Du grand art

Le colonel Douchkine n'a pas voulu en dire plus : secret d'Etats. Quant à Piotr Pavlenski, il est le fou furieux un peu déjanté qui peut toujours servir quand on a besoin de lui et qu'on sait le manier. Fiction.

Un artiste contestataire russe Piotr Pavlenski avait arrosé d'essence et incendié les portes du siège de l'ex-KGB à Moscou, puis cousu de fil ses lèvres en soutien aux Pussy Riot condamnées pour avoir organisé une « prière punk » à la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. Nous savons que ses chemins de la contestation sont impénétrables.

Piotr Pavlenski et sa compagne Oksana Chaliguina avaient obtenu l'asile politique en France en mai 2017. Dès octobre de la même année, ils mettent le feu à la façade d'une succursale de la Banque de France, place de la Bastille à Paris. Ils appelleront « Eclairage » leur nouvelle performance...artistique, car ne vous y trompez pas, les incendies volontaires qu'ils allument, ça et là, c'est toujours pour la beauté de l'art. Nous savons désormais que leurs chemins de la création artistique sont impénétrables, comme tout ce à quoi ces deux-là touchent.

Nous apprenons aujourd'hui que Benjamin Griveaux avait oublié que par les temps qui courent, il vaut mieux mettre son zizi en berne et le tenir soigneusement en laisse si vous envisagez de prendre un peu la lumière. Les malfaisants sont toujours à l'affût et affamés de malveillance. Selon les sondages, la liste LREM qu'il conduisait venait en troisième position et il n'était de toute évidence plus une menace pour personne. Quand il prenait la parole, c'était généralement pour nous annoncer une de ces incongruités dont il semblait vouloir se faire une spécialité.

Un jour, il envisage de déplacer une des grandes gares parisiennes en un lieu non précisé, oubliant au passage que les rails qui conduisent à la gare ne suivront pas automatiquement la manœuvre. Le lendemain, il propose une cagnotte de 100 000€ aux aspirants-propriétaires appartenant à la classe moyenne pour acquérir le logement de leurs rêves. Pour accompagner ces temps forts de sa campagne, au gré de ses inspirations, il accumule inexactitudes et maladresses. Il n'a pas eu le temps de faire connaître la proposition phare de sa campagne selon certains : on raserait gratis un mardi sur deux pendant la durée de son mandat s'il était élu. On ne peut raisonnablement pas dire que le président Macron et ses fondés de pouvoir à la tête de LREM ait eu la main heureuse pour désigner celui qui serait chargé de défier Anne Hidalgo, encore moins pour ce qui est du contenu de l'alternative proposée.

Benjamin Griveaux n'était plus l'homme à " abattre " politiquement, il était déjà en mauvaise position pour son inconsistance. Les révélations douteuses sur ce qu'il fait en dehors des heures de bureau, n'ont donc pas servi à cela. Alors à quoi ont-elles servi et à qui profitent-elles ? Selon Libération, La vidéo viendrait d'une source qui aurait fait des galipettes librement consenties avec le candidat. Le sang de Pavlenski n'aurait fait qu'un tour et, étranglé d'indignation devant « l'hypocrisie » de celui qui se rêvait déjà maire de Paris, il en éprouva un irrésistible besoin de rendre la vidéo publique.

Apaisé, le justicier russe put retourner à ses préoccupations habituelles, à ses contestations insaisissables dont il ne manque jamais pas de nous faire profiter un jour ou l'autre. Quant à la source aux relations sexuelles librement consenties, elle se tient coite. Est-elle seulement identifiée ? Ou a-t-elle déjà pris le large ?

Dans l'attente des résultats de l'enquête, occupons-nous sainement l'esprit en imaginant un nouvel épisode de l'excellente série française « Le Bureau des légendes » dont une dernière saison est en cours de tournage.

