MARY JOAN LAJAUNIE

Mary Joan tient beaucoup de son père, qui tenait du sien. Elle n'aime pas se révéler et considère qu'un lecteur ou une lectrice sont potentiellement d'une grande indiscrétion et surtout toujours disposés à vouloir tirer les vers du nez à l'auteur pour se distraire ou pour s'en gausser.

Mary Joan Lajaunie est certainement une des romancières les plus prometteuses de ces dernières années. En peu de temps, cinq romans et un recueil de nouvelles qui font la joie et le bonheur de ses lecteurs. Plus récemment, elle a publié un essai sur la littérature contemporaine avec une approche tout à fait novatrice de ce que peut être l'écriture. Un nouveau roman est  annoncé : L'inspirée. Il relaterait les amours contrariés et le cheminement semé d'embûches vers le christianisme d'une princesse persane.

Il serait même question d'une adaptation à l'écran de son avant-dernier roman Adeline dont Claude Lelouch aurait acquis les droits. Le tournage commencerait dès le printemps, pour une sortie sur les écrans en automne. En avril de cette année, une indiscrétion publiée par le magazine Lire avait laissé entendre qu'elle avait précédemment, et à plusieurs reprises, refusé toute adaptation à l'écran de ses romans en éludant toutes questions sur le sujet. Elle avait cependant fini par accepter que trois des nouvelles qu'elle avait publiées fassent l'objet de courts métrages qui seraient diffusés sur France2 dans le cadre de sa série Histoires courtes en fin de soirée, le dimanche. Annoncé, puis reporté, le projet est resté dans les limbes.

Mary Joan, Lajaunie par le mariage avec le fils d'un pêcheur du Havre, est la petite-fille d'Alphonse Capone, le célèbre gangster américain des années vingt. Son père Albert Sonny Francis Capone a mené, contrairement à son  propre père donc le grand-père de Mary Joan, une vie très rangée et sans turpitudes. Veuf très jeune, il ne s'est jamais remarié et a émigré en France avec sa fille et Mae Coughlin Capone, sa vieille mère. Il a fait l'acquisition d'une friche industrielle dans la banlieue rouennaise et y a créé une salle de spectacle Le Théâtre des ombres. Entre son théâtre et sa mère, il s'est consacré à sa fille unique, surveillant ses fréquentations et veillant à ce que son éducation soit la meilleure.

Tout le microcosme rouennais de la culture se souvient encore de l'émouvante fête qu'il a organisée en l'honneur de sa fille quand elle a obtenu le baccalauréat avec mention. Pour Albert Sonny Francis Capone l'évènement était de la plus grande importance et source d'une joie immense. Véritable consécration pour lui, qui quelques décennies plus tôt avait raté à Chicago le High School Graduate, équivalent américain de notre bac. Son échec l'avait profondément marqué et n'était sans doute pas étranger à son exil en France.

Au soir de la passation de cet examen, le vieux Al Capone avait attendu son fils au bas de l'immeuble qui abritait la salle d'examen, installé sur le siège arrière de sa Cadillac Town Sedan blindée et entouré de ses gardes du corps enfouraillés jusqu'aux dents. Albert Sonny était à peine assis à côté de son père que celui-ci l'interrogeait : « Alors ? ». Albert Sonny avait gonflé son torse et ménageant ses effets avait répondu : « Papa, tu vas être fier de moi ! Ils m'ont cuisiné plusieurs fois pendant deux heures et je n'ai pas pipé mot ! S'ils pensaient m'avoir aussi facilement, ils en ont été pour leurs frais ». Une lueur d'inquiétude était passée dans le regard d' Al qui hocha longuement la tête, soudain dubitatif. Il réalisait qu' il avait raté quelque chose dans l'éducation de son fils. Quand il devait se mettre à table, il se taisait, ce qui présageait mal de ce qu'il ferait quand il faudrait se taire.

Mary Joan tient beaucoup de son père, qui tenait du sien. Elle n'aime pas se révéler et considère qu'un lecteur ou une lectrice sont potentiellement d'une grande indiscrétion et surtout toujours disposés à vouloir tirer les vers du nez à l'auteur pour se distraire ou pour s'en gausser. C'est là la principale raison de ses réticences à donner une trop grande visibilité à ses écrits, réticences qui la conduisent même jusqu'à éviter de les faire publier. Puis elle a poussé son goût du secret encore plus loin, jusqu'à n'avoir jamais écrit quoi que ce soit pour ne laisser aucune trace.

Perfectionniste à l'extrême, elle n'a jamais existé, ce qui est sans doute le moyen le plus sûr pour garder tous ses secrets et se tenir à l'écart de toutes les rumeurs, sauf à tomber sur un bavard incorrigible qui n'hésite jamais à évoquer ce qui n'a pas été.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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