UN CHASSEUR SACHANT CHASSER

Il n'est ni sotte lecture ni stupide écriture.

Je ne chasse pas. Je ne chasse ni le gibier d'eau, ni celui à poils, même si je trouve que les armes à feux sont des objets techniques hors du commun et les chiens de chasse la quintessence même du dressage. Je trouve pour l'instant à me nourrir dans les magasins et ne trouve pas vraiment nécessaire de renouer avec la cueillette, la pêche ou la chasse. Je me contente du plaisir de cueillir les fruits que mes arbres portent quand une gelée tardive n'a pas réduit la fructification à néant, de planter et entretenir quelques pieds de tomates ou de courgettes, de récolter ma rhubarbe, mes groseilles rouges ou à maquereau.

J'écarte totalement le triste spectacle d'une chasse à courre pendant laquelle quelques imbéciles prétentieux, déguisés et organisés en équipage, montés sur des chevaux qui n'en demandent pas tant et faisant courir devant eux une horde de chiens écumants, aussi stupides que ceux qu'ils servent. Tant de monde pour traquer jusqu'à l'épuisement un animal seul, affolé, cela ne grandit pas l'Homme et se passe de commentaires. Je me suis toujours instinctivement méfié de la foule qui peut en un instant devenir une horde sauvage et encore plus quand d'emblée elle s'affiche en horde.

Certains prennent du plaisir en s'adonnant à la chasse en plaine ou à la hutte, je sais qu'eux non plus ne souffrent pas de la faim. Avoir comme loisir la satisfaction de donner la mort me laissera toujours songeur. Je crois savoir également que beaucoup de compagnes de ces Tartarin prient le ciel pour que leurs compagnons rentrent bredouilles car c'est à elles qu'incombent souvent les corvées de l'éviscération, du plumage ou du dépouillage de ce que ces Artaban appellent gibier.

J'avais dans mes relations quatre chasseurs. Deux chasseurs en plaine et deux autres, chasseurs de gibier d'eau, à la hutte. Je parle à l'imparfait. Les deux premiers ne chassent plus car le premier nous a quitté et le second a renoncé en des circonstances qui me font encore sourire trente ans après. J'ai perdu de vue les deux autres qui étaient des personnages caricaturaux dont les congélateurs regorgeaient de canards sauvages à ne plus savoir qu'en faire et je préfère ne pas m'attarder sur ces collectionneurs d'un genre particulier.

Georges et Francis qui ne se connaissaient pas étaient des chasseurs en plaine qui promenaient leurs chiens et leurs fusils dans les champs de betteraves ou à travers les étendues de chaumes dont le brûlage est interdit ce qui fait le bonheur de la perdrix et du faisan qui y trouvent leur pitance.

Georges était boulanger de métier et chassait toujours dans le voisinage de son fournil donc à deux pas de chez moi qui étais un de ses clients fidèles. Parmi d'autres conversations, il évoquait volontiers entre deux clients une partie de chasse. Ce sont les charmes du temps que l'on savait perdre loin de l'agitation urbaine et de l'anonymat des grandes surfaces. Ces conversations m'ont permis de modérer mon aversion pour cette activité et de la tolérer comme une survivance d'une autre époque. Le souvenir le plus intense que je garde de Georges n'est pas ce qu'il a pu me raconter à ces occasions mais ce qu'il m'a donné à voir par un bel après-midi d'automne.

Je longeais une étendue de terres cultivées dont les récoltes étaient faites et, à une cinquantaine de mètres, j'ai reconnu Georges, son fusil et son chien, à l'arrêt. A l'arrêt dans tous les sens du terme. Non seulement ils étaient parfaitement immobiles mais ils étaient dans une posture qui suggérait que quelques choses allait se passer de manière imminente. Le corps du chien était tendu vers l'avant, une patte repliée, Georges en appui sur ses jambes écartées tenait son fusil à deux mains à hauteur de sa ceinture, prêt à épauler et à tirer.

