LA VIE EST BELLE

La vie quotidienne est une suite inépuisable d'épisodes d'une série dont les saisons se suivent sans se ressembler. Elle est encore plus belle quand nous sommes dans la phase maniaque de notre bipolarité. A condition qu'elle soit tempérée par une discrète manifestation dépressive.

 

Plus belle la vie. La vie est belle. Nous sommes au cinéma, mais les plus beaux films se vivent dans notre quotidien et en naissent tout à la fois, pour peu que nous sachions ouvrir grand les yeux et parfois les fermer. La vie quotidienne est une suite inépuisable d'épisodes d'une série dont les saisons se suivent sans se ressembler. Elle est encore plus belle quand nous sommes dans la phase maniaque de notre bipolarité. A condition qu'elle soit tempérée par une discrète manifestation dépressive. Pour obtenir une eau à la bonne température, deux possibilités s'offrent à nous : prendre de l'eau froide et l'allonger d'eau chaude ou tempérer l'eau chaude en y déversant de l'eau froide. Tout est alors affaire de dosage pour ne pas tomber dans la mièvrerie d'une eau tiédasse. Il ne vous échappe pas que je file à l'instant la métaphore comme une certaine bergère de Lorraine filait la laine. Noël, la Lorraine, thioise ou toute simple, sa bergère et ses moutons, la houlette du berger et le rouet de la bergère, l'Alsace et son raifort. Tout se tient. Tout s'organise sous mes yeux en une vaste constellation.

La machine à laver le linge

Quand une machine à laver le linge tombe subitement en panne et que ce n'est pas le filtre qui est obstruée par une pièce de monnaie, une bille de terre ou un noyau d'olive, c'est de toute évidence le thermostat qui est en cause. C'est en tout cas cette pièce qui focalise l'attention de ceux qui programme l'obsolescence. Cette pièce maîtresse, même fabriquée dans une entreprise délocalisée, est hors de prix sous forme de pièce de rechange. Autant faire l'acquisition d'une machine neuve. Cette démarche s'est installée, peu à peu, dans tous les esprits et explique probablement que nous soyons de plus en plus noyés sous les déchets, ordures et parfois tout simplement sous des rebuts que nous pourrions éviter.

Une amie qui m'est très chère a été confrontée à cette situation. Comme elle a non seulement de la suite dans les idées mais également une pensée construite et qu'elle ne passe jamais un temps excessif à peser le pour et le contre, elle fait un choix judicieux. Elle se rend dans une salle de vente où sont proposés différents appareils ménagers et des pièces de mobilier issus soit de saisie-vente, soit tout simplement de liquidations. Elle participe à une enchère et pour un prix tout à fait raisonnable fait l'acquisition d'une machine à laver de bonne marque presque neuve.

Fière comme une reine des Parthes de la dynastie des Arsacides, elle revient chez elle et met immédiatement une lessive en route. Surprise. Un doigt nerveux s'acharne sur le bouton de mise en marche. Rien. Pas un bruit. Aucune arrivée de l'eau dans le tambour, un voyant lumineux pourtant allumé lui signifie qu'elle n'a pas oublié de brancher la machine. Vérification de l'arrivée d'eau, du filtre dont l'encombrement aurait pu mettre l'appareil en sécurité. Toujours rien !

A ce stade de ma narration vous vous posez plusieurs questions, vous formulez même des hypothèses ! Etais-je sur les lieux lors de la mise en route ? Suis-je moi-même réparateur de machine à laver pour connaître ces détails intimes des dysfonctionnements de machines à laver ? Ou peut-être, simplement, suis-je une de ces perles masculines qui saute avec allégresse de vaisselle en repassage, de lessive en ménage, de clou dans un mur à la réparation de tout ce qui tombe en panne. Peut-être suis-je une de ces perles que toutes les jeunes femmes qui rêvent de tâches ménagères honnêtement partagées convoitent ? Je choisis de vous laisser dans l'expectative...

De guerre lasse, la princesse des salles de vente fait appel à une grande enseigne de vente d'électro-ménager promettant le meilleur en matière de service après-vente. Mon amie explique au réparateur que la machine n'avait bien sûr pas été achetée dans le magasin de son employeur car elle lui vient de sa vieille grand mère qui la lui a donnée dans un geste d'affection sans préciser toutefois comment la grand mère allait désormais laver son propre linge. Bref, alors qu'on ne lui demande rien, elle se lance dans une espèce de justification incompréhensible. L'homme de métier branche et débranche, triture et retriture le thermostat avant d'examiner la machine et d'ausculter ses dessous. Dans un grand sourire, plein de bonté, il rend son verdict : « Votre grand mère n'est pas très gentille avec vous. Elle a enlevé le moteur de la machine avant de vous l'offrir ».

Mon amie s'est senti toute penaude, elle baragouine quelque chose qui ressemble très vaguement à une explication (que personne ne lui demandait). L'homme de l'art prend congé, non sans avoir proposé d'envoyer un devis pour un nouveau moteur mais ne demande pas à être payé pour une intervention qui a demandé dix fois moins de temps que celui qu'il m'a fallu pour vous le raconter ici.

