REPONSE A LANCETRE

Dans un récent billet, je flingue à bout portant DIVORCE CLUB de Mickaël Youn. LANCETRE me pose cette cruelle question : « Mais pourquoi allez-voir cela ? ». En effet...

Pourquoi suis-je allé voir ce film ? Eh bien...parce que....et puis....mais également en raison de...En clair, parce que j'ai mes raisons et j'ajouterai que j'en ai de bonnes !

Tout d'abord, j'aime la fraîcheur et la pénombre des salles de cinéma quand le soleil tape, leur douce chaleur et le moelleux de leurs fauteuils quand il gèle à pierre fendre. J'aime aller de chez moi au cinéma puis revenir, aller d'un havre de paix à un autre, inlassablement. Je m'imagine bien passer de vie à trépas pendant la projection d'un film, mais je ne voudrais pas que celui ou celle qui découvre ma dépouille à l'heure de la fermeture en tire une conclusion hâtive quant à la qualité du film. Je veux bien mourir de rire ou de désespoir, mais je veux que justice soit rendue au film.

J'aime aller au cinéma à deux, éventuellement à trois, mais jamais en bande. J'aime la discussion qui s'ensuit surtout quand elle vire à la palabre. Rien n'incite plus à préciser sa pensée pour dire si on a aimé ou pas ce qu'on a vu et surtout les raisons qui sont les nôtres ; rien, sinon de se mettre devant une feuille blanche, un stylo à la main ou en face d'un écran avec les doigts qui courent sur le clavier. Moment de convivialité par excellence ou exercice redoutable, car si la parole se modifie ou s'envole, les écrits restent. Ces moments de bonheur, en privilégiant l'un ou l'autre selon les circonstances, peuvent se renouveler à l'infini car leur source n'est pas prête de se tarir. Pensez donc, 680 films inédits sur les écrans en 2018, à peu près autant en 2019, même si, selon que vous habitez la Lozère ou l'Ile-de-France, la disponibilité n'est pas la même.

Je ne lis jamais les critiques d'un film avant d'aller le voir ; je me fie à son auteur quand je le connais et que j'ai eu l'occasion d'apprécier ce qu'il fait. Je me fie également aux comédiens ou aux comédiennes qui s'y dévouent ; ceux que je suis du coin de l'oeil dans ce qu'ils entreprennent, même si je n'ignore pas qu'il y a des choses qui se commettent pour des raisons alimentaires. A l'occasion, je parie également sur les inconnus qui surgissent soudain de nulle part. La seule chose dont je m'enquiers, c'est du synopsis du film, éventuellement après qu'une bande-annonce m'ait mis la puce à l'oreille, sans toutefois me laisser abuser par l'adresse de certains qui font de quelques plans en bande-annonce un film entier ou qui résument leur piètre production par quelques répliques savamment mises en valeur dans cette bande-annonce.

Quand nous aimons le cinéma, mais surtout quand nous donnons suite à cet engouement et que nous n'y allons pas simplement pour tuer le temps ou encore mieux, attendre qu'il se passe, c'est que le cinéma nous apporte quelque chose, qu'en tout cas nous en attendons quelque chose. Et chacun de nous est unique en son genre même s'il ignore parfois ce qui fait ce qu'il faut bien appeler son bonheur. « Cela me distrait » disent les uns, « Cela m'instruit » osent d'autres. Moi, ce que j'aime dans le cinéma, c'est qu'on me raconte une histoire, belle ou horrible, vraie ou inventée de toutes pièces, peu m'importe.

Au fil des années, je me suis rendu compte que la télévision et mes DVD ne remplaceront jamais tout à fait la salle de cinéma et ce n'est pas pour une affaire d'écran plus ou moins grand, de crèmes glacées à l'entracte qui n'existe plus ou pour les abominables pop-corn dont je décorerais la moquette. J'aime être au cinéma car les autres y sont et parce que quand je vois un film, j'ai l'assurance, dans le meilleur des cas, d'être en compagnie d'une centaine de personnes que je vois, que j'entends et que je sens et de quelques milliers d'autres, même s'ils sont loin de moi. Non pas que je me sente seul, mais je veux voir ce que les autres voient et être rassuré parfois de savoir que d'autres regardent la même chose que moi.

Vous allez me dire que tout cela ne vous dit toujours pas pour quelle raison je suis allé voir Divorce club qui est un nanar infâme, vulgaire et grossier. Dans ce cas précis, j'ai lu le synopsis, j'ai regardé le casting et surtout relevé le nom du réalisateur. Youn est un touche à un peu tout ce qui se laisse tâter et accède à des financements qui lui permettent de produire les films les plus médiocres avec la connivence de comédiens qui seront un jour ou l'autre dans l'inconfortable situation de devoir baisser les yeux et de faire une grande déclaration de reniement de s'être un jour abaissés à si peu.

Autant je suis rassuré de savoir que d'autres que moi se déplacent pour voir un film, autant j'ai besoin de comprendre pour quelles raisons des individus comme Youn drainent un public important dans leur sillage semé d'immondices. Cela me paraît être une raison suffisante pour ne pas ignorer certains films et pour prendre la pleine mesure de l'entreprise d'abrutissement et de décervelage que ce genre d'individus entreprend avec la complicité passive des uns mais surtout l'attention soutenue de commanditaires, loin d'être financièrement, idéologiquement et politiquement désintéressés.

Mais, rassurez-vous, je ne cours pas systématiquement après le navet nauséabond pour me conforter ! L'amie qui m'a accompagné dans...mon entreprise m'a dit que la prochaine fois que je l'entraînerai dans une telle aventure, elle souhaite être prévenue afin de se munir d'une cagoule pour ne pas être reconnue. Réalisant ma mine particulièrement déconfite et devinant quelque chose qui s'apparentait à du désespoir dans mon regard d'habitude plutôt ébaudi à la sortie d'un film, elle a voulu me réconforter en me disant qu'au fond nous venions d'apporter notre soutien financier à l'exploitant de la salle, qui a bien souffert de ce trimestre de confinement et de la trop lente reprise qui suit. J'ai regretté de ne pas être allé regarder plusieurs fois d'autres films pour lui apporter notre soutien.

Puis je me suis dit qu'il fallait savoir vivre dangereusement, prendre des risques comme le disait Lino Ventura dans La Bonne Année, que c'est le prix à payer pour vivre peut-être un jour la divine surprise. Pourquoi suis-je allé voir ce film ? Je vous avais d'emblée dit que j'avais mes bonnes raisons, j'ai également en moi d'infinies ressources pour me raconter des histoires à moi-même.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.