UNE VIE CACHEE de Terrence Mallick

Ne pas adhérer à l'argument devenu introuvable d'un film incite à lui substituer son propre film ce qui n'est pas vraiment satisfaisant mais presque inévitable tant la raison a besoin de réponses satisfaisantes à un questionnement sur le sens.

Quand la photo est belle, c'est l'enchantement, mais quand sa beauté devient trop prégnante et que le soin qui lui est apporté trop perceptible , elle nuit à l'argument du film. C'est dans ce travers que Terrence Mallick est tombé et s'est complu de bout en bout. La bande-son parfois emphatique accentue le côté délibérément christique de Franz Jägerstätter, personnage central du film.

L'aspect documentaire sur l'agriculture de montagne dans la moyenne montagne du Tyrol autrichien, pendant la première moitié du XXème s., est un modèle du genre même si la reconstitution saute aux yeux. Les plans sont si soignés que la fenaison et la moisson à flanc de montagne deviennent esthétiques jusqu'à nous faire oublier qu'elles furent un dur labeur.

Plans trop soignés encore, quand même la prison ressemble à un décor de circonstance, les co-détenus à des êtres impersonnels, là pour tenir compagnie et de faire-valoir au personnage central. Ceux qui surveillent cet univers à peine carcéral sont réduits à des figurants consciencieux prenant leur travail à cœur.

Franz Jägerstätter a réellement existé dans ce village de montagne isolé dont les habitants étaient à la peine du matin au soir. Agriculture de montagne, de subsistance fondée sur la conjugaison de petits élevages d'un peu de tout et de cultures vivrières sur fond de messes et de processions religieuses. Franz a voté contre l'annexion de l'Autriche à l'Allemagne nazie, refuse le rituel du salut imposé par les adeptes de Hitler et tous les villageois le savent. Dans une communauté fermée et réduite dans laquelle tout le monde se connait et sait tout sur chacun, persévérer dans une posture minoritaire ne coule pas de source et nécessite du courage et de la persévérance.

 Franz et sa femme Fani, entourés de leurs fillettes et sous le regard silencieux et réprobateur de la mère, veuve d'un soldat de la première guerre mondiale, parlent peu, s'embrassent pudiquement et prient beaucoup. Tout au plus, Franz nous fait-il part qu'il ne voit pas bien ce qu'il ferait à la guerre à tuer des gens innocents qui ne lui ont rien fait. Dans le doute, il se confie au curé qui se déclare incompétent et le prie de s'adresser à son supérieur hiérarchique, l'évêque, plus à même de lui répondre. L'évêque consulté, l'écoute avec attention et lui conseille de faire son devoir pour la mère patrie.

Quand Franz est appelé à rejoindre l'armée à son tour, qu'il refuse de porter les armes et manifeste, dès la période de préparation militaire, son objection de conscience, le sort en est jeté. Franz est transféré dans une prison à Berlin et après une détention faite de quelques brimades qui ressemblent à un bizutage, il sera traduit devant un tribunal militaire pour trahison, condamné à mort et guillotiné.

Tous les interlocuteurs de Franz lui tiennent le même discours : « Le serment d'allégeance au Führer, ce ne sont que des mots ». Aux mots qui n'engageraient en rien, Franz oppose le silence pour marquer sa réprobation. Une réprobation de principe en opposition à une guerre qui incarne à ses yeux le Mal et qui ne souffre aucun marchandage qui accepterait un mal moindre. Sa force de conviction indispose autant son avocat que l'officier, interprété par Bruno Ganz, qui préside le Tribunal militaire. Le premier voit dans le refus de Franz de se renier une menace pour sa carrière quand le second s'en trouve ébranlé mais sans aller jusqu'à renoncer à le condamner à la peine capitale.

Si Franz avait accepté de revenir sur sa posture première, le Tribunal aurait pu faire preuve d'indulgence et son avocat se targuer d'avoir su faire retrouver le chemin de la raison à son client. Mais Franz ne varie guère, indifférent à tous les conseils. D'où vient cette force intérieure dont Franz fait preuve ? Mais d'abord, quelle est la nature de cette force intérieure ? A ces questions, le film ne répond pas, ce qui rend sa démarche fragile  et un peu vaine. Le courage de Franz confine à la persévérance dans quelque chose qui ressemble de plus en plus à de l'obstination.

Ne pas adhérer à l'argument devenu introuvable d'un film incite à lui substituer son propre film ce qui n'est pas vraiment satisfaisant mais presque inévitable tant la raison a besoin de réponses satisfaisantes à un questionnement sur le sens.

A la même époque, Hans et Sophie Scholl constituent leur réseau de résistance La rose blanche qui diffuse des milliers de tracts dans de nombreuses villes allemandes et organise la solidarité avec les familles d'opposants internés dans les camps de concentration. Les Scholl puisent leur esprit de résistance au nihilisme et à la barbarie nazie dans leur foi. Leur conviction ne les conduit pas à une posture de simple refus mais à l'action agie par une espérance dans l'Homme donc un intérêt supérieur.

Willy Brandt, de son vrai nom Herbert Ernst Karl Frahm, ancien chancelier de la République Fédérale Allemande, s'est réfugié en Norvège puis en Suède pour oeuvrer à la défaite du national-socialisme ce qui était devenu pour lui synonyme de défaite de son propre pays. D'où lui vient et quelle est la nature de la force intérieure qui lui permet de souhaiter et d'agir pour la défaite de sa patrie ? Willy Brandt puise sa force dans ses convictions politiques et l'espérance d'une société plus juste. Encore un intérêt supérieur.

Le sentiment qui m'a habité après les presque 3h du film est que quelque chose était inachevée, je réalise en écrivant ces mots qu'en fait ce sentiment m'a habité pendant tout le film.

 

 



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