SE TORCHER LE CUL

Pourquoi y a-t-il des achats massifs de papier toilette?

Pour ménager vos prudes oreilles, j'ai cherché un instant un titre plus poétique pour cette chronique, puis j'ai tenté la périphrase délicate mais suffisamment explicite. En vain. A la réflexion, je me suis dis qu'on gagne souvent à aller droit au but sans tourner autour du... pot.

L'être humain est le seul animal qui salit son anus et ses alentours, quand il satisfait à un de ses besoins vitaux. J'ai observé le cheval, la vache, le chien, le chat, le poisson rouge et le canari. J'aurais volontiers observé un gorille ou un ouistiti mais je n'en connais pas, je n'ai rencontré ni hippopotame, ni rhinocéros et je n'ai pas osé m'approcher de trop près du tigre car il me fait face dès que je m'approche, quant au kangourou il saute trop haut et trop loin pour que je me fasse une idée précise. Jusqu'à preuve du contraire, je me tiendrai donc à ma première constatation, mais je suis tout disposé à la nuancer au vu des faits que vous-mêmes auriez observés et qu'il vous plaira de porter à ma connaissance.

Qui dit souillure, ni nettoyage et nous entrons dès lors dans un étrange voyage dans le temps. Il s'agit de faire un inventaire le plus complet possible des méthodes en usage pour rendre un anus présentable.

Les virgules sur les murs ou sur les portes des toilettes publiques et même de certains établissements laissent supposer que certaines survivances archaïques perdurent. Rien de plus agile qu'un doigt recourbé et vaillant pour prouver son autosuffisance. A Versailles, les petits marquis, les nobliaux et les hobereaux montés à la cour déféquaient à la sauvette derrière les tentures qui masquaient les fenêtres la nuit, puis se torchaient dans les rideaux. Le jour, ils hantaient les bosquets et les buis du jardin qui agrémentaient les extérieurs, ce qui selon certains jardiniers expliqueraient les parterres aux floraisons généreuses des lieux.

« Trois pierres peuvent suffire pour se torcher le cul si elles sont raboteuses. Polies, il en faut quatre.» Aristophane fait cette recommandation dans une de ses satires sociales dès le Ve siècle av. J.-C. Le plus souvent un pan de vêtement peut servir, surtout quand le passant n'avait pas de caillou plat à portée de main. Les plus délicats, qui étaient parfois aussi les plus fortunés, utilisaient volontiers un poireau. Ils les achetaient par botte, mais il n'est pas précisé ce qu'ils en faisaient après usage. Homère nous raconte que Nausicaa a demandé son char et ses chevaux à son père pour aller laver les chemises de ses frères car ils « ne peuvent briller aux assemblées avec des chemises merdeuses ».

Le poète Catule qui est né en Gaule mais a vécu très longtemps à Rome nous rapporte que si la plèbe usait du caillou raboteux, les patriciens étaient plus raffinés et usaient de serviettes de tissu, parfois même parfumées. Quelques siècles plus tard, apparaît le bâton en bois, légèrement courbé , écorcé et débarrassé de ses noeuds. Les finitions du nettoyage se font avec du foin, des touffes d'herbes, de la poudre d'argile ou du sable fin dans les régions côtières. Contrairement à ce qu'on pourrait penser « le bâton de merde » ne se refilait pas mais se nettoyait à l'eau et pouvait donc resservir. Il serait même transmis de père en fils dans certaines civilisations.

Pendant très longtemps le papier était une denrée précieuse, réservée à la calligraphie et à l'écriture. C'est donc le textile qui servira à s'essuyer le derrière. Un tissu de chanvre et de lin pour certains, le velours pour les plus raffinés. Si « péter dans la soie » pouvait à priori relever de la même tradition, il n'en est cependant rien. La métaphore fait plutôt allusion aux draps de soie dans lesquels dormiraient les plus fortunés. Nous ne pouvons cependant pas totalement exclure que l'un ou l'autre, dotés d'un anus particulièrement délicat ou plus excentriques que d'autres, ait pris goût à la soie pour se torcher.

Et puis. Et puis, entrons dans le vif du sujet. Le papier dit hygiénique plus connu comme le PQ, à ne pas confondre avec une papier ou un texte court. Le PQ se ferait rare car nos compatriotes en feraient des réserves comme leurs grand-pères ont fait des réserves de sucre, d'huile et même de savon pendant la crise de Suez.

Le PQ est bien pratique et remplace avantageusement le carré prédécoupé de papier journal qui était en usage dans le cabanon au fond du potager. Au XIX e siècle, un médecin a heurté la sensibilité du bourgeois quand il écrit : « La région de l’anus est souvent le siège d’irritations qu’on doit prévenir par un état de propreté rigoureux ». En Angleterre, la Faculté recommande que « le papier utilisé dans les latrines doit être toujours neuf ». Il n'était en effet pas rare qu'un morceau de journal ayant déjà servi soit réutilisé.

C'est en 1857 que Joseph Cayette a commencé à fabriquer du PQ en fondant la société Cayetty’s Medicated paper. Il n'imposera son produit sur le marché qu'après la seconde guerre mondiale et le PQ valut à son « inventeur » des testicules en or massif, ce qui n'est pas vraiment surprenant. En 1960, chaque Européen utilisait 0,50 kg de papier-toilette par an. Aujourd’hui, il en utiliserait 13 kg en moyenne. En moyenne.

 

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