VOULEZ-VOUS M'ACCORDER CETTE DANSE ?

La valse fait tourner en rond et le foxtrot invite au surplace en vous faisant toujours revenir à votre point de départ. Certains y voient des métaphores politiques.

VOULEZ-VOUS M'ACCORDER CETTE DANSE ?

Je suis, en paroles beaucoup plus qu'en actes, un virtuose des danses de salon et j'entretiens auprès de mes amies qui ne dansent pas ou peu, une réputation très surfaite, si ce n'est pas carrément usurpée, de danseur émérite. Je regrette infiniment de ne pas être à la hauteur de mes prétentions, tant j'aurais aimé faire virevolter, toupiller, tourbillonner, vibrionner et éblouir celle que je tiendrais dans mes bras autant que celles qui admireraient de loin mes poses avantageuses et mes entrechats vertigineux. Ce n'est pas faute d'avoir essayé pourtant et les efforts que j'ai déployés pour être à la hauteur de toutes les situations du samedi soir méritaient tous les encouragements et même une certaine admiration.

 

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Aujourd'hui, les salles de bal se font rares et les danses de salon sont devenues une distraction de niche, entendez par là une distraction que ne prisent que quelques passionnés qui ne la pratiquent qu'entre eux. Il fut un temps où les bals du samedi soir étaient une institution vénérée et les discothèques avec de la musique en conserve encore très rares. Ces bals étaient animés par des musiciens en chair et en os organisés en orchestre de plusieurs membres, parfois autour d'une jeune femme avec un joli brin de voix.

Pour un prix d'entrée modique, nous étions assurés de passer une soirée agréable qui pouvait se terminer à l'aube. Parfois, l'entrée de certains lieux était gratuite mais, pour pouvoir danser, il fallait acquérir des carnets de danses avec tickets détachables qu'il fallait remettre à la jeune fille que vous invitiez. A une heure précise de la soirée, la jeune fille qui avait le plus de tickets montait sur scène sous les applaudissements : elle était la reine de la soirée et était entourée de ses cinq dauphines qui avaient fait un score moindre.

D'une pierre, le propriétaire du lieu faisait trois coups. Il économisait en frais de personnel, créait une saine émulation entre les plus séduisantes jeunes filles du canton et évitait aux moins malins d'entre nous de faire lamentablement tapisserie car refuser une invitation à danser équivalait pour les demoiselles à une perte sèche et pouvait compromettre le bonheur d'être mise à l'honneur.

Avec un bon camarade de cette époque glorieuse et insouciante nous fréquentions assidûment les salles de bal. Nous rêvions de danser toute la nuit jusqu'à l'ivresse des sens mais nous ne savions pas danser et très vite nous nous sommes convaincus qu'il fallait y remédier au plus tôt. Vous devinez sans mal tous les fantasmes qui allaient nous motiver dans cette entreprise.

Avec mon bon camarade nous avons décidé de prendre le taureau par les cornes et nous nous sommes lancés dans le slow, danse facile qui consiste pour l'essentiel à se dandiner d'un pied sur l'autre en faisant du surplace et en prenant un air inspiré ou énamouré. Il nous avait échappé que le slow ne revenait que toutes les quatre ou cinq danses, parfois en alternance avec le tango et que dans l'intervalle d'autres danseurs avaient largement le temps de charmer celle que nous convoitions. Nous étions bons en slow et n'avions pas notre pareil pour caresser délicatement le creux des reins de nos cavalières mais nos idylles ne progressaient pas et nous en étions réduits à rejouer à l'infini le sketch La drague de Guy Bedos et Sophie Daumier sur une piste de danse imaginaire. Je préfère vous épargner le regard tout en suspicion des demoiselles quand nous venions les inviter pour les seuls slows, je préfère moi-même oublier la méfiance nous leur avons probablement inspirée.

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Nous avons mal pris le taureau par les cornes ou alors choisi le mauvais taureau. Un beau jour, mon bon camarade arrive plus euphorique que jamais et brandit à bout de bras un magazine dans lequel s'étale une publicité pour un ouvrage qui promet la lune : « APPRENDRE A DANSER EN TROIS HEURES ». Une sorte de La danse pour les nuls avant la lettre. Je vais donner un pseudonyme à mon bon camarade pour faciliter la narration car il n'aimerait peut-être pas que j'étale nos exploits au grand jour. Il sera désormais Jean-Paul.

Jean-Paul et moi nous sommes cotisés pour commander l'ouvrage et avons guetté le facteur avec une impatience fébrile. Notre attente fut de courte durée et notre enthousiasme pour une méthode pédagogique quasi-révolutionnaire fit plaisir à voir d'après ma mère et son amie Elfriede. Elles nous le raconteront plus tard.

