DANIEL CORDIER

Daniel Cordier alias Caracalla, résistant, secrétaire de Jean Moulin, historien et compagnon de la Libération est décédé ce vendredi 20 novembre. Il était dans sa 101ème année.

Il se lève la nuit pour regarder de près le visage du compagnon qui dort sur un matelas à même le sol. Le visage de ce jeune homme qu'on lui a dit être juif ne présente aucune des caractéristiques du juif telles que Edouard Drumont, qui professait un antisémitisme haineux, les a décrites. Le jeune homme qui dort profondément a le visage de tout le monde.

Nous avons toujours comme premier réflexe de passer sous silence ou de pratiquer la dénégation pour ce qui concerne nos agissements les plus honteuses ou ceux dont nous sommes le moins fier. Daniel Cordier n'a pas peur de rappeler ce moment peu glorieux de sa vie, de faire le constat de la stupidité de ce qu'on lui avait mis en tête.

Il me revient soudain à l'esprit un souvenir déjà ancien. Le souvenir très vif du film Monsieur Klein de Joseph Losey. Pas seulement pour la gravité du thème abordé mais surtout pour un épisode vécu lors de sa première sortie à la télévision. J'enseignais alors dans une école élémentaire et dès mon arrivée le lendemain de sa télédiffusion un collègue m'apostrophe : " Je peux te poser une question...." et sans attendre "...est-ce que tu es juif ? ". J'avais très bien compris : une homonymie semble avoir jeté le trouble dans son esprit. En soi, cela me paraît déjà être révélateur, mais c'est ma propre réaction qui m'a bouleversé : " Non...non ! " Comme si être juif était honteux.

Par la suite, j'y ai souvent repensé. Peu m'importaient d'ailleurs les raisons de mon collègue qui n'a jamais brillé par la finesse de son esprit et la pertinence de ses propos. C'est ma propre réaction qui me laissait songeur.

Quelques années plus tard, exactement dans les mêmes circonstances, une collègue me pose la question dans des termes presque identiques. Je ne suis que surpris à moitié, curieusement je m'y attendais presque. A la réflexion, je me dis que cela ne pouvait venir que d'elle, qui ne porte dans son coeur ni tout ce qui n'est pas " gaulois ", ni les gens du voyage dont plusieurs enfants étaient scolarisés dans notre école.

Je lui ai répondu : " Tout dépend. Si tu es antisémite, alors oui, je suis juif. Si tu poses simplement une question qui n'a pas pas lieu de l'être, alors non, je ne suis pas juif ". Je ne suis pas sûr qu'elle ait bien compris ma réponse, mais je suis sûr d'une chose : elle n'a certainement pas eu de réponse à sa question et depuis le doute plane dans son esprit mais la réponse est très claire en moi.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.