A LONDRES

Le mot de la fin appartient à Stéphane qui sur le chemin du retour me demanda le plus sérieusement du monde : « A Londres, les anglais ? Ils parlent l'anglais toute la journée, du matin au soir ? ».

Accompagnant un jour des écoliers, lors d'un voyage de fin d'année, à Londres, l'occasion m' a été donnée de prendre conscience que ce qui est le plus important c'est d'être en mesure d'offrir à tout instant aux enfants la possibilité d'aller aux toilettes. Je dis bien à tout instant, car généralement à l'improviste et plus particulièrement au moment où vous y attendez le moins, il faut être en mesure de répondre à cette exigence. Dans ce domaine particulier, les enfants sont particulièrement retors et font preuve d'une ingéniosité surprenante pour nous mettre au pied du mur et de demander de répondre sur le champ à une pressante exigence.

Avant le départ, il convient d'inviter tout le monde à faire un passage, même bref, aux toilettes, en invitant avec une insistance particulière ceux qui proclament haut et fort : « Je n'ai pas envie », à faire une dernière tentative, en quelque sorte à se surpasser. A ce petit jeu, les demoiselles sont particulièrement expertes et rarement les dernières à avoir subitement envie quand les circonstances permettent le moins de donner une suite favorable à leur demande. Cela fait partie de leur charme si particulier en voyage et il semble bien qu'il ne se démentira jamais par la suite. Prévoir toutes les possibilités de halte-pipi, heure par heure, y compris en milieu hostile comme une grande ville, est une anticipation prudente que tout organisateur ou accompagnateur de sorties scolaires doit faire.

J'ai un souvenir très vif de ce voyage à Londres. A peine descendus de l'autobus, après avoir passé un certain temps dans les embouteillages, il fallut trouver des toilettes publiques. L'autobus affrété était bien sûr doté d'une unique cabine de commodités, mais il avait fallu extorquer au conducteur le passe pour y accéder : il ne voulait pas que les enfants salissent son véhicule, oubliant soudain que l'installation de toilettes à son bord n'avait pas seulement fonction d'attirer le chaland vers la compagnie. La promesse faite dans les publicités devait se traduire dans la réalité.

La gestion du passage dans le saint lieu n'avait pas été de tout repos. D'un enfant qui avait exprimé un besoin pressant, nous sommes passés assez vite à toute une cargaison  d'enfants qui soudain exprimaient la même envie. Sans qu'il soit vraiment possible de distinguer les authentiques vessies pleines d'une simple curiosité parce que les paysages quelque peu monotones du Kent ne présentaient plus d'intérêt aux yeux des jeunes voyageurs.

Entre le lieu de débarquement et Trafalgar Square, il fallait prévoir une bonne demi-heure de marche à condition de ne pas s'attarder devant un édifice gardé par les Horse Guards en grande tenue. Il fallut faire preuve d'une grande autorité et d'une bonne dose de diplomatie pour trouver le compromis nécessaire entre ceux qui voulaient voir les célèbres Horse Guards séance tenante et ceux qui exigeaient, toute affaire cessante, de soulager leurs vessies. « Oui, il y a des toilettes tout près, mais il faut encore se retenir un peu », « Oui, nous reviendrons après, pour voir les chevaux avec leurs fiers cavaliers et nous  les prendrons en photo ».

C'est avec un réel soulagement que je vis apparaître la colonne Nelson à l'extrémité de Whitehall. Je savais qu'il y avait là, à portée de main des toilettes publiques en sous-sol. Un dernier coup de collier et nous y voilà. Je vois la reconnaissance dans le regard des enfants. Enfin, nous sommes arrivés ...Catastrophe ! La promesse salvatrice s'évapore !

« CLOSED, WORK IN PROGRESS »

« Fermé pour cause de travaux »

Une main malhabile avait sous-titré au feutre noir. Tout laissait croire que d'autres français en goguette étaient passé par là, vivant la même mésaventure.