Depuis bien des lessives ont été faites et nous évoquons de temps à autre l'épisode de la machine à laver pour rire un peu, surtout les soirs d'hiver quand la nuit tombe tôt, quand il pleut et vente et qu'on a rien d'autre à faire que rire de bon coeur.

 

L'assaut des virus

Si l'internet est désormais presque partout et en tout, le premier apport de l'informatique a certainement été le traitement du texte. Une pure merveille qui a mis à disposition de tous la machine à écrire et les plaisirs de la dactylographie au point qu'écrire à la main, au stylo à bille ou même à plume est devenu incongru et ringard pour beaucoup d'entre nous. Il fallut s'y mettre, apprendre à jouer avec les polices, le tailles de police et les mises en forme diverses, sauvegarder à temps sous peine de voir s'évanouir sans recours des heures de travail. Ce n'était pas la pire des menaces qui planaient au-dessus de nos têtes.

Chaque année la grippe nous envoie sous la couette, le SIDA menace les plus audacieux et les moins prudents, la fièvre jaune décime secondée par Ebola, nous avons presque éradiqué la variole mais l'hépatite C est toujours menaçante . Les virus, voilà l'ennemi ! Ils rôdent, sournois et prêts à se jeter sur nous, à nous infecter. Sur nous mais pas seulement, c'est dans notre ordinateur qu'ils rêvent d'entrer pour tout dévorer. Vite un antibiotique ! Cela ne sert à rien, nous a-ton dit. Alors un antivirus, mais un bon et de préférence gratuit !

Cela ressemble à quoi un virus ? Il se détecte comment ? Quand vous le détectez, il est déjà trop tard. C'est un programme vicieux qui vous est envoyé par un ...hacker qui veut vous espionner, lire votre courrier du cœur, vous photographier à votre insu pour rire de vous, aller au restaurant et se faire plaisir avec votre carte bleue. Si vous le rencontriez dans la rue, vous ne le reconnaîtriez pas, il est monsieur tout le monde et madame personne. Il alimente nos conversations et nous permet de prendre un air entendu avant d'être de bon conseil ou de séduire éventuellement les jeunes femmes crédules qui ne trouvent plus aucun attrait à nos estampes japonaises mais que nos postures et positions sociales virtuelles font rêver. Personne ne sait à quoi ressemble un virus, s'il est tatoué ou non. Aussi mystérieux qu'insaisissable, il porte un blase imprononçable pour le commun des détenteurs d'ordinateurs.

Annabelle s'est mise à l'informatique sur le tard, non pas par misonéisme mais parce qu'elle n'en avait aucune utilité véritable. Elle n'a pas de vocation particulière à être une geek de la technologie mais elle est de son temps et préfère aller à l'essentiel en temps et en heure seulement. Elle suivait les échanges sur la virologie informatique de loin, sans désintérêt mais sans curiosité particulière.

Un soir, installée devant son écran et cherchant à maîtriser le logiciel de traitement de texte installé sur son ordinateur, elle fait un bond et hurle: « Un virus ! Il y a un virus dans mon ordinateur ! ». La scène suivante ressemble à ce que vous pouvez voir sur le chemin de halage d'un canal quand un pêcheur à la ligne tombe à l'eau. Tout le monde se précipite pour le voir s'ébattre, se débattre et se préparer à la noyade, certains retirent déjà leurs pull-overs, leurs pantalons et leurs chaussures tout en courant ce qui n'est jamais une mince affaire.

Nous sommes réunis autour de l'ordinateur et, nous regardons le virus sautiller dans un coin de l'écran en agitant le pavillon d'un stéthoscope dans la main droite, nerveusement, comme s'il voulait ausculter qui passerait à sa portée . Il a des yeux énormes et il en roule, une dentition menaçante dans une bouche qui s'ouvre et se ferme. Sa main gauche semble vouloir montrer quelque chose ou désigner quelqu'un. C'était donc cela un virus ! A le regarder de plus près, il n'a pas l'air franchement antipathique, il inspire plutôt confiance avec son stéthoscope de bon docteur et son regard amusé. Il semble parler, vouloir nous dire quelque chose. Annabelle a oublié de mettre le son et après avoir libéré le petit haut parleur de son sens interdit nous l'entendons enfin.

Le virus n'est pas un virus mais un personnage d'animation qui explique amicalement à l'usager du traitement de texte qu'il y a un raccourci, un truc en quelque sorte, en appuyant simplement sur les touches F . Ainsi F6 permet de gagner du temps dans les différents menus, la touche F7 actionne à toute allure les correcteurs, la F10 vous verse un café et la F12 cire et lustre vos chaussures.

Nous nous sommes une fois de plus adonnés à un de nos plaisirs favoris, nous avons ri, de bon cœur, sans moquerie, heureux que personne ne se soit noyé et que l'épidémie de fièvre aphteuse ait été jugulée à temps. Surtout, nous en rions encore et cela à toutes les occasions de le faire, comme quand on se repasse pour la dixième fois un film d'Yves Robert.

 

 

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