freddy klein
Abonné·e de Mediapart

473 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 oct. 2021

EIFFEL de Martin Bourboulon

L'exposition Universelle de 1889, peu après la Commune de Paris qui a été marquée par une guerre civile dont les traces ne sont pas encore effacées dans les esprits.Cette tour immense dressée au milieu de Paris sous les regards convergents du bourgeois et des damnés de la terre ne permettrait-elle pas de contribuer à réconcilier les coeurs et les esprits ?

freddy klein
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La tour Eiffel. J'avais dix ans. J'habitais la campagne, à des lieux de Paris et il n'y avait qu'un seul poste de télévision dans le village. Notre instituteur avait organisé un voyage de six jours qui nous a conduits à Paris, Etretat et Le Havre. Ainsi ai-je fait connaissance en une semaine avec la tour Eiffel, le château de Versailles, la porte d'Aval avec sa célèbre aiguille et avec le paquebot Liberté.

Ainsi, ai-je j'ai découvert ce qu' être grand voulait vraiment dire. A côté des plus de 300 m de la tour Eiffel, des 70 mètres de l'aiguille d'Etretat et des 50 mètres de tirant d'air du Liberté, le clocher et le château d'eau de mon village étaient réduits à peu de chose. Je devais faire un bon mètre trente à l'époque, autant dire quelque chose d'un peu insignifiant à côté de ces colosses. Le point d'orgue du voyage a été le pont suspendu de Tancarville au dessus de l'estuaire de la Seine, avec son impressionnant haubanage. Notre autocar s'était engagé sur son tablier et nous n'avons été pleinement rassurés qu'après un bon kilomètre de route : le pont tenait bon.

Ce qui me relie au film de Martin Bourboulon c'est une Tour Eiffel dorée de deux centimètres de haut, surmontée d'une petite broche avec l'inscription Paris. Je l'avais achetée pour mon grand-père et il l'avait épinglée pendant longtemps sur la veste de son costume du dimanche.

Contextualisation un peu capillotractée ou marque d'un certain ennui pendant le film, sans doute un peu des deux, mon général !

La tour métallique du Champ de Mars est certainement avec la statue de la Liberté à l'entrée de Hudson River, le monument le plus connu au monde. L'une comme l'autre doivent l'essentiel à Gustave Eiffel, la différence étant simplement que si les armatures métalliques des deux sont de sa conception, c'est à Auguste Bartholdi que nous devons l'habillement en drapé de la première alors que la seconde est restée toute de dentelles faite.

Derrière tout « grand homme » se tient parfois pour le meilleur comme pour le pire une discrète compagne. C'est du moins ce que laissent entendre tous ceux qui ont le soucis permanent de rendre justice à la moitié du ciel. On peut toutefois ajouter que l'inverse est tout aussi vrai.... Les amours contrariés de Gustave Eiffel avec Adrienne Bourgès seraient un des grands moteurs de la création d'une gigantesque construction dont la forme suggèrerait la première lettre du prénom de la belle. La prudente mais très discrète mention dans un coin de l'écran :  « Inspiré de faits réels », au début du film, n'est par conséquent pas de trop, elle aurait même pu, pour plus de précision, être complétée par « Non sans quelques libertés prises avec la vérité historique » pour être plus précise.

Pour tout dire, je n'ai pas vraiment aimé le film, un peu trop léger et très sommaire à mon goût. Son seul mérite réside dans les reconstitutions du Paris des fiacres et des calèches ainsi que des élégants couvre-chefs et des jolies bottines d'époque de ses personnages. Gustave Eiffel-Bönickhausen/ Romain Duris n'a pas repris à son compte l'idée de Maurice Koechlin et d'Emile Nougier pour honorer dignement son amour perdu pour la belle Adrienne/Emma Mackey. Gustave Eiffel était un homme de son époque, ingénieur de formation et pétri par un esprit d'entreprise industriel hérité d'un père originaire de Rhénanie-Westphalie.

S'il en pinçait grave pour Adrienne, il n'en était pas moins un meneur d'hommes avec une grande capacité à faire partager son enthousiasme. Pour mener à terme un projet de cette ampleur, il ne suffisait pas d'être un brillant ingénieur mais il fallait quelque chose de plus : ce que nous appelons aujourd'hui le charisme.

Simple esprit d'entreprise mais complété par les caractéristiques propres du capitalisme rhénan par opposition à un capitalisme anglo-saxon mâtiné de darwinisme social ? Elles expliqueraient la mobilisation des 200 ouvriers engagés dans le projet même s'ils doivent renoncer momentanément à une augmentation de leur paie.