Transportons nous à Moscou, dans l'élégant bâtiment de style néobaroque connu sous le nom de la Loubianka et qui abrite depuis toujours les services secrets russes de la Tcheka au FSB en passant par la Guépéou, le NKVD et le KGB. Plus précisément, empruntons le petit et discret ascenseur dissimulé par une tenture de velours rouge sous le grand escalier d'apparat à l'intérieur de l'immeuble. Au troisième étage, engageons-nous dans un couloir interminable à travers une galerie de portraits de part et d'autre sur les murs. Une galerie de portraits de membres du KGB morts pour la patrie sans doute. Aucun nom, aucune mention d'aucune sorte, autant d'hommes que de femmes, des blondes et des bruns, des femmes jeunes et des messieurs à la crinière blanche, des nymphettes et quelques chauves, des éphèbes et des moustachus à la Tarass Bulba.

Au bout du couloir, une grande porte de chêne avec un lourd marteau en laiton. De part et d'autre de la porte, deux malabars, moustachus, chauves, avec des biscottos saillants et des tablettes de chocolat partout. Peu amènes pour tout dire, quand ils vous toisent du haut de leurs 2m10. Je n'irai pas leur faire des grimaces ou leur tirer la langue comme le font les enfants en visite à Londres, quand ils s'attardent devant la Horse Guard de Whitehall.

Je lève timidement un doigt un peu recroquevillé comme si je voulais demander quelque chose. Je n'ai même pas le temps d'ouvrir la bouche, je me sens empoigné et projeté à l'intérieur d'une grande pièce  grande comme une petite salle de cinéma Art et Essais, aux murs nus dont la peinture s'écaille et éclairé par une unique ampoule pendue tristement au bout d'un fil. Derrière le comptoir, un bureau ministre à la russe en fait, se tient un élégant jeune homme, en costume bleu marine de bonne coupe, ajusté mais pas trop, assorti d'une chemise bleu ciel et d'une cravate qui va avec. Seul ombre au tableau, des chaussures marron. Cirées et bien lustrées mais...marron là où le noir profond s'imposait. Justin Trudeau et le maire d'une petite ville provinciale de ma connaissance ont dû passer par là.

« Привет ! Привет » s'écrie le monsieur dont l'élégance tranche avec la décoration un peu absente des lieux. Il s'avance vers moi, la poitrine offerte à mon étreinte et la main ouverte et tendue comme pour me montrer qu'il ne brandit aucune arme. « добро пожаловать », me gratifie-t-il sur un ton jovial. Pour ceux d'entre vous qui ne comprendrait pas le russe, il a commencé par me dire bonjour, puis m'a souhaité la bienvenue. Après quelques autres formules de politesse et de civilité, il m'invite à m'asseoir à ses côtés sur un vaste sofa en cuir de Russie et nous avalons une dizaine de vodka dans d'élégants petits verres de forme cylindrique, que nous jetons l'un après l'autre par-dessus notre épaule, loin derrière l'élégant et confortable sofa.

Il faut sacrifier à cela quand on veut gagner la confiance d'un apparatchik du FSB et pour recueillir quelques confidences fiables. J'entre dans le vif du sujet sans tarder, en plongeant mon regard fiévreux dans ses yeux bleus.

- Colonel Douchkine, quels sont donc ces lieux ?

- Mais vous êtes à la Loubianka, mon ami. Au siège du FSB, le meilleur service secret du monde si on met le MSS chinois à part et si on oublie le Mossad israélien qui a beaucoup baissé ces temps derniers.

J'ai quelques difficultés à croire que mon interlocuteur dit vrai. L'endroit me paraît si désert, aucune activité n'est perceptible, aucun va et vient de personnes pressées et soucieuses, au regard fuyant et au sourire énigmatique, aucun message en longues lignes codées sur des écrans totalement inexistants d'ailleurs.

- Vous avez l'air dubitatif...Seriez-vous en train de ne pas en croire vos yeux ? Vous allez peut-être trop souvent au cinéma. Ici, vous êtes dans le saint des saints de l'action du service. C'est ici que nous apprenons à nos agents le maniement des plus secrètes et des plus efficaces des armes : le regard de velours et le téton ravageur.