Les postures de l'homme et de son chien étaient exactement les mêmes, d'une similitude extraordinaire. De loin, on devinait le même regard intense scrutant un point fixe, le garrot tendu de l'animal faisant écho à la tension du corps du chasseur. Il y avait quelque chose de sculptural dans ces postures qui aurait fait le bonheur de Rodin ou de Camille Claudel.Tous deux, au point le plus élevé d'un terrain en pente, se détachaient comme en ombre chinoise sur un fond de ciel, ce qui rendait leur mouvement en suspens plus frappant encore. J'ai presque cru entendre le bruit sec du clap de cinéma et quelqu'un crier Action quand le chien a coulé vers l'oiseau pour le faire s'envoler, que le coup de feu est parti et que le chien s'est lancé dans sa course en direction de la perdrix en chute libre. Une fois l'oiseau abattu, la partie de chasse était terminée, le chien a ramené l'oiseau entre ses dents et tous deux ont regagné leurs pénates.

Francis était instituteur et il recueillit un jour un chien qui s'est révélé être d'une race de chiens de chasse. Ils effectuaient ensemble de longues promenades à la campagne entrecoupées de jeux de rapport que l'animal affectionnait particulièrement. Très vite, il lui a semblé que le chien s'ennuyait, peut-être était-il même en voie de devenir neurasthénique. S'en inquiétant, il a demandé conseil à un ami qui lui a suggéré de l'emmener à la chasse pour le distraire. L'idée parut excellente à Francis mais présentait une difficulté au premier abord insurmontable : il n'était pas chasseur. C'est ainsi qu'il a décidé de préparer puis de passer un permis de chasse, d'acquérir un fusil et de faire un premier bilan quant au capacité du chien à remplir les missions qu'il semblait réclamer.

Dès l'ouverture, Francis allait donc à la chasse le mercredi matin ou après- midi et même parfois le dimanche matin. Il nous a raconté comment son chien avait intégré cette activité qui le comblait ; dès que Francis chaussait ses bottes, le chien commençait à tourner autour de lui en jappant et, gagné par l'impatience, faisait des aller et des retours incessants entre son maître et la porte, semblant même vouloir lui faire comprendre qu'il était bien lent. Francis avait même fini par renoncer à enfiler ses bottes pour aller au jardin, les remplaçant par des sabots fermés en caoutchouc pour donner le change et ne pas décevoir son compagnon quand il n'allait qu'au potager.

Francis était plutôt satisfait de sa nouvelle activité et son chien tout autant. Ils faisaient plaisir à voir et jamais je n'aurais pensé qu'on pût trouver autant de satisfactions à promener simultanément un fusil et un chien dans les champs et les prairies. La seule ombre à ce tableau idyllique était que les parties de chasse de Francis étaient souvent, presque toujours, infructueuses car il tirait très mal. Parfois trop tard, plus rarement trop tôt. Parfois trop court, souvent trop long, le tir passait alors sous la perdrix ou au-dessus d'elle. Quand Francis nous racontait ses tirs spectaculaires, j'imaginais une scène d'un dessin de Tex Avery dans laquelle le volatile levait tantôt une patte pour éviter les plombs ou tantôt rentrait la tête dans ses épaules pour parer à la mitraille, avec un peu de duvet et quelques plumes qui volaient autour de lui.

Le chien de Francis, toujours la truffe au vent, n'avait pas son pareil pour flairer inlassablement une compagnie de perdrix ou un faisan isolé ; son arrêt, sa patience et sa maîtrise de soi étaient d'une grande intensité dramatique mais une déception proche du désespoir pouvait se lire dans son regard devant les tirs ratés à répétition. Francis croit même l'avoir entendu, un jour, murmurer entre ses babines, juste avant un départ pour la chasse : « Est-il vraiment nécessaire de s'encombrer du fusil ? ».

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