Quand les travaux de construction de l'édifice qui portera son nom commencent, Gustave Eiffel a déjà une longue et véritable expérience industrielle de constructeur d'ouvrages d'art en métal derrière lui. Il concourt dans un appel à projet en vue de l'Exposition Universelle de 1889, date anniversaire de 1789 mais également apogée de la révolution industrielle du XIXème siècle. Cette Exposition Universelle à Paris a une lourde charge symbolique pour toutes ces raisons, mais il en est une autre. L'exposition se tient à moins de deux décennies de la défaite de 1870 et de la Commune de Paris qui a été marquée par une guerre civile meurtrière dont les traces ne sont pas encore effacées dans les esprits. Cette tour immense dressée au milieu de Paris sous les regards convergents du bourgeois et des des damnés de la terre ne permettrait-elle pas de contribuer à réconcilier les coeurs et les esprits ? C'est en tout cas ce qu'aurait évoqué Gustave Eiffel devant le scepticisme de quelques uns.

Cette autre contextualisation de la construction de la tour Eiffel est à peine effleurée, comme le sont les obstacles, financiers, politiques et techniques à la réalisation du projet. De rapides et sommaires anecdotes tiennent lieu d'ambiance plus que de contexte. De même que ne sont guère approfondis l'état d'esprit conquérant et toutes les motivations d'un jeune capitaine de la construction métallique en plein essor.

Je suis resté sur ma faim et persiste à penser que la Tour Eiffel, que nous éclairons et illuminons aujourd'hui de mille manières selon les évènements, mérite mieux.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Nouvelle-Calédonie: débats autour du colonialisme français

À la Une de Mediapart

Journal — France
Des militants à l’assaut de l’oppression « validiste »
Ils et elles se battent contre les clichés sur le handicap, pour la fermeture des institutions spécialisées et pour démontrer que, loin de la charité et du médical, le handicap est une question politique. Rencontre avec ces nouvelles militantes et militants, très actifs sur les réseaux sociaux.
par Caroline Boudet
Journal — France
Une peine de prison aménageable est requise contre François Fillon
Cinq ans de prison dont quatre avec sursis, la partie ferme étant « aménagée sous le régime de la détention à domicile », ainsi que 375 000 euros d’amende et dix ans d’inéligibilité ont été requis lundi 29 novembre contre François Fillon à la cour d’appel de Paris.
par Michel Deléan
Journal — France
Au tribunal, la FFF est accusée de discriminer des femmes
Neuf femmes accusent la Fédération française de football de les avoir licenciées en raison de leur sexe ou de leur orientation sexuelle. Mediapart a recueilli de nombreux témoignages mettant en cause le management de la FFF. Son président Noël Le Graët jure qu’il « n’y a pas d’atmosphère sexiste à la FFF ».
par Lénaïg Bredoux, Ilyes Ramdani et Antton Rouget
Journal — France
« La droite républicaine a oublié qu’elle pouvait porter des combats sociaux »
« À l’air libre » reçoit Aurélien Pradié, député du Lot et secrétaire général du parti Les Républicains, pour parler de la primaire. Un scrutin où les candidats et l’unique candidate rivalisent de propositions pour marquer leur territoire entre Emmanuel Macron et l’extrême droite.
par à l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Faire militance ou faire communauté ?
Plus j'évolue dans le milieu du militantisme virtuel et de terrain, plus il en ressort une chose : l’impression d’impuissance, l’épuisement face à un éternel retour. Il survient une crise, on la dénonce à coups de critiques et d’indignation sur les réseaux, parfois on se mobilise, on tente tant bien que mal d’aider de manière concrète.
par Douce DIBONDO
Billet de blog
Militer pour survivre
Quand Metoo à commencé j’étais déjà féministe, parce qu’on m’a expliqué en grandissant que les gens étaient tous égaux, et que le sexisme c’était pas gentil. Ce qu’on ne m’avait pas expliqué c’est à quel point le sexisme est partout, en nous, autour de nous. Comment il forge la moindre de nos pensées. Comment toute la société est régie par des rapports de forces, des privilèges, des oppressions, des classes sociales.
par blaise.c
Billet de blog
Penser la gauche : l'ubérisation des militant·e·s
Les mouvements politiques portent l’ambition de réenchanter la politique. Pour les premier·e·s concerné·e·s, les militant·e·s, l’affaire est moins évidente. S’ils/elles fournissent une main d’oeuvre indispensable au travail de terrain, la désorganisation organisée par les cadres politiques tendent à une véritable ubérisation de leurs pratiques.
par Nicolas Séné
Billet de blog
Escale - Le cinéma direct, un cinéma militant qui veut abolir les frontières
Briser le quatrième mur, celui entre cinéaste et spectateur·rices, est un acte libérateur, car il permet de se réapproprier un espace, une expérience et permet d'initier l'action. C'est tout le propos de notre escale « Éloge du partage » qui nous invite en 7 films à apprendre à regarder différemment.
par Tënk