J'ai lu l'inquiétude, le désespoir même, dans le regard de ceux qui il y a quelques instants encore avaient foi en moi. Mais l'heure n'est pas à s'apitoyer sur soi-même, il me faut trouver une solution à l'instant même. C'est à cela que l'on reconnaît les authentiques meneurs...d'hommes ! J'engage immédiatement ma petite troupe à mettre le cap sur la National Gallery qui borde un côté de Trafalgar square. D'un pas décidé nous entrons et quand le préposé à la billetterie me fait savoir que pour accéder aux toilettes de l'établissement il fallait acheter autant de billets d'entrée que de visiteurs, je comprends que l'individu avait l'esprit obtus et qu'il était hors de question d'entamer une négociation à l'issue incertaine. D'un œil perçant, j'ai repéré le panneau qui conduit aux W.C., à la question « Qu'est-ce qu'il dit ? », je réponds sans hésiter :« Les toilettes sont à droite, passez sous le tourniquet, je vous attends ici ! ». Et j'ordonne l'assaut.

Le commando à casquettes et sacs à dos multicolores monte immédiatement au feu et s'égaille dans le couloir, poursuivi par un gardien qui ne rattrape personne, pendant que son collègue m'agonise de paroles que je devine désagréables, mais auxquelles je réponds d'un sourire que moi seul trouve désarmant, tout en répondant en continu : « Sorry, I don't understand ! ». Nous avons gagné une bataille, mais la guerre était loin d'être finie et la journée allait être longue, très longue.

Des deux côtés de la Manche, ce jour là, le temps était humide et assez frais pour un mois de juin ce qui ne facilitait pas la bonne gestion de certains besoins naturels. Ceci est encore plus vrai pour des enfants qui ont presque toujours quelques difficultés à gérer cette économie particulière. Anticiper, c'est à dire aller aux toilettes quand l'occasion se présente, éviter de boire à tout instant, même sans soif véritable, simplement parce que la gourde est à portée de main, sont un long apprentissage mais surtout des habitudes à prendre.

Après Trafalgar Square, nous nous sommes rendus dans une rue bordée de magasins de colifichets, gadgets et souvenirs en tout genre dont l'inévitable chapeau melon en papier mâché. Une rue incontournable, nous avait-il été dit, et qui a l'avantage d'être piétonnière donc symboliquement close. Nous donnons quartier libre à la première bordée, pour un quart d'heure, renouvelable après un bref rassemblement au grand complet. A tour de rôle, par groupe de deux, les accompagnateurs vont prendre un café et se détendre quelques instants sur une terrasse pendant que les autres veillent au grain, la bordée la plus timide à leurs basques. Le quartier libre est sans risques car en milieu peu connu, l'instinct grégaire des enfants est très fort.

Quand Stéphane est venu à nous, les yeux embués et la démarche un peu embrouillée, j'ai vite compris qu'un débordement s'était produit. Notre pauvre Stéphane s'était souillé et une immense tache sombre maculait son pantalon. Après l'avoir réconforté autant qu'il se peut, avoir retiré son pantalon aux toilettes, jeté son slip mouillé, puis tapissé l'intérieur de son pantalon de plusieurs couches de papier absorbant généreusement mis à disposition par la patronne compatissante de l'établissement, je suis parti à la chasse pour tenter d'acheter un slip de rechange pour garçonnet. Je ne suis pas prêt d'oublier cette expérience londonienne.