La méthode d'apprentissage est d'une simplicité étonnante. Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? Dans notre manuel, une double page est consacrée à chaque danse et toutes les danses de salon imaginables sont décrites. Mieux qu'avec de simples mots, avec des dessins de pas fléchés. En rouge, ceux du danseur et en bleu ceux de la danseuse, ou l'inverse peut-être. Il suffit donc avec des craies de couleur, qu'il fallut se procurer, de reproduire cette chorégraphie de semelles et de flèches sur le sol et d’y poser ses pieds.

Par mesure de discrétion, nous nous sommes appropriés le garage de mon père qui a l'avantage d'avoir une porte qu'on peut fermer à clé et un sol cimenté sur lequel il est facile de marquer et d'effacer au fur et à mesure  nos progrès. Surtout, il nous permet de ne laisser aucune trace derrière nous. L'affaire relève en effet du secret-drague.

Il ne reste alors que quelques menus détails à régler dont celui du choix du genre pour chacun de nous. Qui sera le cavalier et qui sera la cavalière ? D'aucuns régleraient cela à pile ou face mais cela ne résoudrait en rien le problème qui est ailleurs. En principe, le cavalier guide la cavalière qui a donc vocation à se laisser guider, or nous sommes potentiellement deux cavaliers et chacun de nous a la ferme intention de savoir bientôt danser, de le faire dans la plénitude de son genre et d'en exercer toutes les prérogatives. Aucun de nous n'a envie de perdre son temps à apprendre à être une fille, enfin c'est ce que probablement nous avons pensé tous les deux, inconsciemment. De bonne grâce et parce que nous sommes de vieux amis, mais surtout parce qu'il y a urgence, chacun consent à être la cavalière à son tour. Le moins longtemps possible.

Une autre difficulté nous a totalement échappé, nous n'avons aucune musique sur laquelle appuyer notre apprentissage. Nous sommes donc convenus que ce qui est essentiel à ce stade c'est de mémoriser parfaitement la chronologie des pas de chaque danse pour qu'elle revienne avec une sorte d'automaticité une fois notre cavalière dans nos bras. Nous sommes jeunes, mais déjà très pragmatiques. Nous avons contourné le manque de bande-son par une espèce de sonorisation vocale fait de «hop, hop, hop, hop, hop», ce qui manque singulièrement de discrétion et a tôt fait d'attirer deux personnes curieuses qui suivaient nos manigances de loin : ma mère et son amie Elfriede. Au passage, et avant d'aller plus loin, vous avez certainement noté que les cinq hop, soit deux pas à gauche et trois pas à droite, sont ceux du tango standard.

Par une lucarne, dont l'existence nous a totalement échappé, Elfriede et ma mère ont suivi les avancées de nos apprentissages en riant sous cape. Quand nous émergeons du garage elles ne posent aucune question comme s'il était tout à fait normal que deux amis s'enferment à double tour dans un garage sombre un jour de soleil resplendissant. Ma mère, fine mouche et considérant que notre extraordinaire persévérance sera inévitablement couronnée de succès, indépendamment de l'étrangeté de notre méthode, décide d'apporter son concours à l'entreprise. Elle veut faire de moi un jeune homme éduqué dont elle n'aura pas à rougir. Non seulement son fils préféré (elle n'en a pas d'autre d'ailleurs) sera un danseur émérite mais elle va en faire un jeune homme du monde dont elle pourra être fière.

Cela consiste à me faire comprendre que pour danser avec une jeune fille, il convient de respecter certaines convenances. Pour l'inviter à danser, il faut d'abord s'approcher d'elle franchement et non pas subrepticement, la regarder droit dans les yeux puis de lui dire, en inclinant légèrement la tête : «Mademoiselle, voulez-vous m'accorder cette danse ?». Elle est censée être flattée et accepter l'invitation, puis s'appuyer délicatement sur une main offerte pour se lever et, de concert, nous devons nous rendre sur la piste en prenant les postures requises par la danse proposée. A la fin de la danse, un échange de discrètes courbettes et révérences doit tenir lieu de remerciements et la galanterie consiste alors à offrir encore sa main en appui à celle de la cavalière pour la reconduire à sa place, sans l'abandonner au milieu de la piste comme un goujat pour aller rejoindre au plus tôt les copains accoudés au comptoir du bar. Il ne me reste donc plus qu'à étrenner mon savoir nouveau, ce que je fais à la première occasion.

