DRUNK de Thomas Winterberg

Celui-là c'est du Danemark qu'il nous vient. Malgré un Oscar et un César ou bien parce qu'il en a été récompensé, il est entré dans mon Panthéon ou ma cinémathèque personnelle, si vous préférez.

Martin, Tommy, Peter et Nicolaj sont quatre amis et collègues de travail. Ils enseignent dans le même établissement scolaire du secondaire. Respectivement professeurs d'histoire-géographie, d'éducation physique, de musique et de philosophie. Le premier et le dernier sont mariés et pères de famille, les deux autres courent le guilledou.

Boire un petit coup, c'est agréable. Boire un petit coup, c'est douououx !

Ils sont de sortie ce soir pour un dîner au restaurant afin de fêter dignement l'anniversaire de l'un d'entre eux. Tout commence avec une coupe de champagne et se terminera par une bonne vodka. Martin, qui est plutôt un buveur d'eau minérale, consent à goûter ce nectar de la vigne champenoise, mais comme ce n'est que le premier verre qui coûte...

Il est des nôôôôtres. Il a bu son verre comme les au-au-autres !

Un grand penseur norvégien aurait avancé une hypothèse nouvelle : l'être humain est imparfait et il vit avec un déficit de 0,50 g d'alcool par litre de sang. C'est cette carence innée qui expliquerait tous nos malheurs. Elle expliquerait, entre autre, les raisons qui font de Martin un professeur d'histoire soporifique dont parents et élèves se plaignent et celles pour lesquelles l'équipe de football que Tommy entraîne n'a que de piètres résultats sportifs.

Les quatre larrons veulent en avoir le cœur net. Se référant à Ernest Hemingway et à Winston Churchill, grands buveurs devant l'éternel, mais aux performances littéraires et politique inégalées, ils se lancent dans la consommation d'alcool. Attention, pas dans la picole et la beuverie, mais dans une consommation mesurée, scientifiquement, dont les effets seront soigneusement évalués et notés dans un cahier d'observation. La finalité est de savoir si la théorie du psychologue norvégien est valide.

Premier protocole : boire pour atteindre 0,50g /litre dans le sang. Ne pas commencer avant 8 heures du matin et fin des opérations avant 20 heures. Les résultats ne se font pas attendre. Les jeunes footballeurs de Tommy commencent à marquer des buts stimulés par binoclard qui, se découvrant aimé de son prof, donne l'exemple. Martin retient l'attention de ses terminales et les captive même par des approches de la discipline qu'il enseigne qui ne manquent pas d'originalité, quoique non dénuées d'arrière-pensées.

Ainsi, il propose à ses élèves une réflexion à partir de trois portraits d'hommes politiques et leur demande de dire lequel des trois aurait leurs suffrages s'ils étaient candidats à une élection. Le premier est en mauvaise santé, se déplace en fauteuil roulant et souffre de migraines. Le second fume énormément, il est très porté sur l'alcool et les plaisirs de la table ; il souffre d'une dépression chronique bipolaire et consulte régulièrement un astrologue. Le troisième est d'une grande tempérance, il ne fume pas et ne boit pas d'alcool ; il a adopté un régime végétarien et apprécie le cinéma avec une affection particulière pour les dessins animés américains comme Blanche Neige et les sept nains.

Le troisième candidat serait élu par les élèves, à la majorité plus qu'absolue. C'était Adolf Hitler. Le premier étant Franklin Delano Roosevelt et le second Winston Churchill.

L'expérience est concluante, mais perfectible.

Second protocole : modification d'un seul paramètre. Pousser la consommation jusqu'à 1gramme d'alcool/litre de sang. En quelque sorte, il s'agit de mettre les bouchées doubles. Les résultats sont plus qu'encourageants, car si désormais les carences en alcool n'ont plus aucune incidence, l'augmentation des doses permet de pousser l'avantage. Les élèves de Peter chantent l'hymne national danois sans fausses notes et à plusieurs voix ; ceux de Martin sont de plus en plus enthousiastes et attentifs ; quant aux footballeurs de Tommy, ils deviennent étincelants. Imaginez Thierry Roland simultanément en entraîneur et commentateur, présent sur les bords du terrain un jour où il serait au mieux de sa forme et de sa verve.

Pour consolider sa pertinence, toute expérience doit être poussée le plus loin possible. Ainsi, pour tester un nouvel avion, il faut le faire voler le plus haut et le plus vite possible. C'est en le poussant au-delà de ses limites que ses performances en temps normal seront validées. Dans l'affaire qui occupe Thomas Winterberg, le réalisateur, il faut en arriver à faire boire ses cobayes jusqu'à plus soif sans encadrement horaire, ni taux d'alcoolémie imposé.

Le troisième protocole, c'est open-bar à toute heure.

Nous avon-on-ons soif !!! Et glou, et glou, et glou, et glou, et glou, et glou, et glou, et glou.

Le résultat est au-dessus des espérances. Les vies de couple de Martin et de Nicolaj volent en éclat ; les vies professionnelles s'effondrent. Les quatre fringants quadras se transforment en fantômes titubants. Il est temps de mettre fin à l'expérience pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être. Et c'est là que le film de Thomas Winterberg se met à tituber à son tour. Et nous laisse sur un malaise.

Les quatre compères nous sont finalement présentés comme parfaitement représentatifs d'une société où l'alcool coule à flot et est paré de toutes les vertus. Pour l'aider à surmonter sa peur panique de l'examen, un des professeur conseille à un élève de boire avant les épreuves. Constatant pendant une épreuve que probablement son disciple n'a pas trouvé le bon dosage, il lui propose de se rafraîchir le gosier par une bonne rasade qu'il lui offre dans une bouteille d'eau discrète. Le jeune homme sera reçu brillamment au bac.

Tommy ne survivra pas à l'expérience et quand les trois survivants rencontreront leurs élèves fêtant les résultats du bac en s'abreuvant copieusement, ils les rejoindront dans une immense beuverie à ciel ouvert et se donneront en spectacle complètement ivres. Le leit-motiv du film est "au Danemark tout le monde picole, où est le mal ?" Le film avait commencé par une course en binôme autour d'un lac en vidant une caisse de bière sans vomir. Il se termine par une autre beuverie au vin et à la vodka.

On ne peut pas s'empêcher de penser à la tradition du spring-break nord-américain, quand les étudiants se rassemblent sur les plages de Floride ou s'installent dans des hôtels des îles des Caraïbes pour s'enivrer jour et nuit et tout démolir. Puis nous reviennent à l'esprit les binge-drinking ou biture-express qui voient le jour dans des rues bien de chez nous, rebaptisées pour la circonstance, non sans fierté, « Rue de la Soif ».

What can we do with a drunken sailor ? Early in the morning !

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