CADAVRES EXQUIS de Francesco Rosi

Il n'est pas question de céder à des intimidations, encore moins à un sentiment de panique que d'autres tentent d'attiser. Cependant les manœuvres en cours dans les milieux militaires relayés par une presse qui s'est mise au service de la droite extrême, les appels à l'insurrection d'un cheval de retour dans la même presse doivent retenir toute notre attention et vigilance.

Cadavres exquis, de Francesco Rosi, date de 1976, quand l'Italie vivait ce qu'il est convenu d'appeler les Années de plomb (la vie politique était lourdement plombée par le terrorisme en Allemagne comme en Italie). Une période de l'histoire du pays, pendant laquelle il était secoué de grèves ponctuées d'actions parfois violentes ; une période pendant laquelle la gauche extrême, ou comme préféraient le dire nos voisins allemands, l'opposition extra-parlementaire était fortement structurée autour d'organisations puissantes comme Lotta Continua et Potere operaio.

Leur stratégie reposait alors sur le développement de grèves multiples dont la convergence devait irrémédiablement conduire à l'insurrection générale et à des petits matins qui chantent. Simultanément, le Parti Communiste Italien avait rompu avec ses propres rêves hérités de la révolution d'Octobre et se préparait à devenir un parti de gouvernement susceptible de former une coalition avec une Démocratie Chrétienne gangrénée par la mafia et au pouvoir depuis la seconde guerre mondiale.

Stratégie de la tension ponctuée d'attentats organisés par les Brigades Rouges et par des factions de la droite extrême, manipulatrices mais probablement elles-mêmes manipulées par les services secrets italiens et par la CIA, sur fond de guerre froide à son paroxysme. Le chaos recherché devait déboucher sur une aube lumineuse ou une restauration d'un ordre pas si nouveau que cela, les deux à la fois peut-être, successivement et alternativement.

Amerigo Rogas/Lino Ventura est un inspecteur de police appelé dans une petite ville pour enquêter sur un double meurtre de magistrats. Il s'attelle à la tâche avec les méthodes classiques de l'enquêteur chevronné en essayant d'établir les liens possibles entre les deux victimes. Très vite, il découvre qu'ils ont siégé à un moment donné dans la même formation judiciaire, l'un comme procureur de la République, l'autre comme assesseur d'un tribunal composé de trois magistrats. Rogas établit que trois hommes ont été condamnés sévèrement sur réquisition du procureur Varga/Charles Vanel par le tribunal présidé par le président Richès/Max von Sydow. Chacun des trois hommes pourrait avoir toutes les raisons de leur en vouloir.

L'enquête que mène l'inspecteur Rogas avance pas à pas sous le regard suspicieux du chef de la police interprété par un Tino Carraro plus inquiétant que jamais. Le pharmacien Cres, dont nous ne verrons jamais le visage, a de bonnes raisons de se venger et semble bien être le coupable le plus probable. Il a été pour cela jusqu'à organiser sa propre disparition. Les deux autres sont, pour l'un, dans une haine trop inextinguible pour passer à l'acte, pour l'autre, trop résigné à son destin.

Quand Amerigo Rogas commence à s'intéresser de près aux parcours des magistrats, à leur vie et même pour l'un d'eux à son compte en banque, son supérieur exprime sa contrariété en lançant : « Vous n'avez pas à vous intéresser et à enquêter sur les morts mais sur les vivants !». Il est évident que le dessaisissement de Rogas n'est plus très loin. Il obtient cependant l'autorisation de rencontrer le président Richès/ Max von Sydow pour le prévenir qu'un homme armé se promène dans la ville, armé d'un fusil avec une balle engagée dans le canon, balle qui lui est destinée.

Cette entrevue est un moment clé du film. Le moment ou Amerigo Rogas cesse son travail de policier pour devenir un témoin stoïque et muet d'une situation dans laquelle on assiste à des dysfonctionnements institutionnels en gestation, où les différents corps de l'Etat prennent leur autonomie et se mettent à leur compte pour favoriser l'émergence d'un...ordre nouveau.

Le contenu de l'entrevue entre le policier et le juge, entre Lino Ventura et Max von Sydow, est un morceau d'anthologie politique qui fait que Cadavres exquis de Francesco Rosi peut être considéré comme un temps fort du cinéma politique italien des années 70.

Il y a bien une convergence, une connivence et une complicité qui se mettent en place entre la police, l'armée de terre, de l'air et la marine, en concertation avec des hauts magistrats et sous le regard protecteur du pouvoir civil. Rogas représente un danger pour cette loge P2 qui ne dit pas son nom dans le film.

Revoir ce film aujourd'hui ne manque pas de nous interpeller à un moment où le pouvoir politique civil apparaît comme fragilisé par une succession d'évènements prévisibles ou imprévisibles, par les faiblesses d'une majorité présidentielle peu expérimentée et des coups de boutoirs d'une opposition multicolore. Il n'est pas question de céder à des intimidations, encore moins à un sentiment de panique que d'autres tentent d'attiser. Cependant les manœuvres en cours dans les milieux militaires, ou supposés tels, relayés par une presse qui s'est mise au service de la droite extrême, les appels à l'insurrection d'un cheval de retour dans la même presse doivent retenir toute notre attention et notre vigilance.





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