J'ACCUSE de Roman Polanski

Pour que rien de tout cela ne se perde, à un moment où un solide réarmement moral s'impose, allez voir J'accuse de Roman Polanski.

Le capitaine Alfred Dreyfus n'a ni agressé sexuellement une jeune femme, ni mis la main au panier de qui que ce soit. Jusqu'à preuve du contraire, Roman Polanski est dans le même cas. Il est nécessaire de le dire avant d'évoquer le film du second sur le premier et de tirer quelques points au clair car cela va toujours mieux en disant les choses.

Nous avons à faire preuve de discernement et à dissocier le comportement d'un homme ou d'une femme de sa création artistique. Nous pouvons désapprouver et même réprouver un comportement et aimer une oeuvre artistique. Je n'aime pas la conception de la fiscalité qu'avait Charles Aznavour mais j'aime profondément ses chansons. Je réprouve les trahisons de ses amis par Elia Kazan à l'époque du maccartysme, mais j'aime ses films. Concernant Polanski, c'est la même chose, la justice doit nous permettre, et lui permettre, d'y voir clair mais je ne laisserai pas les loups qui hurlent en meute me dire ce que je dois penser et faire. Je suis donc allé voir J'accuse, le dernier film de Roman Polanski.

Le capitaine Alfred Dreyfus était un officier de l'armée française. Il était de confession israélite. En 1894, il est accusé de trahison et condamné à la destitution de son grade, à la dégradation militaire et à la déportation au bagne de Cayenne. Ces faits sont le point de départ de ce qui est connu dans l'Histoire comme l'Affaire Dreyfus. Elle connaîtra plusieurs rebondissements jusqu'à la réhabilitation définive et la réintégration de l'intéressé dans l'armée en 1906.

L'affaire Dreyfus appartient à l'Histoire. A l'Histoire de notre société. A notre Histoire. Elle a divisé profondément la population jusque dans l'intimité des familles. Il était question de dreyfusards et d'antidreyfusards. Les clivages recouvraient des fractures idéologiques et politiques anciennes mais en préfiguraient également des nouvelles.

Dans le film, les reconstitutions des péripéties de l'affaire sont fidèles à ce que les historiens ont pu établir sur les faits ; l'atmosphère générale de l'époque avec son antisémitisme tantôt sournois et s'insinuant dans les esprits jusqu'à fausser les jugements, tantôt nauséabond et s'exprimant ouvertement, est parfaitement restituée. Costumes et décors soignés contribuent à dessiner une époque, mais l'ambiance crépusculaire, au sens propre du terme, nuit de mon point de vue à l'ensemble.

L'affaire Dreyfus, par ses ingrédients comme par son dénouement, présente une universalité marquante et témoigne d'une époque dont l'égarement des esprits par un racialisme comme l'antisémistisme n'est pas le moindre. La manière dont un corps peut tisser des solidarités, qui sont surtout des complicités, jusqu'à accepter le pire en fait partie. La place que doivent prendre l' opinion publique et une presse libre, active est d'une brûlante actualité.

Pour que rien de tout cela ne se perde, à un moment où un solide réarmement moral s'impose, allez voir J'accuse de Roman Polanski.

POST SRIPTUM

Allo ciné a refusé cette critique du film pour des raisons qu'ils ont prudemment tues.

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