LE DAIM

S'il vous plaît, racontez-moi une histoire.

Jean Dujardin arrive dans un village de montagne et prend pension dans un café-hôtel. Incidemment nous apprenons que sa femme l'a dispensé de revenir au domicile conjugal et qu'il est sans le sous. Sa situation matérielle ne s'améliore pas car sa femme, réalisant sans doute qu'il effectue des dépenses inconsidérées, a fait bloquer leur compte bancaire joint.

La dépense inconsidérée de quelques milliers d'euros a consisté à acheter une veste-blouson en vrai daim avec des franches sur les pectoraux, les omoplates, les bras et les avant-bras. Lui même, son vendeur et surtout les spectateurs sont ainsi au courant d'un achat dont sa femme ignore tout.

Adèle Haenel qui est charmante à la ville, le reste en serveuse du café-hôtel qui héberge une autre cliente qui n'a d'autre fonction dans le film que d'être là et de le meubler comme figurante. Adèle s'ennuie à mourir dans ce commerce isolé dans une campagne montagnarde tout aussi isolée, ce d'autant plus qu'il n'y a aucun autre client que Jean Dujardin revêtu du fameux blouson en vrai daim qu'il complètera d'abord d'un chapeau puis d'un pantalon et enfin d'une paire de gants . Le tout en 100% pur daim, ce qui explique le titre du film. Les protagonistes étant présentés et le décor planté, l'histoire peut enfin être racontée.

 

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Jean et Adèle font donc connaissance, accoudés au bar, le premier du côté salle, la seconde derrière le comptoir. L'un consomme des verres d'alcool que l'autre lui sert. Chacun est dans son rôle, pour se donner contenance ou donner de la densité à leurs personnages, le client est un peu avachi sur le zinc probablement après plusieurs verres pendant que la bistrotière essuie des verres avec un torchon sans doute pas très frais. Je précise toutefois que je ne suis pas sûr du dernier détail, ni d'ailleurs de la question de la fraîcheur du linge. Il est tout à fait possible que je l'ai inventé pour meubler à mon tour la vacuité de la scène.

Aussi fortuitement que nous avions appris que Jean Dujardin était sans le sous et qu'il avait été invité par sa femme à tenter sa fortune ailleurs, nous découvrons qu'il se fait passer pour un réalisateur de films dont le producteur et le reste de l'équipe de tournage font quelques prises de vue en...Sibérie. Nous apprendrons quelques instants après qu'ils ne donnent plus signe de vie et même qu'ils ont apparement disparu dans ce pays lointain, inhospitalier et aux températures plutôt basses.

Vous avouerai-je qu'à cet instant, j'ai craint le pire et bien cru que toute l'équipe avait été décimée et dévorée par une troupe d'ours bruns affamés. Toujours ce besoin de meubler car le vide dans le noir a quelque chose d'inquiétant que la nature humaine s'empresse aussitôt de remplir. En attendant d'avoir des nouvelles du producteur Jean soutire les économies d'Adèle qui vide son compte bancaire et ira jusqu'à demander une avance à son employeur pour se substituer au producteur défaillant et assurer ainsi la poursuite du film dont elle est désormais la monteuse attitrée.

A trop camper les protagonistes, nous en venons à oublier l'argument du film que Jean tourne et dont il remet les rush tous les jours à Adèle. Elle est en admiration béate devant ce réalisateur qui lui est tombé du ciel et qui tourne en se passant de scénario invitant sa monteuse à pourvoir à la cohérence de l'ensemble.

Il est temps désormais de vous dévoiler la substance du scénario du vrai réalisateur et de vous présenter le vrai film qui explique notre réelle présence dans une vraie salle obscure. Jean aime son blouson en daim véritable avec qui il a noué une relation intense et avec qui il a des conversations dont je ne peux vous rapporter le contenu exact n'ayant pas tout compris car j'avais la tête ailleurs et je réfléchissais notamment à la liste de courses que j'envisageais de faire après la séance.

Jean a une envie profonde, une véritable aspiration : il veut être le seul homme à porter un blouson, peu importe le textile dont il sera fait. Il entreprend donc tous ceux qu'il rencontre en leur proposant contre rémunération d'enlever leurs blouson et de dire devant sa caméra qu'ils s'engagent à ne plus jamais porter un tel vêtement. Pour les besoins de la scène filmée, il demande à ses interlocuteurs de déposer leurs blousons dans le coffre de sa voiture puis s'enfuit avec son butin. Il enterre ensuite les blousons dans une fosse commune creusée par un ouvrier et son excavatrice.

Adèle est aux anges et monte les rush avec ferveur mais estime qu'il serait intéressant de donner un tour plus dramatique aux scènes d'expropriation. Jean va utiliser les grand moyens pour donner de la densité au scénario mais également pour faire d'importants gains de productivité dans son activité de collecte de vêtements. Il démonte le ventilateur de plafond de sa chambre, arrache une des pâles et en aiguise un bord pour en faire une machette à la lame tranchante comme un rasoir. Désormais, avec son arme improvisée, il peut aborder tout porteur de blouson qu'il soit solitaire ou en groupe, l'égorger ou le poignarder à défaut de le convaincre avant de lui subtiliser son habit.

Il fallait y penser mais surtout il fallait oser en faire un film, je ne parle pas de l'oeuvre fictive que Jean et Adèle concoctent dans les alpages mais du film que nous propose Quentin Dupieux à la fois réalisateur, scénariste, probablement dialoguiste et monteur de l'ensemble. Il fallait également savoir terminer le film. Un homme, apparemment chasseur, armé d'un fusil à lunettes de marque non précisée abat Jean d'une seule balle pour venger son fils à qui Jean avait lancé précédemment un moellon qui miraculeusement trainait par là, le blessant légèrement à la tête. Ainsi comprenons-nous mieux les apparitions récurrentes du jeune homme toujours silencieux. Elles avaient le don d'exaspérer Jean Dujardin tout en nous plongeant dans une certaine perplexité.

Jean Dujardin est excellent dans son propre rôle, Adèle Haenel beaucoup moins m'a-t-il semblé. Quant à moi, j'ai fait mes courses après le film, j'ai pris quelques poivrons, une aubergine, des tomates et des courgettes pour faire une ratatouille.

Reste en suspens l'épineuse question d'une classification du film. S'agit-il d'une comédie ? D'un drame ou même d'une tragédie ? Ou simplement d'un essai ? N'ayant pas su nous mettre d'accord, nous avons opté pour un essai de comédie tragique sur fond de fabliau pour l'édification des grands et des petits, un jour de canicule. Nous ne saurons pas si Jean est mort de sa blessure par balle ce qui laisse ouverte la possibilité d'une saison 2 pendant laquelle le fabliau pourra peut-être se déployer et Quentin Dupieux nous faire enfin connaître la morale de la morale.

 

 

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