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Ma mère a tout prévu sauf que la maman de la jeune fille pouvait avoir oublié d'organiser la symétrie du cérémonial. Ainsi, me fut-il répondu un soir par un tonitruant et rageur : «Occupée !» ; je m'éloigne prudemment, penaud, abasourdi et pour tout dire incrédule. Je ne comprends qu'un peu plus tard que la jeune fille a réservé sa danse à un autre et se met en attente en espérant que le prétendant convoité se décide enfin à l'inviter. Un peu plus tard, une reconduite galante à sa place d'une autre cavalière n'a pas plus de succès car, sentant derrière elle ce qu'elle perçoit peut-être comme le souffle rauque du mâle sur sa nuque, elle se retourne vivement et s'écrie : «Mais qu'est-ce qu'il veut celui-là ?». Je bats vite en retraite sous les regards ironiques et moqueurs de ses copines qu'elle a prises à témoin. Je décide alors très vite de mettre mes toutes nouvelles compétences, dont ma mère a jugé l'acquisition impérative, en veilleuse. Désormais, je suis peu soucieux de renouveler l'expérience, encore moins d'entreprendre une étude statistique sur le nombre de jeunes filles que leurs mères ont omis de familiariser avec un usage au demeurant charmant.

Je me suis souvent interrogé, dans les semaines qui ont suivi mon étrange aventure, d'où ma mère avait bien pu sortir ces drôles de règles, un peu surannées et dont je semble être devenu le seul dépositaire. C'est quand, quelques mois après, estimant sans doute venu le moment de poursuivre mon éducation et qu'elle glisse entre mes mains un ouvrage dont l'immaculée couverture comporte la représentation d'un collier de perles, d'une coupe de champagne avec ses bulles et d'une rose écarlate avec en belles lettresnoires : «GUIDE PRATIQUE DU SAVOIR-VIVRE», que je comprends tout. Je le dévore comme un roman et me régale à chaque page.

J'y ai même retrouvé le récit intégral, sous sa forme académique, de mes exploits d'un certain samedi soir mais en termes de réussite. Je lis et relis avec délectation toutes ces recommandations dans les domaines les plus variés, me disant qu'il faut surtout laisser décanter tout cela et n'en user qu'avec la plus grande modération sans jamais pratiquer à la lettre. Car c'est la danse et ses promesses qui doivent retenir toute mon attention.

Elle est un art avant de devenir un spectacle. Quand je parle de danse, je veux oublier ces étranges figures solitaires faites de gesticulations et d'ondulations aléatoires dans le vide. Je veux parler de la vraie danse, celle que nous appelons « danse de salon » et qui se pratique à deux, en couple, les yeux dans les yeux ou presque. Les plus férus d'entre nous, les vieux de la vieille et les ravissantes intemporelles savent de quoi je veux parler. Quelques initiées de belle eau et de belle prestance dont je vois les yeux briller de plaisir par avance, sont dans le secret. Je songe à toutes celles qui connaissent les différences subtiles entre le tango argentin et le tango de salon. Je pense à toutes celles qui savent à l'occasion établir des ponts et des passes inoubliables entre les deux et j'en souris d'émotion.

Le tango argentin est une danse latino-américaine qui se pratique en avançant la pointe du pied à chaque pas alors que le tango standard, de salon, attaque du talon à chaque nouveau pas. Talon, salon, pour ceux qui ont besoin d'un repère mnémotechnique. Le second se danse corps à corps, un bras tendu, une main posée bien à plat au creux des reins de la partenaire (sans caresses, ni pétrissages donc) ou délicatement appuyée sur l'épaule du cavalier. Le tango argentin ne favorise pas le rapprochement des corps mais surtout, il autorise, exige même, des figures libres qui complètent celles contraintes, alors que le tango de salon se pratique à figures imposées et standardisées. Aucune place à la fantaisie mais une certaine intimité.

La danse de salon ne se pratique d'ailleurs pas qu'en salon, elle se pratique ou plutôt se pratiquait au bal du soir, en thé dansant, en goûter dînatoire ou à la guinguette au bord de l'eau. En nocturne, une sphère à facettes composées d'autant de minuscules miroirs, fixée au plafond, éclairée d'un spot lumineux et tournant sur elle-même, était absolument indispensable : on l'appelait d'ailleurs une boule de tango. Cet accessoire, sans lequel le tango ne serait que ce qu'il est, c'est à dire une danse parmi d'autres, est essentiel. Il crée et entretient une ambiance, une intimité faite de discrètes ondulations, de souffles tièdes partagés et de papillons de lumière qui virevoltent.

