à leurs côtés : en allant voir leurs films.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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