Il actionna un petit carillon et une jeune femme sortit de la pénombre dans laquelle elle se tenait depuis le début de notre entretien. Grande, mince, vêtue d'une longue robe en soie fuchsia, fendue sur un côté jusqu'à hauteur de cuisse, très ajustée, laissant deviner le galbe du sein et l'insolence du téton. Ondulante à souhait et la croupe offerte aux caresses des regards, elle s'avance vers nous. Le regard de braise et la lèvre frémissante, elle me demande en souriant « Разве ты не видел мою собаку ? », d'une voix veloutée presque en murmurant. « Нет извини », lui ai-je répondu d'un air désolé.(*) Le colonel Douchkine me présente Anouchka, la fine fleur de ses amazones et il m'explique :

- Anouchka part en Espagne demain. Elle se laissera séduire et séduira les plus mariés et les plus vertueux membres des Cortes de Madrid. Nous constituons ainsi une banque de données où figurent les lapins les plus chauds de tous les parlements d'Europe.

Je compris immédiatement où le FSB voulait en venir et je m'en ouvre au colonel, avec un brin d'indignation dans la voix :

- Mais c'est à une gigantesque opération de manipulation et de chantage que vous vous livrez, c'est non seulement totalement contraire aux conventions internationales mais également d'une totale immoralité !

Le colonel éclate de rire et Anouchka, qui s'était assise sur le bras d'un fauteuil en croisant ses longues jambes interminables, porte sa main délicatement repliée devant sa bouche pour masquer le petit rire gai qui s'était emparé d'elle.

- Mon pauvre ami, vous n'y êtes pas ou plutôt vous paraissez dater un peu. Tout le monde séduit tout le monde et désormais grâce au smartphone, tout le monde  filme, photographie et enregistre  le monde entier. Chacun peut faire chanter tout le monde et l'espionnage est devenue la plus belle chorale du monde. C'est le chantage qui est devenu la nouvelle arme de dissuasion massive en ce monde qui décidément ne tourne plus rond, me dit le colonel Douchkine en me tendant son sachet XL de dragées m&m's.

Devant mon air ahuri... Il devait absolument l'être, on m'avait entraîné à arborer toute la palette des airs possibles avant de m'envoyer à Moscou pour tirer les vers du nez du colonel Douchkine. Donc devant mon air faussement ahuri, le colonel poursuit :

- Tenez, ce Griveaux à Paris, vous ne croyez tout de même pas que notre but était de l'empêcher de gagner ce qu'il convoitait ? Il s'est très bien débrouillé tout seul pour perdre sans nous. Il se trouve tout simplement que ce Griveaux était bien visible, qu'il était un proche de Macron et il se trouvait qu'il était en bonne place  dans notre banque de données, catégorie chauds lapins et cie. Nous avions un message à passer à Macron et c'est Griveaux qui est notre petit facteur tout simplement. Le message est simple : « Tu nous lâches un peu en Syrie et nous on t'embête pas à Paris. Tu as vu ce que nous savons faire et t'as encore rien vu ».

Le colonel n'a pas voulu en dire plus : secret d'Etats. Quant à Piotr Pavlenski, il est le fou furieux un peu déjanté qui peut toujours servir quand on a besoin de lui et qu'on sait le manier.

Note

*J'ai su beaucoup plus tard que Anouchka avait perdu son chien et qu'elle le cherchait désespérément depuis plusieurs jours. Le colonel Douchkine disait qu'il s'agissait d'un chihuahua mais, d'après d'autres sources généralement bien informées, il s'agirait plutôt d'un chien de petite taille en réalité issu d'un croisement entre un ratier de Prague et d'un épagneul japonais. Peu importe d'ailleurs, les éclairs de tristesse qui passaient parfois dans le regard de braise de Anouchka en disait long sur l'amour qu'elle portait à son petit compagnon poilu.

 

 

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