Le tango argentin, le vrai tango argentin, ne se pratique pas en salon : il demande de l'espace et de l'air pour oxygéner les danseurs qui se révèlent être de véritables athlètes. C'est une chorégraphie, un spectacle, une exhibition des corps, des chevilles, des jarrets, des chutes de rein et des cambrures. Il se danse également avec le regard et un port de tête, surtout un port de tête, disent certains qui ne savent plus où donner de la tête et du regard eux-mêmes. Avec ses enroulés et ses déroulés de jambes, il est la sensualité à l'état pur. Honni soit qui mal y pense. Même si, rien que d'y penser, un frisson s'empare de vous.

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Dans les hauts lieux du plaisir dansant, il arrive parfois que l'orchestre enchaîne à un rythme soutenu et sans prévenir quelques mesures de tango, de valse lente, de paso doble, de slow, pour enchaîner avec un début de rumba, un zeste de cha cha cha, un peu de salsa, un embryon de valse viennoise, une amorce de foxtrot, puis de charleston nerveux, des miettes de samba, puis la même chose en désordre, à l'endroit et à l'envers, en terminant sur un rock pour ceux qui en ont encore le souffle et la force. Les danseurs sur la piste doivent enchaîner toutes ces figures en rythme et au rythme sans désemparer, sans auréoles de sueur sous les aisselles et en gardant un frais sourire. Les couples se forment et se défont, se décomposent et ne se retrouvent pas toujours, au gré des chorégraphies et des enchaînements. La prestation se termine obligatoirement comme elle a commencé, par une courbette et une légère révérence, puis une chevaleresque reconduite à la place assise. Honni soit qui mal y danse.

La valse et le foxtrot avaient particulièrement retenu mon attention. Beaucoup de danses se pratiquent dans un secteur limité de la piste. Vous le choisissez au moment de monter en scène, au milieu pour ne pas être trop vu si vous êtes un piètre danseur, sur l'extérieur si vous aimez briller et montrer votre talent de fin chaloupeur.

La vraie valse a cette particularité de vous faire tourner sur vous-même mais également de vous déplacer tout autour de la piste. Un peu à la manière de la terre qui tourne sur elle-même tout en tournant autour du soleil. Vous tournez en rond en décrivant tous les cercles possibles. Vous pouvez tourner dans le sens des aiguilles d'une montre ou en sens contraire et si vous êtes viennois d'origine même tenter de combiner les deux sens. La vraie valse est viennoise, en l'évoquant je pense immédiatement au Beau Danube bleu de Johann Strauss.

Le foxtrot est semi-statique. Un pas en avant, un pas à droite, un pas en arrière et un pas à gauche. Le parcours n'est plus circulaire mais carré et vous revenez toujours à votre point de départ. Quand vous vous entraînez avec la fameuse méthode des pas tracés à terre, vous prenez conscience de ce qu'être ridicule veut dire mais en chaloupant bien et en les suivant en musique, votre prestation peut être du plus bel effet. Bien sûr, vous ne tournez pas en rond et vous n'avancez pas mais quels déhanchements !

La danse est une mise en scène avec ses grammaires, ses décors et ses costumes. A mes yeux le tango incarne le mieux cet art. Si nous pouvons nous déhancher sans difficulté particulière sur une plage de sable fin ou sur une pelouse taillée court, pour danser un tango qu'il soit argentin ou de salon il faut un parquet et pas n'importe lequel. Par ailleurs sur la plage et le gazon des tongues ou même les pieds dénudés font parfaitement l'affaire.

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Le parquet d'une piste de danse doit être en bois dur. Du hêtre, du frêne ou encore mieux du chêne. Les lames de parquet sont minutieusement poncées puis cirées avec soin. Un parquet en bois massif ne se lave pas à grande eau comme un carrelage mais il s'essuie au chiffon humide et s'entretient a température et hygrométrie constantes. Ni trop froid, ni trop chaud, ni trop sec ni trop humide : le bois est vivant et reste réactif.

La danse se pratique en chaussures de villes à semelle de cuir. Le pied doit glisser sur le sol sans déraper toutefois. Un danseur de mes connaissances avait poussé le souci du détail jusqu'à transporter dans sa voiture du talc qu'il n'hésitait pas à répandre sur le parquet quand il estimait que le moment était venu d'optimiser son plaisir et celui de sa cavalière.

Ses chaussures étaient strictement réservées aux soirées dansantes et il était hors de question que leurs semelles s'éraflent au contact de l'asphalte ou des gravillons. Un puriste en quelque sorte mais sur une piste de danse il faisait briller les yeux de tous et de toutes.

« Au fait, que faites-vous samedi soir ? » ai-je failli vous demander, emporté dans mon élan.

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