PREPARER L'AVENIR SANS L'INSULTER

Le moment n'est pas venu d'encourager les tripatouillages constitutionnels et les jeux de numérotation-dénumérotation de la République.

Manifester contre l'extrême-droite ?

Oui, bien sûr et pour deux raisons. D'abord montrer qu'il reste des hommes et des femmes qui non seulement ne partagent pas les idées nauséabondes et mortifères de cette engeance et ne s'en remettent ni à l'Evêché ni à un homme providentiel pour les contrecarrer. Ensuite parce que nous avons besoin de nous rassembler et de faire bloc face à eux et à leurs alliés, dont certains comme Ciotti, Retailleau, Wauquiez, Peltier et autres Aubert avancent de moins en moins masqués.

En espérant que ce n'est pas encore l'énergie du désespoir qui nous rassemble et nous fait descendre dans la rue pour conjurer le sort. C'est dans ce contexte, de plus en plus tendu, de plus en plus inquiétant qu'il faut inviter les incontinents verbaux qui ignorent ce dont ils parlent à se taire. Il est parfaitement insupportable d'entendre dire que nous vivrions déjà sous un régime dictatorial et que le président Macron en serait le grand instigateur. A crier au loup on finit par se tromper de bataille et surtout d'adversaire et ne plus faire une claire distinction entre un adversaire politique et un ennemi mortel. L'imbécilité politique c'est cela et il serait prudent que nous prenions l'habitude d'appeler un chat un chat, un chien un chien ; nous gagnerions en clarté et  nous ne  perdrions plus notre temps.

Il n'est pas trop tard pour mener bataille, mais elle ne se mènera pas uniquement en démonstrations derrière nos banderoles. Il est grand temps de réinvestir  le champ de bataille des idées et de contrer pied à pied les pseudos-argumentaires  de la droite extrême. Force est de constater que bien du retard a été pris et  bien des accommodements sont acceptés par certains.

Il y a quelques années, je me suis rendu dans un hypermarché Cora entouré de sa galerie marchande. Des milliers de personnes fréquentent ces lieux chaque semaine. Dans l'entrée unique de l'hyper, au vu de tous, et sans qu'aucun client ne puisse y échapper, un énorme présentoir vertical fonctionnant comme une affiche, avec une vingtaine d'exemplaires d'un même livre : Destin français de l'innommable Zemmour. L'installation est restée en place pendant plus d'une semaine. J'ignore combien de ventes cette gracieuse publicité a pu générer dans le rayon librairie du magasin, mais une chose est certaine, des milliers de passants ont vu le livre avec son titre et le nom de son auteur et quand quelques temps après, par le hasard du "pitonnage" devant leur téléviseur, ils sont tombés sur une émission en traitant, il est probable que leur attention a été retenue car le message subliminal était sans doute passé.

Dans le kiosque Relay de la gare voisine, la revue Eléments, véritable distillat de la droite extrême, est exposée sur un présentoir auquel personne ne peut échapper. Devant mes protestations, la jeune femme qui tient le kiosque me fait comprendre que je ne suis pas le premier à protester mais qu'elle ne peut rien y faire car les ordres qu'elle reçoit sont très précis sur ce point.

Ni le livre, ni la revue ne sont interdits et leurs auteurs, de même que  l'éditeur, n'ont enfreint aucune loi et peuvent par conséquent offrir  leur prose à qui veut bien l'acheter. Cela relève non seulement de la liberté d'édition de la presse mais plus généralement de la liberté d'expression. Toutes des  libertés que nous sommes prêts à défendre bec et ongle. Ce n'est donc pas sur le terrain de l'interdiction, de la récrimination et de la censure que la bataille se mène. Cependant force est de constater que la pensée nauséabonde trouve d'étranges...Relay, des complicités et des connivences qui expliquent sans doute pour une part la lente instillation du pire dans les esprits.

Alors ne nous trompons pas de batailles et encore moins sur les principes qui doivent les fonder. Emmanuel Macron peut être désigné comme un adversaire politique par certains, mais l'ennemi politique ce sont bien les tenants de la droite-extrême. La bataille politique est d'abord une bataille des idées, elle se mène au grand jour et à visage découvert avec des mots puis elle se solde dans les urnes et certainement pas sous forme d'invectives et d'émeutes.

