LES 2 ALFRED de Bruno Podalydès

Si dans toute farce il y a un dindon, il arrive parfois que l'auteur de la farce choisisse le spectateur comme dindon. C'est l'option que Kervern et Delépine avaient prise avec "Effacer l'historique" et que les frères Podalydès semblent avoir prise aujourd'hui avec "Les 2 Alfred".

Trouver un titre à ce film minimaliste n'a pas dû être facile. Je n'ose imaginer les discussions passionnées, torrides peut-être, qui ont conduit les réalisateurs, scénaristes mais surtout l'attachée de presse à opter pour donner le nom des doudous jumeaux des enfants au film. Un titre par défaut en quelque sorte. S'étant confiés eux-mêmes les rôles principaux, les frères Denis et Bruno Podalydès n'ont pas dû avoir trop de mal à convaincre Sandrine Kiberlain qui s'en fichait sans doute.

La seconde difficulté est survenue quand il fallut rédiger le synopsis du film. Son auteur n'est pas connu mais nous devinons ses affres devant la page blanche car il faut bien le dire on ne sait pas trop de quoi le film des Podalydès veut bien nous parler. Le synopsis semble même vouloir garder ses distances avec le film.

L'épouse d'Alexandre, officier sous-marinier, saura-t-elle si son chômeur de mari est capable de retrouver un travail et de s'occuper de ses jeunes enfants pendant qu'elle sillonne le fond des océans ? Etait-il bien nécessaire de s'embarquer pour une mission au long cours pour mettre Alexandre/ Denis Podalydès à l'épreuve ? N'aurait-elle pas plutôt dû soumettre son mari au supplice de la chambre à part pour faire bouger les lignes ?

S'agissait-il de montrer la vanité et la vacuité de certaines start-up ? De mettre en évidence les mythes de leur monde merveilleux où l'on passerait apparemment autant de temps à tirer la fève de la galette des rois, à jouer au baby foot, à veiller à conserver le bon profil maison qu'à travailler sur des projets aux contours difficiles à saisir pour une rémunération qu'on fixe soi-même et en inventant pas à pas une novlangue, véritable sabir pour initiés.

Je comprends le coup de colère de Séverine/ Sandrine Kiberlain quand sa voiture connectée se fait récalcitrante au point de ne pas ouvrir les portières sous le prétexte qu'elle a changé de maquillage ou oublié de sourire. Je comprends son agacement quand sa voiture lui annonce par texto en pleine nuit qu'elle s'absente un instant pour aller recharger ses batteries à la station la plus proche. Je le comprends d'autant plus que moi-même j'ai surpris il y a quelques temps mon congélateur connecté en train de rouler furtivement une pelle à mon four micro-onde à deux heures du matin dans la pénombre de ma cuisine.

Si nous devinons au fil des années toutes les applications possibles pour les désormais fameux drônes, ceux-ci ont-ils vraiment vocation à encombrer les trottoirs de nos villes comme c'était le cas des trottinettes dans les rues de Paris récemment encore ? Des drônes de livraison de doudous oubliés par les enfants quand ils sont à la crèche ? Irons-nous demain assister à des combats de drônes en salle comme autrefois on allait à un match de boxe ou à un combat de coq ?

J'aime beaucoup Sandrine Kiberlain et Denis Podalydès ; ils sont talentueux et donnent toujours une petite touche un peu décalée aux personnages qu'ils interprètent. Il est pertinent également d'attirer notre attention sur le délire du tout numérique ou encore la fantasmagorie de certaines entreprises nouvelles en l'abordant par une comédie à l' humour un peu déphasé plutôt qu'en nous assénant un pensum lourdaud, indigeste et moralisateur qui ressemble à un tract de misonéiste attardé.

Il y a moins d'un an Kervern et Delépine nous avaient servi Effacer l'historique qui déjà traitait de l'univers numérique en sautillant d'un bon mot à une situation cocasse, non sans imagination il faut le reconnaître. Le film a connu un certain succès si on prend le nombre d'entrées comme critère. Denis Podalydès y tenait déjà le rôle principal, cela aurait-il donné des idées aux deux frères ?

De Effacer l'historique, je disais alors  : « Si dans toute farce il y a un dindon, il arrive parfois que l'auteur de la farce choisisse le spectateur comme dindon. C'est l'option que Kervern et Delépine semblent avoir prise en nous servant un étrange brouet. »

Je ne suis pas loin de penser la même chose de Les 2 Alfred et j'ai le plus grand mal à me retenir de le dire haut et fort.

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