L'ENRAGE de Derrick Borte

Dans les films made in USA, les histoires ont presque toujours une fin heureuse, contrairement à celles de la réalité. Le happy end hollywoodien exige le triomphe du bien sur le mal, la survie du bon et la mort de la brute et du truand.

Dans les films made in USA, les histoires ont presque toujours une fin heureuse, contrairement à celles de la réalité. Le happy end hollywoodien exige le triomphe du bien sur le mal, la survie du bon et la mort de la brute et du truand. C'est rassurant de le savoir car nous pouvons assez facilement nous identifier à Rachel qui est l'héroïne positive du film.

Russel Crowe est l'Enragé qui poursuit Rachel de sa vindicte puis de sa folie meurtrière pour se venger d'un coup de klaxon insistant suivi d'un mauvais regard et d'un refus répété de présenter la moindre excuse. A l'origine, un incident mineur, comme il s'en produit des milliers sur les routes aux heures d'embouteillage. Klaxon rageur, doigt d'honneur, index sur la tempe, noms d'oiseaux suivis d'une portière entrouverte, vociférations sans son pour cause de vitre non baissée.

Aux premiers instants du film c'est Duel de Steven Spielberg qui revient à l'esprit. Un représentant de commerce dépasse un énorme camion-citerne fumant et rugissant dont le conducteur n'apprécie pas du tout d'être dépassé. Un jeu de poursuite, presque anodin au début, s'engage pour finir en duel à mort entre les deux conducteurs sans que jamais le visage du chauffeur de poids lourd n'apparaisse. Un duel à armes inégales entre un mastodonte qui traque et une victime qui esquive pour fuir.

C'est le même type de duel qui s'engage entre le psychopathe interprété par un Russel Crowe sans autre état d'âme que de se venger des échecs de sa vie. Rachel/Caren Pistorius a du mal à concevoir cette obstination qui vire à l' obsession d'obtenir des excuses pour un coup de klaxon intempestif. Insistance, puis idée fixe avec un glissement progressif vers la volonté de donner une bonne leçon à son auteur. La journée va se transformer en un cauchemar pour Rachel, son frère, son fils et même son avocat.

Tout finit pour le mieux, le psychopathe n'arrivera pas à ses fins, il finira sa vie avec une paire de ciseaux plantée dans l'oeil droit et enfoncée jusqu'aux anneaux. A ma connaissance, aucun conflit d'envergure n'a opposé Derrick Borte, le réalisateur, aux producteurs du film sur le dénouement de l'histoire. L'issue du duel était donc prévisible dès le début sauf contre-ordre de dernière minute.

Le suspens était par conséquent limité, ce d'autant plus que Crowe était vraiment très antipathique et Rachel et sa petite famille si facile à aimer d'emblée. Ne pas offrir un happy end dans ces conditions, c'était prendre un grand risque en nous contrariant inutilement. A défaut de suspens pour nous maintenir en haleine, il fallait nous faire très, très peur. Et là, il y a Hollywood et son extraordinaire savoir-faire.

Filmer des carambolages de voitures sur l'autoroute et les montrer à un rythme relativement soutenu, cela tient éveillé ; filmer en gros plan un énorme Mac Truck américain qui percute de travers, à pleine vitesse, une voiture de tourisme, c'est plus spectaculaire encore. Mais Hollywood fait mieux. Vous êtes installé paisiblement dans un fauteuil confortable, vous espérez malgré tout que Rachel s'en sorte et que son jeune fils ne soit pas trop traumatisé par l'épreuve ; vous détestez intensément Russel Crowe, beaucoup moins sympathique que quand il était le général Maximus Decimus Meridius dans Gladiator. Et Hollywood vous fait un montage du film, en injectant, au moment où vous vous y attendez le moins, un gros plan. Celui de ce camion, qui transforme en un clin d'oeil et dans un formidable bruit de tôles froissées, écrasées et déchiquetée, la limousine en un objet compressé dont le sculpteur César n'aurait même pas voulu un jour de moindre inspiration.

Pour tout dire, ces ballets d'automobiles qui volent dans tous les sens, nous font vite oublier que par les temps qui courent, incivilités, violences gratuites, frustrations et humiliations peuvent dégénérer très vite en une violence inouÏe et incontrôlable. Nous sommes au spectacle, nous rappelle le réalisateur et les premières images que le générique a fait défiler sur l'écran et qui suggéraient cette toile de fond ne sont finalement qu'un exercice de style gratuit qui n'engage que le spectateur un peu crédule qu'il est toujours facile d'aguicher.

 

 

 

 

 

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