COQUETTE en GOGUETTE

Je l'ai vue un jour tomber en arrêt devant une poule qui picorait des épis de blé et, pendant un court instant, j'ai bien cru qu'une conversation allait s'engager.

A une époque de ma vie, j'ai longuement côtoyé bœufs, vaches, cochons et couvées. Ayant eu tout loisir d'observer ce joli monde, je suis devenu peu à peu presque un intime de leurs mœurs, de leurs petits travers et de leurs grandes qualités. Aujourd'hui je vais vous raconter, avec attendrissement mes joies avec « Coquette », une sympathique jument qui aimait vagabonder au point que, remplaçant quelques consonnes par d' autres, j'avais décidé de l'appeler « Goguette ». J'aurais pu compléter sans médire « la bien nommée ».

Coquette, que j'avais donc rebaptisée en Goguette , était une superbe jument alezane. Superbe non pas par sa taille mais par son port, la vivacité de son œil sombre, son caractère enjoué et très indépendant mais également par son extraordinaire curiosité. Je l'ai vue un jour tomber en arrêt devant une poule qui picorait des épis de blé et, pendant un court instant, j'ai bien cru qu'une conversation allait s'engager.

Coquette entretenait avec mon grand père une étrange relation faite de connivences et de complicités. Ces deux-là s'aimaient d'amour tendre et chaque dimanche matin, été comme hiver, nous offraient le plaisir d' assister à un véritable cérémonial, celui de la toilette faite de dépoussiérage de robe, de démêlage de crinière et de cirage de sabots. Gestes d'une lenteur calculée et d'une tendresse extrême, immobilité absolue de l'élue qui ponctuait la cérémonie de petits frottements de son museau sur les épaules et le dos de mon grand-père, frottements accompagnés d'une sorte de frémissement de ses naseaux qui lui faisait émettre un son d'une extraordinaire douceur. A les regarder s'affairer chaque dimanche, je compris comment la jument était devenue un membre de la famille à part entière comme l'était devenue plus tard une certaine vache prénommée Pauline . J'ai compris très vite comment la jument devint simplement un prénom.

Coquette et Nicolas se connaissaient bien et n'avaient pas vraiment besoin de la parole pour se comprendre. Mon grand-père conduisait un attelage insolite composé de son cheval et d'une vache laitière pour tirer une charrette chargée de foins ou de paille et même pour tracter une charrue à un seul soc. Le cheval était « l'animal » de ligne de l'attelage, son associée la vache, beaucoup plus placide, la force d'appoint qui faisait paisiblement sa part.

Quand Coquette estimait qu'il était temps de faire une pause, elle s'arrêtait, quand elle considérait qu'elle avait récupéré elle repartait sans prévenir. Parfois cependant, elle prenait ses aises et la pause durait et devenait interminable. Alors mon aïeul lui parlait doucement, comme si c'était un compagnon de travail ou un ami : « Bon, Je pense que c'est bon là, allez on y retourne », Coquette se remettait alors en route et sa partenaire la vache accompagnait docilement le mouvement.

Dans ce colloque singulier que mon grand père entretenait avec Coquette, il n'y avait pas de place pour un tiers. Tout juste une petite place pour moi. Quand l'attelage était à l'arrêt, muni d'un éventail chasse-mouches, je devais veiller à ce que les taons incommodent le moins possible la belle dont la peau était moins protectrice que celle de la vache. La femelle du taon pique pour sucer le sang de sa victime et sa piqûre est douloureuse même pour un cheval. Il fallait également chasser impérativement les mouches qui s'agglutinaient au coin de ses yeux pour prélever les résidus lacrymaux. Je remplissais cette mission d'importance avec conviction et persévérance n'hésitant pas à m'exposer moi-même à la férocité des insectes.

Quand Coquette était en attelage seule pour tracter la faneuse, une fois le fanage effectué, elle était dételée et, alors que mon grand-père prenait un raccourci pour rentrer, j'étais censé faire le tour du pâté de maisons avec le cheval. Je remplissais cette mission de confiance et de haute importance en cavalier émérite et à la question: « Que dois-je faire ? », il me fut invariablement répondu : « Rien, tiens-toi aux deux anneaux pour ne pas tomber, Coquette fera ». C'est ainsi, que je traversais le village, rarement par le chemin le plus court, au gré des curiosités et fantaisies de (en) « Goguette ». J'ignore toujours si mon cher grand-père avait renoncé à se faire obéir, de guerre lasse, ou s'il feignait de croire que Coquette alias Goguette avait le pas très lent et que de ce fait elle prenait toujours tout son temps.

fanage

Le fanage

Il ne met en scène ni Coquette ni mon grand-père.

Cheval et Paysan inconnus

In mémoriam

Photo du fonds documentaire du chroniqueur

Opération très délicate pour qu'une herbe fraîchement coupée devienne un foin ou un regain uniformément sèché jusqu'à avoir une odeur très caractérisque que je sais, un demi-siècle plus tard, toujours reconnaître. Un geste aussi, gravé dans ma mémoire : celui de mon grand-père portant à son nez une poignée d'herbes sèches puis la froisser de la main. Une odeur et un bruit qui donnaient le signal de l'étape suivante de la fenaison.

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Le chargement du foin

Généralement la femme était sur la charrette pour répartir les fourchées de foin.

Le couple de bœufs est appairé par un joug de garrot.

Un attelage cheval et vache n'utilise pas de joug mais des harnais en cuir.

Photo du fonds documentaire du chroniqueur.

Ma grand mère, de son côté, vivait cela avec une exaspération croissante au fil des années. Pendant que Coquette et moi-même visitions les recoins les plus inattendus du village, mon grand père, plus philosophe que jamais, se roulait tranquillement à la main une cigarette au petit bleu, assis sur un banc. Curieusement, Lina se vengeait chaque fois que possible sur la jument, épargnant ainsi, sans doute par amour, le principal responsable de tout ce temps perdu.

Coquette, avait droit tous les midi, quand elle était au repos à l'écurie, à une solide ration d'avoine (le Red Bull du cheval). L'unité de mesure définie entre le cheval et son ami était un casque militaire datant de la guerre. Par mesure de rétorsion et sans doute aussi en raison d'une légère tendance à l'avarice, chaque fois que ma grand mère devait accomplir le rituel de midi, le compte n'y était pas et de beaucoup. Mais rendons lui justice, peut-être que ce contingentement n'était en fait que dû à une méconnaissance persévérante des besoins du cheval.

Quand mon grand-père rentrait, Coquette reconnaissait son pas de loin sans même le voir. Alors un bref hennissement accompagné d'un discret martelage du sol avec son sabot suffisait pour dénoncer la tricherie. La deuxième moitié d'avoine était alors immédiatement octroyée. Mon grand-père et moi n'avions pas non plus besoin de mots pour nous comprendre dans ce cas précis. Ainsi, pensais-je, en tout cas j'aime toujours le croire, que nous étions à trois à nous comprendre à mi-mot. 

Pour toutes ces raisons, le jour où je vis pour la première fois, bien longtemps après sa sortie le film de Henri Colpi qui racontait le cheminement vers l'abattoir à travers la Camargue de Fernandel et de son vieux compagnon Ulysse, je fus profondément ému. J'aime revoir ce film que je connais presque par cœur. Je pense même que c'est un des films qui m'a fait comprendre que le cinéma s'inspire souvent de la vie. La vie vécue ou la vie rêvée et que la vie n'est finalement qu'un long métrage.

 

 

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