D'abord, il fallut trouver la boutique adéquate, ce qui n'est pas simple quand vous ne connaissez que très imparfaitement l'organisation du commerce textile du lieu. Nous sommes à deux pas de Soho, un quartier chaud de Londres, et c'est tout naturellement que j'avisai un magasin de lingerie. Après avoir examiné différents strings, culottes à dentelles et frou-frou de couleurs variées, je dois me rendre à l'évidence, il n'y a pas là de quoi rhabiller de frais un jeune garçon. Je devais intriguer quelque peu la conseillère en clientèle de la maison, elle voulut très amicalement voler à mon secours en venant s'enquérir sur ce que je cherchais. En une fraction de seconde, je réalisai que si éventuellement mon niveau en anglais pouvait me permettre de lui réciter quelques vers racontant les malheurs de Roméo et Juliette ou éventuellement lui chanter un tube des Beatles, il me serait bien plus difficile de lui expliquer clairement et de manière convaincante les raisons qui me faisaient chercher une culotte pour un jeune garçon.

Je n'étais pas au bout de mes peines. Après avoir enfin pu faire l'acquisition du sous-vêtement convoité dans un autre commerce et bien qu'il s'agisse plutôt d'une culotte de petite fille, vendue par lot de deux, je suis revenu triomphant auprès de mon cher Stéphane. Je lus une vague inquiétude dans son regard qui s'était posé sur les culottes. Elle se transforma immédiatement en réprobation : « Mais c'est une culotte de fille, je ne mets pas cela car tout le monde va se moquer ! ». Il me fallut des trésors de diplomatie pour le convaincre que d'abord personne ne le saurait et surtout que personne ne le verrait car il s'agit d'un sous-vêtement.

Stéphane semblait avoir retrouvé un peu de confiance en moi et consentit à enfiler la culotte , avec la promesse que je garderai le secret. Son pantalon soigneusement épongé a lui-même fini par sécher et tout est redevenu normal. Entre temps, les camarades de notre ami, informés par le bouche à oreille de sa mésaventure, s'étaient rassemblés et avant même que j'eus le temps d'en parler, l'un d'entre eux prit la parole pour faire promettre à tous que l'incident resterait entre nous jusqu'à la nuit des temps. Une bouffée de fierté me submergea, l'incident venait de créer une solidarité de groupe tout à fait extraordinaire dont je pus mesurer une nouvelle fois l'intensité en fin de journée.

Rendez-vous nous avait été donné dans une rue déserte qui longe Tate Gallery. Si le ralliement du point de rencontre, après avoir emprunté le métro de Londres, n'a posé aucun problème notable, l'inévitable question des pipi urgents s'est à nouveau posée dès notre arrivée sur les lieux. Pendant que nous guettions l'arrivée de notre autocar stationné en attente au diable Vauvert. Nous étions désormais un commando parfaitement rodé pour faire face au situation extrême. En un clin d'oeil, une rangée compacte de garçons regardant droit devant eux se forme et une rangée de filles s'accroupit instantanément derrière eux. Sur le trottoir, légèrement en pente, s'écoule vers le caniveau une dizaine de rigoles se frayant le passage entre les pieds du groupe de protection.

De notre voyage à Londres, les enfants ont gardé de grands souvenirs : les changeurs de monnaie sur le ferry que certains ont confondus avec des machines à sous de casino, les pigeons peu farouches qu'il était encore admis de nourrir à Trafalgar Square, le métro, les teintures éphémères pour cheveux de Carnaby street, les chapeaux melons en carton mâché et le mal de mer dans un ferry voguant sur une mer déchaînée. Pour les adultes accompagnateurs la journée avait surtout été une longue gestion d'imprévus bien trop prévisibles.

Le lendemain, cherchant à me moucher et extirpant pour ce faire un mouchoir d'une poche, je me retrouvais à agiter une culotte de petite fille en place du mouchoir que j'avais cru saisir. La seconde culotte achetée la veille venait de refaire surface. Il ne fut pas simple d'expliquer le pourquoi et le comment de cette apparition incongrue et je ne suis pas sûr d'avoir vraiment convaincu les témoins de la scène si j'en juge d'après les regards embués de larmes qui n'étaient pas de tristesse.

Le mot de la fin appartient à Stéphane qui sur le chemin du retour me demanda le plus sérieusement du monde : « A Londres, les anglais ? Ils parlent l'anglais toute la journée, du matin au soir ? ».

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