Pendant trop longtemps nous avons voulu assimiler et réduire la droite extrême à ses nervis aux crânes rasés, portant Doc Martens et armés de battes de base-ball qui aimaient parader en queue de cortège des rassemblements FN, faire le coup de poing chaque fois que possible et hurler leur rage et leur haine dans un virage du Parc des Princes. Trop souvent, nous ne voyions dans la droite extrême que la grossièreté du soudard de Montretout et aujourd'hui l'imbécilité heureuse de son héritière. Les premiers sont le bras armé de cette droite, les seconds sa façade électorale.

Trop longtemps, nous avons ignoré un petit univers d'individus très discrets,  en costumes de bonne coupe ou en tenue plus décontractée, en tout cas propres sur eux et au langage châtié. Du beau monde qui ne fréquente pas les nervis ou alors de très, très loin. Du beau monde, sorti des meilleures écoles et ayant investi journaux, maisons d'édition et conseils d'administration, clubs et cercles de réflexion. Du beau monde, qui de longue date a lu avec attention les enseignements d'Antonio Gramsci, ce penseur communiste italien fécond et redoutable dont les sbires de Mussolini voulaient empêcher "le cerveau de penser".

Ce beau monde-là ne perd pas son temps à gambader autour de la statue de Jeanne d'Arc les 1er mai, à faire des selfies avec l'héritière sur les marchés du bassin minier du Pas-de-Calais, ni même à rechercher des investitures électorales pour arrondir ses fins de mois. Ce beau monde-là édite "Eléments " et alimente en "éléments" de langage, en pensées prêtes à porter celles et ceux qui sont chargés de déblayer le terrain pour eux. Ce beau monde-là a investi la droite classique et s'est fait élire sous des étiquettes plus confortables et plus pérennes pour prendre patience.

La grande difficulté, notre grande difficulté est de faire un diagnostic pertinent sur ce que nous vivons, craignons, appréhendons, mais également sur les dénis que les uns et les autres mettons en place (et je n'y échappe évidemment pas).

J'en reviens à ma préoccupation première. Il m'importe que la politique et le débat politique autour des affaires de la "Cité" retrouvent au plus tôt leurs lettres de noblesse et de la sérénité, ce qui ne signifie en rien le fantasme de restaurer un monde  de "bisounours". 

Le président Macron envisage de se représenter pour un second mandat, ce qui est son droit et cela est même une preuve de courage et de persévérance dont nous avons grand besoin. Ce courage et cette persévérance n'ont rien à voir à mon sens avec la volonté de domination et de pérennisation ad aeternam qui anime les Erdogan, Poutine et autre Orban. Emmanuel Macron n'est pas sans ignorer que sa majorité parlementaire à l'Assemblée est des plus fragiles (démissions, inconsistance, reconversions diverses par opportunisme) et qu'elle ne sera pas reconduite telle quelle. Il doit par conséquent dès à présent esquisser les contours d'une nouvelle majorité sur laquelle s'appuyer pour son second mandat.

Cette majorité se trouve à gauche et à droite. Si nous pouvons l'entrevoir pour sa composante de droite, il est beaucoup plus difficile d'imaginer ce qui pourrait bien représenter son aile gauche (du moins à cet instant bien que certains pourraient nous réserver des surprises). Telle sera la problématique d'Emmanuel Macron au lendemain d'une présidentielle qu'il aurait gagnée, mais les réponses à ces questions il se doit de les esquisser, de les envisager même, dès aujourd'hui.

Tenter d'empiéter sur les champs de la droite y compris en lui empruntant par opportunisme certaines thématiques sulfureuses est une manière de tenter d'affaiblir cette droite et c'est toute la vertu que certains prêtent aux jeux de la "triangulation". Le problème est qu'on ne gagne pas toujours à ce jeu car si un poisson dévore un autre poisson, il s'en nourrit et peut s'en intoxiquer.

Ce qui nous offre les garanties nécessaires ce sont les principes de droit qui fondent la Vème République. L'action du Conseil Constitutionnel d'une part, le contrôle du Conseil d'Etat d'autre part, la liberté de la presse  et la séparation des pouvoirs sont autant de garanties. Il nous appartient  de compléter cette force  et cette vitalité de notre démocratie par nos engagements dans les organisations de la société civile, associations et syndicats et surtout de leur donner corps et vie.  C'est également notre appartenance à une communauté politique internationale comme l'Union européenne  qui nous offre un minimum de garantie.

Le moment n'est pas venu d'encourager les tripatouillages constitutionnels et les jeux de numérotation-dénumérotation de la République.




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